‹ La corruption fin-de-siècleChapitre 30 sur 39 · EN COSTUME ORIGINAL BOCK : 30 CENTIMES · texte numérisé non relu

EN COSTUME ORIGINAL BOCK : 30 CENTIMES

On me dispensera de donner la description de ce costume; cela, d'ailleurs, serait assez malaisé à expliquer, à moins de dire que son originalité consistait à être tout ce que l'imagination peut rôver de plus simple; je laisse à la perspicacité du lecteur le soin de deviner.

Les filles de brasserie ne sont pas seulement des verseuses, elles sont aussi des « siffteuses » de bocks. Elles sont là pour attirer les jeunes gens et les hommes mûrs, parl;allrait d'un flirtage poussé aux dernières limites; mais, en même temps, elles absorbent, par quantités fabuleuses, des consommations, qu'elles font payer aux clients. La fille est d'autant plus appréciée par le patron qu'elle boit davantage sans se griser. Au surplus, l'office comporte, pour les filles « qui ne savent pas boire », des flacons contenant de l'eau teinte de diverses couleurs, qu'elles dégustent à petites gorgées, comme si c'était de la bénédictine, de la chartreuse, du pippermint; la verseuse qui s'est fait offrir deux, trois ou quatre de ces petits verres par un consommateur naïf, les lui compte soixante ou soixante-quinze centimes sans sourciller. Mais, malgré cette supercherie des fausses liqueurs, comme il se trouve des clients qui ne veulent offrir que de vrais bocks, ces filles sont abominablement saoules. à partir de dix heures du soir.

Le premier bénéfice de ces prostituées buveuses consiste dans les pourboires et dans les remises qu'elles touenom à la caisse sur les consommations; ces remises varient de cinq a trente centimes, et les consommations sont constatées par des jetons; aussi, sont-ce toujours les petits •verres les plus chers qu'elles font prendre et qu'elles se font offrir. En pourboires et en remises, une fille de brasserie, à Paris, réalise un gain de cinq à vingt francs par jour. Mais, comme les siffleuses jouent du matin au soir, entre elles ou avec le patron, comme elles ont presque toutes un « amant de cœur », elles n'ont jamais un sou d'économie.

En général, elles finissent phthisiques ou folles, usées par la luxure ou abruties par la boisson. Il est bon de savoir que, dans ces brasseries, outre le bock ordinaire, on sert le « distingué », chope d'un demi-litre, le « confortable », d'un litre, et le « mince-de-chic », verre d'une capacité de dix bocks, qui se paie deux francs cinquante.

Le second bénéfice des filles de brasserie est celui qu'elles retirent de leur prostitution. Elles peuvent, quand le client le désire et moyennant un prix débattu avec le patron ou la patronne de l'établissement, s'absenter une heure ou deux, pour aller dans un hôtel voisin. Elles ont, en outre, un jour de sortie par semaine. Enfin, le plus souvent, elles emmènent coucher chez elles, à une heure du matin, les consommateurs généreux.

Beaucoup de fils de famille se ruinent pour ces filles-là. Elles sont le fléau de la jeunesse des écoles.

Un grand nombre d'entre elles sont en carte; mais elles se gardent bien de le dire à leurs clients, qui les recherchent précisément parce qu'ils les croient indépendantes de la police. Quant à celles qui sont insoumises, elles ne sont nullement inquiétées par les agents des mœurs; et cepenûant la Préfecture sait très bien que toutes les filles de bras-

série se livrent à la prostitution, sans se cacher. Ceci prouve que les insoumises ne sont pas toutes des prostituées clandestines. Si l'Etat voulait réellement protéger les bonnes mœurs, il fermerait ces cloaques de débauche, où les bocks ne sont qu'un prétexte.

Dans quelques-unes des brasseries de filles, il y a une chambre de passe, comme dans les buvettes de bas étage. En général, l'entrée dans cette chambre n'est pas immédiate. Quand un client demande à sa verseuse un quartd'heure d'intimité, celle-ci lui montre d'abord un salon, situé au fond de l'établissement ; là, le prix des consommations double et triple. Après de nouveaux petits verres, si le client persiste dans ses intentions, la fdle le conduit à « la chambre de la bonne »; c'est ainsi, du moins, qu'on nomme la chambre de passe dans les brasseries.

Enfm, il se trouve de ces brasseries, où les clients, appartenant a la catégorie des sadistes, sont « opérés » sans avoir besoin de passer dans un cabinet, ni môme dans le salon du fond; ces saletés s'exécutent dans la salle même; les autres consommateurs, habitués à ces ignominies, n'en sont nullement troublés, et y prennent à peine garde. Les verseuses sont alors des « agenouillées ». Quant aux « horizontales », il leur est arrivé maintes fois de se livrer coram populo, sur le billard revêtu de sa housse verte; et la elientôle dévergondée s'amuse à ce honteux spectacle !

Pour le personnel des brasseries de filles, le recrutement 8'effectue exactement comme pour les maisons de tolérance, par intermédiaires, et des fois directement. Dans ce dernier cas, le patron demande à la fdle qui veut quitter la ville où elle est, pour venir à Paris, sa photographie, et lui envoie un questionnaire dans le goût que voici :

« Avez-vous déjà servi dans les brasseries? — Etes-vous jeune?— Aimable?— Galante?— Quelles sont vos apttudes spéciales? — Avez-vous bon estomac? — Combien de

bocks pouvez-vous boire sans vous griser? — Etes-vous en carte? »

x Les qualifications que les patrons emploient pour désigner leurs filles sont celles d' « d'allumeuses » et d' « entraîneuses. »

Telles sont les brasseries de filles autorisées par la Préfecture de police. Quand on l'attaque à ce sujet, la Préfecture répond que, d'après la loi, elle ne peut refuser à ces établissements l'autorisation d'ouvrir. En effet, au moment de la déclaration d'ouverture, l'autorité peut ne pas savoir s'il s'agit d'un vrai café ou d'un lieu de débauche. Mais, une fois la brasserie ouverte, la police sait à quoi s'en tenir. Les agents des mœurs ne servent donc en aucune façon à faire respecter les bonnes mœurs dans les lieux publics.

Les prostituées qui exercent leur métier d'une manière réellement isolée, manœuvrent avec plus ou moins de hardiesse, selon qu'elles sont soumises ou insoumises.

Aux filles en carte tout est permis. Elles pratiquent effrontément le raccrochage sur les trottoirs ou par la fenêtre. Celles qui racolent à la rue sont appelées « marcheuses »; elles ramènent le client chez elles ou, le plus souvent, dans un hôtel meublé; la chambre s'y paie alors d'un franc à cinq francs, suivant les quartiers. Celles qui se bornent à l'appel par la fenêtre louent une chambre pour ce commerce ; il est rare, à Paris du moins, qu'elles y habitent. Cachées derrière un volet entrouvert, elles hèlent le passant au moyen de signes et de « psitt ». Dans la capitale, elles garnissent leur fenêtre de rideaux blancs qui pendent au dehors, relevés par des embrasses formées de larges rubans rouges, bleus, jaunes d'or ou verts, et bouffants; la tête de la fille en carte est encadrée dans cette exubérance de linge. Les agents des mœurs appellent des « chapelles » ces fenêtres ainsi arran-

gées. Le soir, elles tiennent, tout contre la vitre, une lampe à vive lumière, garnie d'un abat-jour rouge, vert ou bleu, c'est le s'gne tlistinctif. La moindre fenêtre rapporte une soixantaine de francs par jour; on en cite qui réalisent jus» qu'à cent francs, en moyenne. Dans beaucoup de quartiers, ce racolage est fait sans la moindre pudeur : en été, ces filles en carte se mettent à leur fenêtre en chemise, les seins nus ; ou bien, avec la bouche et l'index, elles font un geste ignoble pour indiquer au passant leur spécialité. Les sergents de ville n'ont pas le droit de verbaliser; ces raccrocheuses impudentes appartiennent à la juridiction administrative du bureau des mœurs, lequel ne donne des ordres que si c'est une fdle non inscrite qui est signalée.

En général, les prostituées qui ne tiennent pas à avoir leur nom sur les registres de la police évitent d'être une cause de scandale, du moins celles de la haute et de la moyenne classe.

A la rue, elles ne se font remarquer que par leur toilette; encore, ont-elles soin de ne pas trop exagérer la mode. Elles-se gardent bien d'accoster les passants; elles ne promènent pas dans un espace restreint, mais elles accomplissent de véritables courses à pied, allant d'un quartier à l'autre. En un mot, elles sont assez habiles pour ne pas se compromettre, pour ne pas donner à un agent des mœurs l'occasion tant cherchée de les appréhender. Comme ce scjit îes plus intelligentes de cette espèce de femmes, elles ont bien vite deviné l'homme à la recherche d'une aventure ; et, sans affectation, elles savent s'arrêter au moment opportun devant une vitrine de bijoutier, pour que le suiveur ait le temps de les examiner. Un rapide échange de regards, et l'homme et la fdle se sont immédiatement compris. Celle-ci poursuit dès lors sa route sans retourner la tête , en passant devant les glaces des devantures, elles constate que sa conquête ne l'a point abandonnée; et, après quelques détours

adroitement combinés, qui permettent aux deux parties de parer à toute méprise réciproque pour le moment de l'abordage final, la prostituée clandestine ramène peu à peu le suiveur jusqu'à son domicile.

Tout s'est passé sans esclandre dans ce racolage, où c'est l'homme qui accoste la femme, à la fin de la promenade, à l'instant où il comprend qu'elle est arrivée à deux pas de son chez-clle. Les insoumises ne vont à l'hôtel que lorsque, s étant trop éloignées dans leur course, elles tombent sur unclient pressé.

Tel est le raccrochage des filles clandestines dans la rue; elles ne pratiquent jamais celui de la fenêtre, qui est trop facile à constater. Elles visent surtout à se créer une clientèle fidèle ; le but de leurs sorties est de l'accroître, et, quand elles ont un groupe suffisant de relatioris suivies, elles sortent le moins possible et presque uniquement pour leur distraction personnelle.

Chez elles, alors, elles ont une bonne, rouée, qui, si la sonnette tinte trop souvent durant l'après-midi, sait répartir les amis de madame dans les diverses pièces de l'appartement et trouve mille prétextes ingénieux pour que chacun ait la patience d'attendre son tour.

Cependant, il ne faudrait pas s'imaginer que, si la clandestine évite le scandale, c'est par respect des convenances. Non, certes; c'est uniquement parce qu'elle sait que l'agent des mœurs a contre elle autant de zèle qu'il a de la complaisance pour la soumise ; elle se sent guettée, elle a une peur bleue de Saint-Lazare, elle ne veut de la carte à aucun prix; là est tout le secret de sa prudence. Il faudra donc, le jour où nous obtiendrons la suppression de la police dite des mœurs, obtenir aussi une loi, avec sanction pénale, pour la protection de la morale publique. Quand les prostituées clandestines risqueront la correctionnelle, cent francs d'amende, huit jours de prison, en cas de provocation ouverte à la dé-

bauche, tenez pour certain qu'elles resteront aussi réservée* que les neuf dixièmes d'entre elles le sont aujourd'hui.

En effet, il en est, — infiniment peu, il est vrai, — qui, sachant que le raccrochage n'est pas un délit dans la jurisprudence actuelle, qu'elles ne peuvent être poursuivies devant les tribunaux, se moquent parfaitement du préfet de police et de la 3' section et ne craignent pas d'entrer en lutte ouverte contre les agents des mœurs.

De ce nombre était une certaine Eugénie Z***, qui demeurait rue de la Victoire, et qui fit parler d'elle il y a peu d'années. Cette Eugénie, tantôt en peignoir blanc, tantôt en corsage rose, se mettait à la fenêtre et de la main faisait signe aux passants de monter chez elle, à la juste indignation des voisins. Ceux-ci déposèrent une plainte, après avoir fait constater les faits par ministère d'huissier. C'était une insoumise; on alla chez el!e; elle refusa d'ouvrir; la police enfonça la porte. Mais c'était une madrée coquine, à qui quelque avocat libertin avait sans doute appris la différence qui existe entre l'administratif et le judiciaire, c'est-à-dire que, si clic a soin de ne rien signer au dispensaire, la femme qui y est conduite et visitée de force peut ne pas tenir compte de la carte qui lui est remise d'office; car tout le pouvoir de la police des mœurs n'est basé que sur l'arbitraire préfectoral, et, au point de vue de la jurisprudence, les actes de ces agents spéciaux étant bel et bien entachés d'illégalité, y résister sans violence ne peut entraîner aucun désagrément judiciaire.

Donc, la donzelle savait cela; elle rit au nez du commissaire qui venait de faire enfoncer sa porte et le pria narquoisement de constater qu'il s'était rende; coupable d'une violation de domicile. Elle refusa également de le suivre; et, pour la conduire au dispensaire, les agents durent la faire transporter sur un brancard de secours, enveloppée de cou verlmes.

Au dispensaire, on la visita; ce qui l'amusa fort. Comme elle était parfaitemen' saine, elle ne voulait pas laisser a la police des mœurs un prélexte pour l'accuser de maladie; c'est pourquoi elle accepta gaiement la visite.

Mais, quand on lui annonça qu'on allait l'inscrire d'office comme fille soumise, ce fut une autre affaire. On eut beau lui présenter le registre d'inscription, en lui disant qu'elle gagnerait la tranquillité en acceptant cette situation nouvelle; elle ne voulut rien signer du tout. Le bureau administratif passa outre, l'inscrivit quand même; elle débita alors tout ce qu'elle savait sur ses droits, et l'on comprit qu'il y aurait imprudence à envoyer cette fine mouche à Saint- Lazare, attendu que l'incident pourrait se retourner contre la po'.ice, sitôt connu, une détention administrative étant absolument illégale. On se borna donc à lui délivrer sa carte; elle la déchira en quatre morceaux devant le chef du bureau des mœurs.

Bien entendu, elle ne se présenta jamais à la visite et recommença à paraître à sa fenêtre en peignoir blanc ou en corsage rose. L'affaire fit du bruit, les journaux en parlèrent; d'où, augmentation de clientèle; on venait voir de loin cette insoumise si ferrée sur le droit.

Elle se moquait bien de toutes les constatations qu'on pouvait faire dresser par huissier. Elle mettait le commissaire du quartier au défi de la traduire en correctionnelle.

« — Il n'y a, disait-elle, dans le Code, aucun article interdisant à une femme de prendre l'air à sa fenêtre, et, si un passant la regarde, de lui montrer avec la main la porte d'entrée, afin qu'il ne se trompe pas d'escalier s'il a envie de venir lui rendre visite. Dans ma toilelte, je n'exhibe aucune nudité; je ne fais aucun geste obscène. Je suis en règle avec la loi et je ne connais que la loi. »

La Préfecture fut bien obligée de baisser pavillon. Le seul prélexte qu'elle peut invoquer pour faire fonctionner la police

dite des mœurs, c'est l'intérêt de la santé publique. On aurait donc, de temps à autre, transporté Eugénie V* en brancard pour l'examiner au dispensaire et la reconnaître saine chaque fois. Cette promenade n'eût réussi qu'à l'amuser, puisque l'effrontée savait à merveille qu'on n'avait pas le droit, elle non malade, de la mettre à Saint-Lazare comme prisonnière, sans aucun jugement. Elle était bien trop maligne pour se laisser aller à des violences contre les agents. On essaya alors de lui susciter des tracasseries. Le chef de cabinet d'un, ministre étant allé lavoir, elle lui garda son chapeau. Le chef de la police municipale envoya deux agents des mœurs chez elle pour la menacer d'une poursuite en abus de confiance. Ils arrivèrent trop tard ; la drôlesse avait déjà restitué le couvre-chef au Ministère même, et elle s'amusa à écrire au chef de la sûreté la lettre que voici :

« Monsieur Macé,

« Le chapeau que l'on me réclame n'est plus en ma possession; je l'ai envoyé au Ministère. L'huissier, en examinant ma carte, a dit au commissionnaire : « Monsieur, le « chef du cabinet travaille au Sénat depuis ce matin; vous « exigez un reçu, le voilà, et j'y place à côté de ma signait ture le timbre officiel. » Ce reçu, ma seule pièce justificative, je veux, avant de m'en dessaisir, le porter à mon photographe.

« Vos employés en ont pris la copie, et, malgré cela, ils me menacent et veulent absolument rapporter un chapeau; c'est l'ordre, paraît-il. Je n'ai plus sous la main que celui d'un garçon rôtisseur, l'amant de ma bonne; je le leur remets pour me débarrasser d'eux, et je souhaite que le réclamant puisse s'en servir pour continuer ses études de filles sur les boulevards extérieurs. Sa tête en forme de tire-lire, coiffée d'un chapeau mou, aura du succès dans les bals publics.

« Je ne connais pas cet homme; en venant chez moi, il a voulu faire parade de son esprit, et je n'ai retenu de lui que son ridicule et son couvre-chef.

« JllgOZ-C!).

« J'étais à ma fenêtre, je ne racolais pas. On sonne, et ma domestique entre, suivie d'un individu qui refusait de se nommer, pour me surprendre, disait-il.

« — Que voulez-vous? lui demandai-je. — Vous voir. — « En bête curieuse? — C'est un mot, ça! — A votre choix. « — Je poursuis mes études de femmes. — Tiens! cela vous « rapporte? — Piien. — Vous êtes reporter? — Quelle hor- « reur! moi? chef de cabinet de papa, un ministre! — Pro- « testant? — Non, opportuniste. — Enfin, que me voulez- « vous? — Je connais votre histoire d'enlèvement, par un « collègue. — Un autre fils à papa? — Oui, vous le connais* « scz; c'est un crétin, il zozotte et vous appelle Uzènie. — « Vous pourriez ajouter qu'il est généreux et apprécie en « financier la valeur du temps. — Je vous ennuie? — Pas- « sablement. — Alors, vous n'êtes pas drôle tous les jours, « comme on me l'avait annoncé. — Confiez-moi votre cha- « peau. — Volontiers. »

« Je sonnai, et je remis cette coiffure à la bonne, en lui recommandant de la mettre au vestiaire.

« — C'est une plaisanterie? reprit-il. — Non, c'est vingt « francs. — Vous commettez un abus de confiance; je con- « nais le code; prenez garde, j'ai des amis à la Préfecture « de police. »

« Puis, se radoucissant, il ajouta :

« — Voyons, soyez gentille ! — Je ne demande pas « mieux. — Rendez-moi mon chapeau ! — C'est vingt francs. « Vous oubliez que les agents des mœurs possèdent votre « dossier et qu'ils veillent sur vous ! — Je ne vous ai pas « appelé; vous êtes venu chez moi, pourvoir si j'étais drôle; « eh bien, jugez-en. J'exerce un métier peu avouable, j'en « conviens, mais c'est pour m'enrichit* ; et comme autorité, « je ne reconnais que la pièce de vingt francs. — C'est un « parti-pris? — Aussi pris que votre chapeau ! »

« Le chef de cabinet continua ses menaces et sortit en « brandissant une canne à pomme d'or.

« Ceci est toute la vérité.

« Votre servante,

« Eugénie Z**\ »

De guerre lasse, on renonça à venir à bout de cette fille.

Elle avait remporte une victoire sur l'administration, et les voisins durent supporter son raccrochage, qui, pour n'être pas obscène, n'en était pas moins ennuyeux, à cause des enfants dont il avivait la curiosité.

Ainsi, quand elle a affaire à une insoumise rouée qui tient bon, la police dite des mœurs n'a pas le dernier mot. A quoi bon alors tant d'arbitraire? Ne vaudrail-il pas cent fois mieux qu'il existât un article de loi punissant d'amende et de prison, comme délit, le racolage manifeste par la fenêtre et sur la voie publique ? Si cet article figurait dans le code, les constatations des voisins d'Eugénie Z*** eussent abouti, et cette drôlesse, si spirituelle qu'elle pût être, n'eût pas eu le dessus avec le tribunal, comme avec la police.

Beaucoup de filles en carte vont racoler au bal, ainsi qu'au café-concert. Toutes les gourgandines qu'on trouve deux par deux, ou bien seules, dans ces lieux de plaisir, cherchent un homme. Les plus huppées vont même « faire leur persil » au théâtre.

Là se heurtent les deux catégories de prostituées qui sont l'objet- de ce chapitre : les filles en carte et les insoumises. La femme inscrite nourrit une haine implacable contre la clandestine. La concurrence de « cette sale femme qui fait « la vie sans être patentée » exaspère sa jalousie ; la dénoncer est pour elle un devoir de conscience ; dans les villes de second ordre, elle la surveille, « elle la piste », elle arrive essouflée au bureau des mœurs « pour prévenir la police », lorsqu'elle l'a vue « s'enfermer avec un paillard. » (Dr Jeannel.)

Quelquefois, il arrive qu'une fille en carte ne se livre pas au raccrochage scandaleux du trottoir ou de la fenêtre, et que même elle procède au « levage des hommes » avec la discrétion qui caractérise la grande généralité des clandestines; mais alors c'est qu'elle y trouve son intérêt. D'une part, elle est en règle avec la Préfecture; d'autre part, elle se fait payer plus cher, elle n'est plus au tarif.

Celles qui manœuvrent ainsi sont les habiles. Elles cachant avec le plus grand soin leur véritable condition ; elles se font passer pour honnêtes femmes ; elles se donnent à leurs clients pour mariées à des capitaines de navires, à des militaires, à des commis-voyageurs actuellement absents, et qui ne leur ont pas envoyé d'argent depuis plusieurs mois ; à les entendre, elles succombent à la nécessité. En se présentant sous ce jour, elles réalisent de jolis bénéfices ; car, pour les débauchés, le fruit défendu a beaucoup plus de prix que celui qui est à la portée du premier venu qui passe; et d'ui autre côté, grâce à leur carte consciencieusement tenue à jour, elles ne courent pas les risques des insoumises.

Souvent encore, elles prétendent être veuves : d'un officier de marine, si elles sont jeunes; d'un colonel, si elles commencent à atteindre la maturité. Elles ont mille cordes a leur arc : ce sont aussi, censément, des artistes dramatiques dans l'expectative continuelle d'un engagement avantageux ; ou bien, elles sont brouillées avec leur famille « à cause d'un jeune homme qui leur avait promis le mariage, qui les a enlevées, qui les a trompées, le scélérat, et qui est parti ».

il y a peu de temps, on m'en a signalé une qui posait pour l'orpheline. Vêtue de noir, en grand deuil, les yeux noyés de tristesse, elle avait toujours l'air de revenir de l'enterrement de son père ou de sa mère. Les vieux paillards, en gens à qui cette situation d'orpheline navrée surexcitait la sensibilité et qui trouvaient plus de montant à l'aventure, la suivaient et lui offraient des consolations, pour lui prouver combien ils s'intéressaient à son lamentable sort. D'ailleurs, la belle enfant était jolie au possible, avec de grands cils qui donnaient à son regard une expression indéfinissable, et paraissait avoir à peine vingt ans. Naturellement, un paillard n'offre pas un simple louis à une malheureuse orpheline qu; n'a plus ni père ni mère et qui raconte son infortune d'un air fort attendrissant. L'orpheline navrée était tout simplemc".

une fil'ic en carte, et en même temps une rouée coquine qui avait trouvé « u:i trac ». On la voyait régulièrement dans les passages du boulevard Montmartre.

Quelques-unes augmentent les bénéfices de leur prostitution par le vol ; en tous cas, celles qui rapportent les portemonnaie ou les bijoux oubliés chez elles sont rares.

Il arrive fréquemment que des jeunes gens de bonne famille, des hommes exerçant des professions libérales, appartenant aux clisses aisées, se laissent duper par ces sirènes, dont l'habileté est extraordinaire et l'avidité sans bornes.

On a vu des vieillards déshonorer leur iombe en faisant de scandaleux testaments au profit de filles dont ils n'avaient jamais soupçonné l'inscription à la police.

Celles qui cultivent les spéculateurs de la Bourse sont aussi fort adroites; elles se recrutent parmi les femmes élevées dans un mélange de luxe et de misère, luxe d'élégance et de plaisir, culture d'agrément, misère de profession ; ce sont, à l'origine, des artistes sans courage ou sans vocation, des danseuses sans talent, exercées dès l'adolescence à côtoyer les frontières de la prostitution et de l'escroquerie et n'hésitant pas à les franchir au besoin.

Dans ce qu'on appelle « le demi-monde », il y a nombre de filles en carte, véritables chevaliers d'industrie de la jeunesse et de l'amour, qui, bien en règle avec la Préfecture, mènent joyeuse vie pendant quinze ans et éludent constamment la police correctionnelle.

A Paris, et dans toutes les grandes capitales, il en est qui se font de fort beaux revenus. Quelques-unes tiennent un livre de recettes et de dépenses.

L'une d'elles, dit le docteur Jeannel, avait un « compte des hommes pendant l'année ». Totaux mensuels, comparaisons anuclles, rien n'y manquait. Il y avait un article spécial sous le titre : « Compte du propriétaire », ce qui donne à comprendre en quelle monnaie elle payait son loyer.

Une prostituée lettrée tenait un compte de ce genre. M. Lecour en donne l'extrait suivant :

10 janvier. — Un Russe 40 fr.

11 » — Un Anglais 100 »

12 » — Sleep alone (dormi seule)... » »

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