EN QUOI CONSISTE LA PROSTITUTION ET QUELLES SONT SES CAUSES
Qu'est-ce que la prostitution?
C'est l'état d'une personne qui fait marchandise de son corps, l'acte de luxure ne se produirait-il qu'une seule fois.
Larousse dit : « Métier de débauche, impudicité publique. »
Littré dit : « Abandonneraent à l'impudicité. »
De ces deux définitions, c'est celle de Larousse qui est la plus exacte, à cause du mot « métier » qu'il emploie.
S'abandonner à l'impudicité n'est pas se prostituer. L'idée de prostitution contient une idée de gain ; la prostitution, au sens propre comme au figuré, implique la vénalité.
Ainsi, aux époques troublées, quand les lois sont appliquées à contre-sens par des magistrats prévaricateurs, par des Verres concussionnaires, les historiens écrivent: a La justice est prostituée, les lois sont prostituées. »
D'un écrivain mercenaire, on dit : « Un-Tel prostitue sa plume. »
Voici un père qui livre sa fille, jeune et belle, mais sans fortu ie, à un vieux millionnaire, qu'elle n'aime pas. Tout le %-nonde dira, môme s'il s'agit d'un mariage : « C'est un père qui a prostitué sa fille. »
Dans toute prostitution, il y a argent reçu. Des fois, la vénalité n'est qu'accessoire ; mais il est nécessaire qu'elle existe pour qu'il y ait prostitution. Catherine II de Russie, royale dévergondée, tant du vivant de son époux qu'après l'avoir fait assassiner par les Orloff, se livre aux principaux gentilshommes de sa cour, se vautrant dans l'impudicHé ; mais e'Ie se donne. Mcssaline, insatiable de ùisirs, va dans un lupaiar pour les satisfaire et prend plaisir à percevoir le prix de son infamie; elle- se prostitue. De ees deux reines, i'est Messaline qui est réellement prostituée, parce qu'elle a reçu de l'argent, parce qu'elle a été vénale; et cependant, dans ce cas, la somme que la reine a reçue, sous le faux nom de Lycisca, n'est qu'un accessoire dont elle a pimenté sa débauche.
"Prostitution n'implique pas Hne série d'impudieités.
Telle femme mariée, jusqu'à hier fidèle à son époux, s'est livrée aujourd'hui à un ami ou à un étranger pour une somme dont elle avait un absolu besoin et qu'elle ne pouvait se procurer honnêtement. Eh bien! aujourd'hui, elle s'est prostituée; et le mot s'applique bien à elle, mémo si elle ne succombe jamais plus à cette honte.
La fille de maison publique, la fille en carte qui reçoit chez elle, la lorettc entretenue môme, sont des prostituées. La femme dévorée d'appétits génésiques et les satisfaisant avec le premier venu, mais pour son plaisir et sans se faire payer, est une femme galante.
'Telle est la différence.
La prostitution n'a pas de sexe. Le pédéraste qui, moyennant un prix quelconque, se prête aux exigences d'un libertin dépravé, est un prostitué. M. Yves Guyot a dit avec raison : « Est prostituée toute personne pour qui les rapports sexuels sont subordonnés à la question de gain. »
La condition sine que non de la prostitution est donc la véna ité.
-Aussi, la principale cause de cette infamie est-elle la question pécuniaire, indépen ri animent de l'instinct génésique, de la perversion naturelle, de l'indolence, de la paresse, de la mauvaise éducation, des mauvais exemples, de certaines promiscuités qui développent les inclinations vicieuses, de la coquetterie, des déceptions d'amour.
Acton croit à ces diverses causes de la prostitution et y ajoute encore celle-ci : « Certaines professions qui exposent tout particulièrement les femmes aux séductions et aux tentations. »
Quant aux courtières du proxénétisme et aux tenancières de lupanars, on ne peui guère les comprendre parmi les causes do la prostitution; elles -en sont plutôt le résultat, mais elles contribuent certainement à en favoriser et à en étendre l'exercice.
Vintras, judicieux hygiéniste anglais, énumère ainsi les causes immédiates et les causes éloignées de la prostitution en Angleterre :
« Causes immédiates :
« 1° L'extrême liberté laissée aux jeunes filles et l'absence presque complète de surveillance de la part des parents dans les basses classes ; d'où résultent les- mauvaises compagnies ; puis, les tentations presque irrésistibles auxquelles elles sont exposées, lorsqu'elles sont encore trop jeunes et trop inexpérimentées pour comprendre les conséquences d'une première faute;
« 2o La déplorable facilité avec laquelle les jeunes filles .et les femmes encore vertueuses acceptent l'offre des boissons enivrantes. — Ceci s'applique bien entendu à l'Angleterre ('•) ; car, en France, l'ivrognerie ne peut raisonnable-
(•) Les rapporta do la police anglaise constatent, pour la seule année de t-trois mille .huit-cent-sept poursuit, s intentées à des nsn i vi esse scandaleuse en An^leteire et dans le pays de GaJtea
ment*pas figurer parmi les causes de la prostitution de la femme ; la femme française qui s'adonne à la boisson est une exception.
« 3° Le grand nombre de maisons d'apparence respectable, existant à Londres, où les jeunes filles peuvent être entraînées pour y être séduites.
« Causes éloignées :
« 1° La loi sur la rupture des promesses de mariage, qui porte indirectement les jeunes filles à céder aux instances des séducteurs, reconnaissant trop tard que cette loi n'est utile qu'à celles qui savent habilement en tirer parti.
« 2° L'apparente protection accordée aux femmes enceintes par cette loi, qui n'est pas applicable dans la moitié des cas, ou qui, mal appliquée, favorise des extorsions préméditées, mais qui induit beaucoup de filles ignorantes à s'abandonner. »
Chez nous, les causes de la prostitution ne sont pas toutes les mômes qu'en *ngleterre. Ce qui frappe, ce qui stupéfie quand on examine la statistique des prostituées de France, c'est que la presque unanimité de ces malheureuses se recrute dans les classes pauvres. Voilà qui est caractéristique, voilà qui prouve que la question financière joue le plus grand rôle.
Quant aux prostitués du sexe masculin, — espèce ignoble à laquelle je consacrerai une importante partie de cette étude, — l'argent est certainement l'unique but de leur infamie ; mais ce n'est pas la misère qui les pousse à faire métier de leur corps. Dans la honte de la prostitution, la femme est bien au-dessus de l'homme. Si l'insuffisance des salaires, si la concurrence dans les professions auxquelles la femme semble naturellement destinée, si l'impossibilité de trouver une place après un premier faux pas, jettent le plus souvent le sexe faible dans l'égout de la luxure tarifée, il y a là en quelque sorte une circonstance atténuante. Au con-
traire, Tôtre dégradé qui vit de la sodomie ne devient pédé=> raste que pour exploiter les bourgeois dégoûtants atteints de ce vice. Il est démontré, il est constaté d'une façon irréfutable que tout prostitué du sexe masculin est en. môme temps un bandit de la pire espèce; pour lui, la pédérastie est un moyen de chantage, de vol, souvent même d'assassinat. Dans leur argot, ces individus appellent cela « s'occuper de politique », c'est-à-dire mettre à contribution, par le chantage et l'escroquerie, les individus assez vils pour aller chercher auprès d'eux des voluptés immondes.
Je vi ns de dire que l'insuffisance des salaires est une des premières causes de la prostitution féminine.
En effet, cela est avéré, une jeune fdle, une femme ne peut vivre en France que très difficilement du produit de son travail dans les grandes villes. Presque fatalement, elle est entraînée à se procurer par la débauche des ressources accessoires. Puis qu'arrive-t-il ? Ces accessoires dépassent souvent de beaucoup le salaire principal; des patrons, des contremaîtres, manquant de scrupules, exploitent la situation ; les rémunérations de la besogne honnête deviennent de plus en plus faibles ; et, finalement, l'infortunée ouvrière renonce tout à fait au travail. Ainsi, avant de dégrader les femmes jusqu'à la prostitution définitive, la débauche joue son rôle en intervenant comme cause de l'abaissement des salaires acceptés par elles, et réciproquement, des salaires s offerts par les patrons.
Cela est si vrai, que la statistique américaine donne comme relativement peu élevé le nombre de femmes poussées à la prostitution par la misère. Mais aussi, dans les grands centres de population des Etats-Unis, le travail manuel est rémunéré bien plus largement que dans les grandes villes européennes: en France, la pauvre couturière gagne vingt-cinq sous par jour ; aux Etats-Unis, elle gagne aisément quatre et cinq francs ; et comme le prix des aliments ne s'exagère pas au
môme degré que celui des objets manufacturés et surtout que celui des objets de luxe, les ouvrières des Etats-Unis vivent en général dans des condittons d'une certaine aisance.
La prostitution féminine a aussi pour cause, dans une notable proportion, la désertion des campagnes.
M. Carlier a établi qu'en quinze ans, sur 28,569 prostituées clandestines arrêtées à Paris, 5,890 seulement étaient originaires du département de la Seine; 22,670 étaient nées en province ou à l'étranger. Pour 1,000 filles arrêtées, c'est la proportion de 793 étrangères au département de la Seine et de 207 originaires de ce département. Voilà une preuve mathématique de ce que, parmi les causes principales de la prostitution, il faut compter : la désertion des campagnes, et la difficulté de vivre honnêtement,. pour les filles attirées à Paris par l'appât des plaisirs et des salaires qu'elles croient élevés.
« Plus de la moitié d'entre elles, écrit M. Carlier, sont ici sans famille et sans guide, et ne sont venues à Paris que dans l'espoir trompeur d'y trouver de l'ouvrage et d'y vivre plus facilement que dans leurs communes. Les emplois ont manqué, la misère et la coquetterie jointe à la paresse en ont- fait des prostituées. »
Une remarque que. j'ai faite et que je ne me lasserai pas de signaler au public, c'est que non seulement les hommes rémunèrent peu le travail des femmes, mais encore qu'ils tendeni, tous les jours de plus en plus à leur enlever certaines professions auxquelles celles-ci semblent naturellement destinées.
11 y a depuis quelque temps un ■véritable envahissement, par les hommes, des professions essentiellement féminines.
Nous nous intitulons orgueilleusement : le sexe fort. Mais alors, pour être logiques avec nous-mêmes, nous devrions prendre pour nous les labeurs pénibles, les travaux qui ne
se peuvent exécuter qu'aveu une grande dépense de force, et nous devrions nous en tenir là.
Je conçois très bien l'hpmme forgeron, tailleur de pierre, mitron, etc.; mais les travaux de couture délicats, la. confection des fleurs artificielles, la fabrication et la peinture des éventails, la vente de la mercerie et des étoiles me paraissent devoir être l'apanage de la. femme. J'avoue* que, dans, un, magasin de nouveautés, par exemple, la commise alerte et naturellement, gracieuse me paraît beaucoup mieux à, sa. place que le commis plein d'affectation qui déroule quatre mètres de rubans on faisant la bouebe en cœur»
]N:utC4 que beaucoup prêchent, le socialisme et ne songent pas le moins du. monde qu'il, y a une injustice criante de la part. du sexe fort à supplanter le sexe faible dans les professions sédentaires et délicates. J'ai conu.u, il y a sept ou huit ans, un jeune homme quLmanifesta.it dans les réunions gubliqu.es un socialisme extrêmement avancé ; fils d'un des membres les plus connus, de la Commune, iL allait jusqu'à donner son approbation aux théories anarchistes ; il se déclarait partisan de l'émancipation immédiate- de la femme. J'ai été bien étonné le jour où j'ai appris quelle était sa.profession : il dessinait et peignait en chambre des fleurs, sur les éventails. Je ne parle pas des éventails artistiques, mais de ceux dont l'ornementation n'est qu'un travail purement machinal de décalcomanie.
On me dira : « Le choix des professions, quelles qu'elles soient, doit être libre.»
J'en demeure d'accord. La liberté avant tout. Mais ce n'est pas être libéral que vouloir la liberté pour soi et la refuser aux autres.
Si, en matière de travail, l'homme veut, pour lui le droit de braconner sur le terrain de la femme, il ne faut pas qu'il prétende empêcher la femme de venir de son côté chasser dars l'enclos qu'il s'était jusqu'à présent réservé.
Or, teile est la prétention illogique de la plupart des ouvriers.
Ainsi, les compositeurs typographes se refusent absolument à admettre que les femmes puissent être leurs collaboratrices.
Et que l'on ne me réponde pas qu'il s'agit là d'une question de salaires. L'objection serait sans valeur, adressée à moi qui suis un partisan déterminé de la rémunération équitable du travail sans acception de sexes. L'ouvrier a raison de mettre à l'index tout patron qui emploie des sarrasins ou des sarrasines (*), je suis le premier à le reconnaître. Mais, si un imprimeur emploie, pour la composition typographique, des femmes au même tarif que celui des hommes, ceux-ci, je le demande à tout typographe de bonne foi, ne chercheront-ils pas à créer des difficultés à cet imprimeur? Gela ne fait pas de doute.
Que l'on interroge tous les ouvriers typographes de Paris. La presque unanimité se déclarera hostile à l'admission des femmes dans les ateliers de composition, même si le travail féminin est payé au tarif de la corporation.
Eh bien, n'est-ce pas un manque flagrant de logique?
Même illogisme à propos des graveurs sur bois. A diverses reprises, j'ai fait confier à des femmes des gravures de dessins sur bois, et certes ce n'était pas dans un intérêt d'économie; j'exigeais que la graveuse fût payée au même prix que le graveur, le travail étant le même. Or, je dois à la vérité de déclarer ici que les graveurs critiquaient ma conduite dans des termes amers. Cependaut, la gravure des dessins est un travail avant tout artistique, et l'art n'a pas de sexe. Mais il y a la jalousie de la corporation qui prime tout. Tel travail est confié d'habitude aux hommes; si vous
(*) Sarrasin est le nom sous lequel on désigne les ouvriers typographes qui travaillent au dessous du tarif.
y employez un jour des femmes, les hommes protesteront; et vous aurez beau donner une rémunération égale à tous, vous aurez beau ne pas spéculer sur les femmes, les hommes ne voudront rien entendre.
Ce n'est pas pratiquer la liberté.
Si l'on croit rationnel que l'homme puisse exercer des professions jusqu'à présent réservées à la femme, il faut laisser la femme pénétrer dans les professions jusqu'à présent réservées à l'homme.
En agissant autrement, les ouvriers commettent une injustice et se nuisent à eux-mêmes.
Voyez et réfléchissez, hommes du peuple.
D'une part, vous permettez que la concurrence soit faite par l'homme à la femme dans les professions délicates, sédentaires et vraiment féminines; d'autre part, vous vous coalisez contre elle lorsqu'elle veut prendre un état que vous considérez comme vôtre. Sans vous en rendre compte, vous contribuez ainsi indirectement au recrutement de la prosti tution; car vous retirez et vous interdisez aux femmes l'accès de certains ateliers, où elles pourraient gagner honnêtement leur vie.
Or, plus il y aura de prostitution au milieu d'un peuple, et plus il y aura de ménages désunis, d'épargnes dissipées, de santés ruinées.
La prostitution entraîne après elle un cortège de maux : l'abandon du foyer conjugal; le gaspillage des économies amassées avec peine ; la syphilis et les autres maladies vénériennes.
11 est de l'intérêt de l'ouvrier d'empêcher le développement de la prostitution.
Il va sans dire que je su'1; en même temps l'adversaire résolu des ateliers des prisons, où des travaux grossiers, exigeant peu d'adresse et d'intelligence, sont exécutés en grand à des prix excessivement réduits.
Lors de mon séjour à la prison de Montpellier!*), en 1878, j'ai vu de près un atelier de cordonnerie où étaient occupés les détenus. J'en ai gardé une impression de tristesse profonde, fous les vieux morceaux de souliers, jetés au rebut, et ramassés par les chiffonniers dans le ruisseau, étaient là, soumis à un relavage. Les détenus avaient une besogne divisée. Les uns arrachaient les clous demeurés dans ces débris informes; d'autres choisissaient les lambeaux de cuir dont on pouvait encore tirer parti et y découpaient de quoi reconstituer des fragments de semelles ou des talons. Et tout ce monde-là travaillait à raison de trois ou quatre sous par jour au profit d'une grande maison de cordonnerie qui mettait pompeusement sur ses prospectus : « Usines et ateliers à Nimes et à Montpellier. »
Enfin, il n'est pas jusqu'aux bourgeoises et à quelques femmes du monde qui, en utilisant leurs loisirs par des œuvres de couture et de broderie, ne réduisent la quantité de travail laissée dans les villes aux ouvrières de profession.
Pourquoi les désœuvrées, à qui le sort a créé une situation fortunée, ne s'adonneraient-elles pas de préférence à des occupations purement artistiques, comme la peinture, la musique, la littérature?
Bien certainement, les neuf dixièmes ne produiraient pas des chefs-d'œuvre; mais qu'importe! A force de barbouiller des toiles, de racler du violon, de noircir du papier, elles finiraient par se croire de grandes artistes. Elles passeraient leur temps, et au moins elles ne nuiraient pas aux ouvrières qui ont besoin de travail.
(*) Je subissais une condamnation pour un article du journal ta Fronde. Comme à Montpellier il n'y a pas de prison spéciale affectée aux condamnés pour délits de presse, je fus détenu, quoique avec un régime particulier très peu sévère, à la maison d'arrêt des prisonniers de droit commun. Je profitai de ma détention pour me livrer a des études fort intéressantes.
La promiscuité, qui existe fatalement flans la plupart dss familles pauvres, est encore une des causes indirectes de la prostitution.
Dans les grandes villes, les logements sont chers; les pro priétaires, avides de spéculation, utilisent les hauts étages* en y établissant des appartements extrêmement exigus. Les familles misérables s'y entassent. Pêle-mêle, tout ce pauvre monde couche dans la même pièce. On considère les paravents comme des objets mobiliers tout à fait superflus. La pudeur disparaît, l'indécence devient une habitude. Les enfants, se réveillant au milieu de leur sommeil, sont les témoins muets, mais curieux, des ébats conjugaux de leurs parents; souvent, un frère et une sœur couchent dans un même lit. Tout cela prédispose les jeunes filles à ne plus tenir compte de ce qui est la vertu pudique; les enfants s'amusent entre eux à imiter ce qu'ils ont vu faire au papa et à la maman. Des fois même, trop souvent, hélas! un père, rentrant le soir entre deux vins, a abusé de sa fille en l'absence de la mère ou pendant qu'elle dormait.
Quelques auteurs ont classé « l'origine illégitime » parmi les causes de la prostitution. Il y a là une erreur matérielle. La régularité de l'état civil des parents n'a rien à voir dans la prostitution des jeunes filles. Bien des ménages irréguliers de la classe ouvrière vivent beaucoup plus honnêtement que certains autres dont la situation est régularisée à la mairie. Du reste, la statistique démontre que les jeunes filles, issues de ménages irréguliers, figurent, avec une proportion de minorité même très réduite, dans l'armée des femmes publiques.
J'ai consulté un tableau dressé fort minutieusement par Parent-Duchàtelet. Sur 3,667 prostituées à Paris, je n'y vois que 385 filles naturelles, soit un peu plus de dix pour cent seulement. Or, à Paris, dans la statistique des naissances, Les illégitimes figurent environ pour un quart. Ainsi, je pren-
drai pour exemple la dernière statistique publiée au moment où j'écris es lignes (19 .décembre 1890). Pendant la 50e semaine de 1890 (soit du 7 au 13 décembre), le service de statistique municipale de la ville de Paris a enregistré 1,286 naissances, dont 928 légitimes et 358 illégitimes. Il y a donc, d'une part, un peu plus du quart des naissances qui sont illégitimes; et il y a, d'autre part, parmi les prostituées, un peu plus du dixième qui sont nées illégitimement.
Strohl, à Strasbourg, avait trouvé la même proportion en 1854, et le docteur Jeannel, ayant fait, le 1er janvier 1860, un recensement de la prostitution à Bordeaux, a reconnu que, sur 558 filles de joie, il n'y avait que 58 filles naturelles.
Ces chiffres sont probants. Et il faut dire la vérité telle qu'elle est, sans parli-pris.
Je comprends plutôt qu'on invoque la privation des soins maternels dans le cas où un père, ayant perdu sa femme, convole à de secondes noces.
« Les filles des veufs, dit le docteur Jeannel, fournissent à la prostitution un contingent relativement nombreux. Le veuf remarié perd souvent le sentiment de ses devoirs envers les enfants d'un premier lit; la fille, sevrée de la tendresse maternelle, sacrifiée à la jalousie, h la haine d'une étrangère, s'indigne contre cette famille qui l'exclut de sa place légitime; les exemples qu'elle a sous les yeux la pervertissent; elle s'aigrit, elle se révolte; l'amour et la délivrance se confondent dans ses rêves; elle aspire au séducteur.
« Les filles de veuves remariées subissent un sort analogue. Leur beau-père les adopte rareh.ua, les souvenirs qu'elles rappellent sont redoutés par leur mère ; elles sentent que la famille nouvelle appartient aux enfants nouveauxvenus; dégradées par les injustes froideurs ou les mauvais traitements, dont leur vie tout entière est empoisonnée, peu ou point surveillées, point guidées avec sollicitude, elles
s'égarent à la recherche d'un bonheur imaginaire et subissent le- sort des filles séduites. »
Maxime du Camp dit de son côté :
« Lorsqu'on parvient à remonter à l'origine, on trouve presque invariablement que l'enfant appartient à un père ou à une mère qui ont contracté un second mariage. Dans la classe ouvrière, c'est là une cause fatale de démoralisation. Lorsque c'est la mère qui s'est remariée et que l'enfant est jolie, il arrive fréquemment que le beau-père cherche à la débaucher. La mère, qui est femme avant tout, en devient jalouse et la chasse. Si c'est le père qui a convolé en secondes noces, la belle-mère tourne en marâtre; elle bat sa belle-fille, et l'enfant se sauve. Dans les deux cas, la pauvre petite est jetée sur le pavé. Si quelque bonne âme n'en a pitié et ne s'en charge, elle reste errante et vague comme un chien égaré. Elle couche sous les ponts, dans les chantiers, dans les bâtisses inachevées; elle y rencontre la tourbe du vagabondage et du vol; elle roule de misère en misère, d'aventure en aventure, jusqu' à la préfec'.ure de police, qui la saisit- au nom de la santé publique. Si les huisclos des cours d'assises livraient leurs secrets, on acquerrait cette épouvantable conviction que bien des pères ont eux-mêmes, bestialité monstrueuse, poussé leurs filles dans le désordre et dans la honte. »
Cet auteur n'exagère rien. Ce qu'il dit là, je l'ai vu. J'ai habité, il n'y a pas longtemps, une maison dont les fenêtres des pièces du derrière donnaient sur une cour qui me séparait de quelques habitations misérables. J'ai assisté à plusieurs scènes que je ne puis décrire ; elles sont trop honteuses.
Pauvres jeunes filles, pauvres victimes, comment veut-on qu'elles ne tombent pas dans les cabinets de l'hôtel borgne, et de là dans le lupanar numéroté?
Et l'apprentissage?...
Une jeane orpheline, ou bien une fillette que ses parents ne peuvent surveiller, a grand'peine à éviter un faux pas.
A l'atelier, à la sortie de la manufacture, elle est en hutte aux propositions ries hommes.
Il y a. à Paris, des jeunes gens qui se vouent, exclusivement, pour ainsi dire, à la conquête des petites ouvrières. Us se rendent dans les rues où il y a le'plus d'ateliers et de manufactures; ils sont là, à l'heure exacte de la sortie; ils jettent leur dévolu sur telle ou telle, et la suivent obstinément. Le gandin finit par être remarqué. La jeune fille l'envoie promener d'abord; mais le petit monsieur ne se laisse pas rebuter, il entreprend un véritable siège, il revient chaque jour, irglisse un mot. Elle a beau lui dire ; « Vous m'ennuyez, passez votre chemin »; il ne se décourage pas. Pour peu qu'il est un extérieur agréable, la séduction aboutit. Si le freluquet comprend à la longue « qu'il n'y a absolument rien à l'aire », il renonce à ses projets de conquête; mais c'est pour diriger contre lune autre place ses batteries galantes. Toutes les places ne sont pas des forteresses imprenab.es. Or, quand, après avoir quelque temps résisté, la place parlemente et capitule, ce n'est pas à la mairie que se signe la capitulation.
Cette race de gandins, qui se payent des maîtresses à bon marché, — la petite ouvrière est bientôt satisfaite avec quelques fleurs, quelques petits dîners et quelques menus bijoux, — est beaucoup plus nombreuse qu'on ne pourrait se l'imaginer. Elle fait quantité de victimes.
La fillette jette son bonnet rose par-dessus les moulins ; puis vient la grossesse. C'est le moment, pour le freluquet, de disparaître. Et les courtières des lupanars, qui sont toujours en quête de bonnes affaires où elles ont un gros courtage, qui sont les pourvoyeuses de la prostitution, se montrent alors et exposent à la petite tous !es prétendus avantages qu'elle aura à entrer dans telle ou telle mison
quelquefois clandestine, souvent officielle, une fois ses couches passées.
Souvent même, la courtière en chair à plaisir conduit au préalable la petite chez une sage-femme, qui lui fait avaler une drogue « pour lui éviter les charges de la maternité ».
Voyons, de bonne foi, si la police d te des mœurs était réellement instituée pour protéger la morale, est-ce qu'elle ne devrait pas arrêter les freluquets séducteurs ou tou* ay moins dresser contre eux procès-verbal?
En dehors des gandins qui guettent la sortie des ateliers et manufactures, il faut aussi parler à nouveau des contremaîtres et des patrons luxurieux qui, abusant de leur autorité, font acheter leur protection aux jeunes ouvrières jolies, au prix d'ignobles complaisances.
En vérité, ces patrons et ces contremaîtres coupables sont loin d'être la majorité; mais ils ne sont pas non plus l'exception. Ils sont donc encore trop nombreux.
Il y a, dans le Code pénal, un certain article 334, ainsi conçu :
« Quiconque aura attenté aux mœurs, en excitant, favorisant ou facilitant habituellement la débauche ou la co:rup • tion de la jeunesse de l'un ou de l'autre sexe au-dessous de l'âge de vingt-et-un ans, sera puni d'un emprisonnement de six mois à deux ans, et d'une amende de cinquante francs à cinq cents francs. — Si la prostitution ou la corruption a été excitée, favorisée ou facilitée par leurs père, mère, tuteur ou autres personnes chargées de leur surveillance, la peine sera de deux ans à cinq ans d'emprisonnement, et de trois cents francs à mille francs d'amende. »
Quand nous en serons à la statistique des mineures prostituées, on frémira en examinant le nombre de celles qui, étant ouvrières, ont fait le premier faux-pas à la suite de mauvais conseils ou d'actes de pression émanant d'hommes dont les pauvres filles dépendaient.
On reconnaîtra que nous ne voyons pas appliquer souvent 1'arlicle 334 dans les cas que je viens de citer.
Le docteur Jeannel met sur le compte de la domesticité' un grand nombre de chutes ayant conduit à la prostitution; mais il fait la part de la prédisposition au vice.
« Toutes les recherches entreprises au sujet des professions antérieures à la prostitution, dit-il, constatent que la domesticité fournit aux registres de la police le contingent le plus élevé. L'enquête faite par moi-même, sur les 298 prostituées inscrites à Bordeaux en 1859 et en 1860, a donné, pour les filles ayant vécu plus ou moins longtemps en domesticité avant l'inscription, le chiffre de 40 pour 100; les ouvrières à l'aiguille (couturières, lingères, modistes, giletièrcs, culottières, etc.), n'ont fourni toutes ensemble que 37 pour 100; les filles adonnées aux travaux des champs, 0,6 pour 100 seulement.
« De ces données, auxquelles je n'ai fait qu'apporter le contingent de ma propre observation, quelques moralistes se sont empressés de conclure que la séduction suivie de renvoi des servantes devenues mères, par les maîtres égoïstes et dépravés, est une des causes les plus puissantes de la prostitution. Mais les apparences sont trompeuses et la discussion démontre aisément que cette conclusion est erronée :
« 1» Les filles qui se vouent à la domesticité ont très souvent été séduites avant d'entrer en condition. Un docteur anglais affirme, d'après l'autorité des témoins les plus dignes de foi, que, clans les comtés de l'intérieur de l'Angleterre, il est impossible de conserver longtemps des servantes vertueuses, et presque partout les meilleures ont quelque enfant à nourrir. Le mal n'est peut-être pas aussi grand en France qu'en Angleterre, mais il est incontestable.
« 2« Le défaut d'intelligence, d'esprit de conduite et de moralité qui dégrade les filles jusqu'à l'inscription, se retrouve à un certain degré chez les servantes. Dans les
familles de certains paysans ignares, lorsqu'un enfant est stupide, paresseux, gourmand, on se console en disant : « Il se placera à la ville. » On le fait domestique.
« 3° Les prostituées offrant une proportion relativement très faible de filles qui avaient accouché à terme une fois ou plusieurs fois, l'argument tiré de la séduction suivie de grossesse et de renvoi perd sa valeur presque entière. En effet, d'après mes recherches personnelles, sur 100 prostituées, 40 ont été servantes; mais sur ces 40 servantes devenues prostituées, 14 seulement ont accouché une fois ou plusieurs fois.
« En résumé, les servantes ont été souvent déflorées dans leur village avant d'entrer en condition, et c'est alors leur inconduite qui les oblige à quitter leur pays natal; elles appartiennent souvent à des familles d'une moralité douteuse; elles sont moralement et intellectuellement au-dessous de" la moyenne des filles du peuple; enfin, elles figurent, il est vrai, pour 40 pour 100 dans le chiffre total des prostituées; mais sur ces 40, 14 seulement ont accouché avant l'inscription.
a Je conclus que la séduction des servantes par leurs maîtres et leur renvoi lorsqu'elles sont devenues mères n'est pas une cause réelle de prostitution. »
Je ne partage pas complètement sur ce point l'optimisme du docteur Jeannel. 11 se peut qu'à Bordeaux les choses se passent ainsi; mais à Paris le fait est plus fréquent. En prenant même le chiflre que donne le docteur, je trouve qu'il est proportionnellement élevé et assez inquiétant. Certes, il y aurait folie à soutenir que la prostitution provient de ce que les maîtres dévirginent leurs domestiques et leur donnent leurs huit jours dès qu'elles sont enceintes. Mais si, sur 100 filles inscrites, il s'en trouve 14 qui, étant domestiques, viennent d'ac joucher au sortir de leur place, cela donne & réfléchir. C'est un chiffre 1...
Encore peut-on constater facilement ce cas de la domestique débauchée par son maître; plus difficile est la constatation des actes semblables se produisant de la part des patrons ou contre maîtres d'ateliers. La fille domestique, qui est chassée, se trouve absolument sans ressource, sur le pavé d'une grande ville où elle ne connaît personne ; si elle est destinée à la prostitution, elle y va tout droit, et la statistique constate immédiatement le cas. Au contraire, l'ouvrière subornée a des relations; elle végète, route de chute en chute avant d'arriver au fond du gouffre : le dispensaire. L'origine de la dépravation, le point de départ échappe donc aux mora'istes.
Je terminerai ce chapitre en empruntant quelques travaux de statistique à. Parent-Ducliàtelet, dont les chiffres émanent de documents officiels et ont été contrôlés par la plupart des autres auteurs qui se sont occuDés de la auestion.
Statistique de quinze années.
En 15 ans, 12,700 prostituées ont été inscrites à Paris.
Sur ce nombre :
24 n'ont jamais pu indiquer les pays qui les avaient vu naître;
31 sont venues de différents pays étrangers à l'Europe; .
451 appartenaient aux contrées de l'Europe étrangères à la France;
12,201 étaient nées en France.
Rien à dire sur les 24 femmes dont on n'a pu connaître le lieu de naissance. Jetées dans la honte dès leur plus tendre enfance, elles avaient oublié les noms des personnes qui leur donnèrent les premiers soins, et trouvaient dans la prostitution, qui leur paraissait un état naturel, un moyen de pourvoir à leur triste existence.
Les 31 étrangères a l'Europe se repartissent ainsi :
Américaines 18
Africaines 11
Asiatiques 2
Océaniennes 0
Total.
Les Américaines venaient du Canada, des Etats-Unis, de Saint-Domingue, de la Guadeloupe, de la Martinique et de la Guyane française.
Les Africaines appartenaient à l'Egypte, au cap de Bonne- Espérance, aux îles de France et de Bourbon, et à Madagascar.
Les Asiatiques étaient nées : l'une à Calcutta, l'autre à Madras.
Les 45i Européennes étrangères à la France ont été fouroies dans les proportions suivantes par les différents pays dont voici renonciation :
Angleterre 23
Ecosse 1
Irlande 4
Autriche 15
Villes hanséatiques. . . 4
Duché de Bade 2
Bavière 6
Belgique 161
Espagne 14
Hanovre 2
Hollande 23
Ile d'Elbe 1
Illyrie 3
Milanais 9
Ile de Malte 1
A reporter. . . 269
Report.
Royaume de Naples
Piémont
Pologne
Portugal
Prusse 58
Etats du Pape.
Russie
Sardaigne. . .
Savoie
Sicile
Suède
Suisse
Toscane. .
Turquie . . . .
Westphalie . .
Total. . . 451
Dans tous ces pays, ce sont toujours les capitales ou les
grandes villes qui fournissent la majeure partie des sujets qu'ils nous envoient.
Ainsi, sur les 23 femmes venues d'Angleterre, 17 étaient de Londres: Vienne a fourni 8 autrichiennes; Madrid et Cadix se sont partagé également les espagnoles ; Amsterdam peut réclamer plus de la moitié des hollandaises; enfin, tous les pays qui n'ent ont fourni que 2 ou 3 les ont également envoyées de leurs capitales. La Prusse seule fait une exception à cette règle : Berlin n'en peut réclamer que 7; la majeure partie du contingent de ce pays est venue de la Prusse rhénane.
Dans cet examen, la Suisse offre quelque chose de remarquable : tous les cantons, à l'exception de trois, ont envoyé un pareil nombre de filles a Paris; il n'y a que celui de Genève qui, dans cette fourniture, l'emporte sur les autres : les genevoises figurent au nombre de 15 dans les 59 helvétiennes venues à Paris.
Voici maintenant la répartition des 12,201 filles publiques fournies à Paris par la France dans l'espace de quinze années (nous rappelons qu'il ne s'agit ici que des prostituées inscrites à la préfecture de police, et que, si cette statistique date d'une époque antérieure à l'annexion de Nice et de la Savoie, la proportion est demeurée la môme) :
Seine-et-Oise . . .
Seine-Inférieure . .
Seine-et-Marne. . .
Eure-et-Loir .
Eure
Nord
A reporter
Irep.rter. . .
Report. . . .
Rhône
Ardennes
Sarthe
Loire-Inférieure. . . .
Indre-et-Loire ....
Saône-et-Loire. . . .
Maine-et-Loire. . . .
Allier
Jura - . .
Charente-Inférieure. .
Haut-Rhh •
Cher
Bouches-du-Rhône. .
Vienne
Côtes-du-Nord ....
Loire
Indre
A reporter.
Report. . .
Basses-Pyrénées. .
Isère
Creuse
Haute-Loire ....
Hérault
Haute-Garonne . . .
Drôme
Charente
Haute-Vienne. . . .
Var
Deux-Sèvres. . . .
Pyrénées-Orientales Hautes-Pyrénées. .
Lot-et-Garonne. . .
Gard
Vendée
Tarn-et-Garonne . .
Aveyron
Tarn
Landes
Dordogne
Corrèze
Ariège
Vaucluse
Basses-Alpes. . . .
Lot
Gers
Aude
Ardèche
Hautes-Alpes. . . .
Corse
Lozère
Total.
Donc, d'après cette statistique, sur 12,201 filles publiques nées en France, qui ont été inscrites à la police, il y en avait 4,744 originaires du département de la Seine, et 7,457 originaires des autres départements.
Par conséquent, malgré les distances, c'est l'élément provincial qui domine. Encore peut-on subdiviser ce chiffre du contingent de la province. Sur 7,457 prostituées inscrites, originaires des départements autres que celui de la Seine, 2,571 sont nées clans les chefs-lieux et grandes villes, et 4,836 sont nées dans les villages. — Comme il est établi que la plus grande partie des servantes est fournie par les villages, ces chiffres appuient un point des constatations du docteur Jeannel, à savoir que la plus notable part de la prostitution officielle provient de filles sortant d'être domestiques. — Cela ne me surprend pas, quant à moi. On m'a signalé, dans les environs des Halles centrales, un bureau de placement qui fournit aux célibataires paillards des domestiques dont les complaisances sont garanties par le directeur de la maison : un bourgeois polisson, qui n'a ni femme ni enfants, et qui désire une « bonne à tout faire », s'adresse à l'agence, donne son adresse, indique ses goûts, paye une somme fixée, et le soir même il reçoit à son d omicile la visite de jeunes et accortes soubrettes disponibles; il y a tout un assortiment : il ne lui reste qu'à faire son choix. Si même le monsieur n'aime pas à voir toujours devant lui la même figure, il peut changer de bonne aussi souvent qu'il lui convient; c'est l'affaire d'un léger supplément de prix.— Cette catégorie de bonnes vouées aux célibataires paillards est évidemment, dans la classe des servantes, la transition entre la domestique qui, sans malice, commet une faute pendant qu'elle est en service, et la domestique qui, ne sachant que devenir, se réfugie au lupanar.
Parent-Duchàtelet donne encore quelques chiffres qui ne manquent pas d'intérêt.
Son total de 7,457 filles publiques inscrites, qui sont originaires de la province, se décompose comme suit :
1,991 nées dans la partie de l'Ile-de-France qui est en dehors de Paris; — 1,134 normandes; — 690 champe-
noises; — 518 bourguignonnes; — 492 lorraines; — 490 orléanaises; — 308 flamandes; — 302 picardes; — 236 bretonnes; — 1% franc-comtoises; — 163 artésiennes; — 127 alsaciennes; *- 125 mancelles; — 118 lyonnaises; — 82 auvergnates; — 59 tourangelles; — 52 nées de la Guyenne; — 40 berrichonnes; — 39 nivernaises; — 37 provençales; — 35 angevines; — 35angoumoises; — 34 bourbonnaises; — 28 poitevines; — 26 languedociennes; — 24 gasconnes; —21 dauphinoises; — 13 bressannes; — 12 nées dans la Marche; — 10 limousines; — 10 nées dans le Velay; — 5 roussillonnaises; — 3 périgourdines; — 1 vivaraise, — et 1 corse.
Parent-Duchàtelet a dressé ailleurs une statistique fort curieuse.
Il a compulsé les dossiers de 3,332 prostituées exerçant à Paris leur infâme métier, et, de l'état-civil de chacune, il a extrait la profession de son père.
Sur ces 3,332 filles publiques, 828 sont nées à Paris et 2,504 en province.
Voici d'abord le tableau des pères habitant Paris :
Journaliers, commissionnaires, hommes de
peine , 113
Employ es de commerce, petits- rentiers. . • . 64
Cordonniers, bottiers 50
Cochers, charretiers, postillons 35
Cultivateurs, jardiniers, terrassiers, vignerons. 31 Layetiers, menuisiers, charpentiers, scieurs de
long 31
Militaires invalides 30
Carreleurs, maçons, couvreurs, fumistes. ... 28
Vitriers, peintres, imprimeurs 25
Domestiques, portiers 23
A reporter/ 430
Report 430
Maréchaux, serruriers, cloutiers 23
Marchands de vin, liquoristes, limonadiers. . 22
Tailleurs et fripiers 22
Tailleurs de pierre, plâtriers, paveurs, carriers. 21
Bonnetiers, tisseurs, cordiers 19
Fondeurs, ciseleurs, mouleurs 18
Merciers, épiciers, fruitiers 18
Orfèvres, horlogers, bijoutiers 16
Perruquiers, coiffeurs 16
Tâblctiers, garnisseurs, ébénistes 16
Brocanteurs, colporteurs 12
Charbonniers, porteurs d'eau 11
Tonneliers, charrons 11
Mécaniciens, armuriers, couteliers, fourbis-
seurs 11
Officiers de grades différents 10
Musiciens, maîtres de danse 9
Traiteurs, cuisiniers, confiseurs 9
Boisseliers, vanniers, épingliers, éventaillistes,
luthiers 8
Boulangers, pâtissiers 8
Ferblantiers, chaudronniers 8
Bouchers, charcutiers \ 7
Chapeliers 6
Corroyeurs, tanneurs, maroquiniers 6
Mariniers 6
Papetiers, cartonniers 6
Potiers, faïenciers, tailleurs de cristaux. ... 6
Tourneurs 6
Blanchisseurs 5
Doreurs, argenteurs, batteurs d'or. 5
Graveurs, lapidaires, émailleurs 5
Logeurs, tapissiers 5
Architectes, entrepreneurs 4
Chirurgiens, pharmaciens, médecins, avocats. 4
Marbriers, laveurs de cendres d'orfèvres. ... 4
Rémouleurs 4
Bourreliers, selliers 3
A reporter 800
Report 800
Boyaudiers, équarisseurs, vidangeurs 3
Instituteurs 3
Plombiers, pompiers, fontainiers 3
Praticiens, huissiers, écrivains 3
Teinturiers 3
Chandeliers 2
Chiffonniers 2
Nourrisseurs, laitiers 2
Saltimbanques, acteurs 2
Sculpteurs sur bois 2.
Verriers 2
Amidonnier 1
Total 828
Voici maintenant les professions exercées en province par
les pères dont les tilles se sont rendues à Paris et s'y sont fait inscrire pour la prostitution :
Manouvriers, tous occupés à des travaux
pénibles 541
Cultivateurs ou gens occupés aux travaux
des champs 325
Tisseurs de toutes espèces, bonnetiers . . . 192
Charpentiers, menuisiers, charrons 182
Maçons, plâtriers, tailleurs de pierre .... 181
Cordonniers, bottiers, savetiers 93
Maréchaux, serruriers, forgerons 88
Militaires, gendarmes 79
Domestiques 77
Cochers, charretiers, palefreniers 60
Aubergistes 55
Bouchers, charcutiers 53
Epiciers, merciers 51
Rentiers 49
Marchands forains, colporteurs 47
Tailleurs d'habits 46
Employés, écrivains 36
Chdpeliers 35
A reporter 2,190
Report 2,190
Meuniers 35
Perruquiers, coiffeurs , 34
Instituteurs, maîtres d'école 31
v.an.i.-, mariniers 29
Officiers de terre et de mer 28
Boulangers, pâtissiers 26
Horlogers, orfèvres 26
" -meurs, corroyeurs, mégissiers 25
ûomries de loi, huissiers 24
musiciens 20
Vitriers 10
Brasseurs 9
Potiers de terre et d'étain 8
Médecins, chirurgiens, officiers de santé. . 6
Douaniers 3
Acteur 1
Bourreau 1
Total 2,50i
En outre, dans la même étude sur l'état-civil des prostituées exerçant à Paris, Parent-Duchâtelet en cite 41 sortant de l'hospice des Enfants-Trouvés, et 28 malheureuses affirmant qu'elles étaient de Paris, prouvant qu'elles y avaient toujours demeuré, mais ne sachant ni l'arrondissement ou elles étaient nées, ni l'époque de leur naissance, ni ee qu'étaient leurs père et mère, et par conséquent si elles sont légitimes, filles naturelles ou enfants trouvés.
Il est instructif aussi de connaître quelles étaient les professions exercées par les prostituées au moment de leur enregistrement.
« La liste de ces professions, dit Paient-Duchàtelet, est véritablement effrayante par la quantité et la variété de toutes celles qui y figurent; c'est ce qui me décide à en former des groupes et à renoncer au projet que j'avais fait de
les classer toutes d'une manière méthodique, et d'indiquer, pour chacune d'elles, le nombre de filles qui les avaient exercées, et cela par distinction de pays, de chefs-lieux, de sous-préfectures ou de villages d'où ces filles provenaient.
« Il fallait savoir si ces filles étaient véridiques dans l'indication du mélier qu'elles exerçaient, et si, par une raison quelconque, elles n'en nommaient pas un autre lorsqu'on les interrogeait au moment de leur inscription. Pour cela, j'ai confronté les divers registres de l'administration pendant une période de vingt ans. Il résulte de cette confrontation qu'en prenant, à différentes époques et sur différents registres, l'indication de six cents professions, on les retrouve toutes à peu urès dans les mêmes proportions; d'où nous concluons que les déclarations sont exactes, et qu'il n'est pas nécessaire, pour avoir à ce sujet des données positives, de fournir des listes contenant par milliers renonciation de ces professions : ce qui va suivre est l'extrait fidèle des dernières inscriptions au Bureau des Mœurs. Je les choisis de préférence à cause du soin tout particulier qu'apportait, dans la tenue des registres et dans* l'interrogatoire des filles, l'employé auquel ces fonctions étaient particulièrement confiées. »
Parmi les couturières, lingères, culottières, giletières, gantières, tapissières, repriseuses, bretellières, ravaudeuses, modistes, brodeuses, dentellières, fleuristes, plumassières, enlumineuses, brocheuses,
Paris a fourni 494
Les deux sous-préfectures de la Seine. . . 4
Les campagnes de ce département 25
Les chefs-lieux des autres départements. . . 400
Leurs sous-préfectures 237
Leurs campagnes 347
Étrangères à la France 35
Total 1.559
Parmi les passementières, frangières, spartières, pelletières, lainières, tresseuses, trameuses, cotonnières, tisseuses, gazières, chàlières, bonnetières, fileuses, tricoteuses, dévideuses, filassières, matelassières et ouvrières en soie,
Le contingent de Paris a été de 110
— des deux sous-préfectures de
la Seine 0
— des campagnes de ce dépar-
tement 6
— des chefs-lieux de tous les
autres départements 56
— de leurs sous-préfectures .... 38
— des campagnes 70
— des étrangères à la France. . . 5
Total 285
Dans la classe des chapelières, casquettières, garnisseuses, éjarreuses, coupeuses de poils, cordonnières, chamarreuses, joigneuses de bottes, cartonnières, brossièrcs, souffletiôres, blanchisseuses, repasseuses, crinières, rempailleuses, nous trouvons :
Pour Paris 118
Les deux sous-préfectures de la Seine 1
Les campagnes de ce département. 7
Pour les chefs -lieux des autres départements 56
Leurs Ibus-préfectures 31
Leurs campagnes 59
Les étrangères à la France 11
Total 283
Dans la classe des bijoutières, horlogères, émailleuses, polisseuses, brunisseuses, reperceuses, ciseleuses, graveuses, sertisseuses, frappeuses,- batteuses d'or, doreuses,
vernisseuses, cloutières, mécaniciennes, régleuses, bimbelottières, poupassières, etc., on trouve :
Pour la fourniture de Paris 55
Pour la fourniture des deux sous-préfectures de
la Seine 0
Pour la fourniture des campagnes de ce département 1
Pour la fourniture des chefs-lieux des autres
départements 15
Pour la fourniture de leurs sous-préfectures . 4
Pour la fourniture de leurs campagnes .... 18
Etrangères à la France 5
Total 98
Dans la catégorie des marchandes de fleurs, de fruits, de légumes et d'autres objets sur la voie publique; dans celle des saltimbanques, des écaillères, des filles dites de confiance et de boutique; dans celle des femmes de chambre, des cuisinières, des bonnes d'enfants, des baigneuses, des domestiques, des. portières et tuilières, des chiffonnières, des journalières, des laitières, des bûcheronnes, des vigneronnes, des vachères, des bergères, etc.
Paris a fourni 162
Les deux sous-préfectures de la Seine. ... 3
Les deux campagnes de ce déparlement ... 15
Les chefs-lieux des autres départements . . . 145
Leurs sous-préfectures 140
Leurs campagnes. 357
Etrangères à la France 37
Total 859
Le total général de toutes ces professions est : 3,084.
« A ces professions exercées par les prosliluées an moment de leur enregistrement, ajoute notre auteur, il faut en
ajouter quelques-unes un peu plus relevées, mais qui n'appartiennent qu'à un très petit nombre de ces filles, comme on va le voir par ce qui suit :
« Trois étaient sages-femmes; sept avaient été marchandes en boutique et bien établies; une peignait très bien le paysage; six étaient musiciennes et donnaient des leçons de piano; seize avaient été actrices ou figurantes sur différents théâtres de Paris et des départements; trois enfin, par une exception bien rare à la règle générale, possédaient des rentes de 200 francs, de 500 francs et même de 1,000 francs.
« Total général des prostituées dont on a connu les professions : 3,120, »
On aperçoit aisément, par cet exposé, l'influence des travaux sédentaires des fabriques et des ateliers; on sait combien sont minimes les gains que font les femmes qui n'ont que ces travaux pour ressource; ce qui fait que l'on se demande souvent s'il est possible de se procurer, avec de pareilles ressources, le strict nécessaire. N'oublions pas qu'une foule de causes viennent, à chaque instant, suspendre les travaux de ces fabriques et réduire à l'inaction, pendant deux ou trois mois, des ouvrières qui ont toujours vécu au jour le jour, qui se sont trouvées dans l'impossibilité de faire des économies, et qui souvent ne savent confectionner qu'un objet spécial. Que peut faire, dans une pareille circonstance, une malheureuse, seule, isolée, sans appui, sans instruction première, entourée de séduction et de mauvais exemples, en proie à toutes les privations, et n'ayant pour perspective que la mort la plus cruelle, celle que détermine la faim?
Une autre statistique, plus récente que celle de Parent, a été dressée des professions exercées par les prostituées au moment de leur inscription. Les auteurs sont : M. Trébuchet, chef du bureau sanitaire de Paris, et M. Poirat-Duval, chef du bureau des mœurs à la préfecture de police. Leur statistique
est la moyenne calculée sur 10,000 personnes de la population féminine de chaque profession.
Donc, sur 10,000 prostituées inscrites à la police, il s'entrouve : 874 n'ayant pas de. professions indiquées; 850 journalières; 816 domestiques; 524 giletières; 476 épileuses; 314 chaussonnières; 229 lingères; 223 polisseuses; 217 régleuses; 196 couturières; 171 brodeuses; 166 passementières; 136 modistes; 135 artistes dramatiques; 133 corsetières; 130 blanchisseuses; 125 boutonnières; 122 gantières; 112 fleuristes; 102 coloristes; 101 plumassiôres ; 100 casquettières; 97 piqueuses de bottines; 95 culottières; 90 demoiselles de magasin ou de comptoir; 84 ravaudeuses; 76 marchandes ambulantes; 77 rempailleuses; 71 cartonnières; 55 tapissières; 52 brunisseuses; 52 doreuses; 48 écaillères; 39 raccommodeuses de dentelles; 35 vernisseuses; 34 frangeuses; 31 matelassières; 24 relieuses; 21 sages-femmes; 12 modèles; 11 femmes de ménage.
Ces observations portent sur 41 professions.
Tous ces chiffres ne prouvent-ils pas éloquemment qu'il y a nécessité, — nécessité dans l'intérêt urgent de la morale, — à augmenter le salaire des femm s?
De même, il faut donner plus d'instruction au sexe faible. Il est démontré que la presque unanimité des prostituées sont des filles d'une ignorance crasse.
Nous devons encore à Parent-Duchàtelet une statistique à ce sujet:
Sur 4,581 prostituées inscrites à Paris et nées dans le département de la Seine, 2,503 ne savent même pas signer leur nom, 1,868 le signent très mal et en y mettant une grandepeine, et 110 à peine signent bien.
Sur 6,887 prostituées nées en province et venues â Paris, . 4,181 sont incapables de signer leur nom, 2,612 le signent, très mal et avec beaucoup de difficulté, et 94 seulement savent bien signer.