‹ La Corse et la Sardigne [electronic resource]Chapitre 100 sur 102 · CAGLIARI. - LES LACS SALÉS · texte numérisé non relu

CAGLIARI. - LES LACS SALÉS

par le commerce; et celui de la liante ville habité par l'aristocratie et par le gouvernement Dan H haute ou ancienne ville, la ville fortihée du moy n Ige, on trouve une belle cathédrale, l'arche- Tché l'un versité, le musée, le palais du gouverneme;t, la citadelle et beaucoup de belles et anciennes maisons appartenant aux familles nobles de

Du hauîde la citadelle on a une vue magnifique. Au nord, les plaines centrales, ou campidam, que traverse le chemin de fer. Au nord-ouest, les montagnes des pays de Sulcis et d'Iglesias que non levions de parcourir, au nord-est les^ helles et .hautes montagnes qui occupent l est de la Saidaigne. Au-dessous du plateau, s étendant à 1 e.t, au nord, à l'ouest, sont de grands étangs ou lacs salés, sur les rives desquels on distingue de nombreux villages. Au sud, la pleine mer s étendant iusqu'à l'Afrique. Au bord de ces lacs à 1 ouest, on voit des salines nombreuses en pleine activité avec de grands amas de sel blanc sur les bords

11 y a du mouvement, de la vie à Cagliari. Les rues sont éclairées au gaz et l'eau pure est abondante. Elle a été amenée, de bien lom dans les montagnes. Ces améliorations sont dues a des compagnies anglaises venues jusqu'au fond de la Méditerranée chercher un emploi pour leurs capitaux. Elles en tirent, me dit-on, de beaux profits, et

les méritent. .

La population de Caghari me sembla same, et portait l'empreinte d'un certain bien-être. Le type

des physionomies était très-espagnol, presque mauresque. On voyait qu'il devait y avoir eu bien des. mélanges avec les races les plus méridionales du bassin de la Méditerranée.

La Sardaigne, tout comme la Corse, a été en partie occupée, colonisée par toutes les races qui ont dominé dans la Méditerranée. Les Sardes anciens étaient une race très-composée, formée d'origines celte et ibérienne, avec un mélange de races grecque, étrusque, carthaginoise et romaine. Plus tard les Pisans et les Espagnols s'établirent dans les villes de la côte et dans les plaines, et refoulèrent les anciens habitants dans les montagnes.

Le langage se ressent de ces origines diverses. Dans les villes on parle l'italien moderne, qui est aussi la langue du gouvernement et des classes qui ont de l'éducation. Dans les campagnes la langue nationale est un dialecte du vieux Romanée, évidemment dérivé du latin, avec un mélange de mots grecs, arabes et espagnols. A Àlghero on parle encore catalan, les habitants étant les descendants d'une colonie catalane, fondée par Pierre d'Aragon en 1335.

Les costumes sont moins sombres, plus pittoresques à Cagliari, et dans le sud de l'île en général, que dans le nord. Un des jours passés à Cagliari se trouva être un dimanche, ce qui me donna l'occasion de voir les costumes des habitants des villages i\ l'entour. Beaucoup de femmes étaient très-décorée.s, portant des vestes de satin, avec des broderies en or et de nombreux bijoux. Le costume des

CLIMAT. — INFLUENCE DES PLAINES CENTRALES. 233 hommes s'éloignait aussi de la sombre sévérité du Nord, se rapprochant du costume espagnol.

Mon but principal dans ce voyage en Sardaigne était l'étude du climat interprété par la végétation. Je voulais ajouter un fleuron de plus à mon grand ouvrage sur la Méditerranée, et augmenter le nombre de nos stations d'hiver. La Sardaigne étant beaucoup plus au midi que la rivière de Gênes, et même que la Corse, je m'attendais à trouver quelque localité favorisée de la nature et encore inconnue, où l'hiver serait plus doux que dans ces pays. Je pensais que, peut-être, Cagliari, tournée au midi, au fond d'une baie qui n'est ouverte qu'au sud, pouvait bien offrir un eldorado de ce genre. Mais il n'en fut rien; je ne trouvai aucune région qui puisse être comparée à Monaco, à Menton, à Saint-Remo sur la terre ferme, ou à Ajaccio en Corse,

Comme je l'ai déjà expliqué, les montagnes de la Sardaigne se dirigeant du nord au sud, et non de l'est à l'ouest, et n'étant pas très-hautes, protègent très-incomplétement la Sardaigne contre les vents du Nord. Les montagnes aussi occupant principalement les parties latérales de l'île, les régions occidentales et orientales, laissent entre elles des plaines élevées au nord, basses au sud, qui forment une espèce de lit pour les vents du Nord.

La végétation des forêts, dans les régions montagneuses, prouve que ces vents, quoique continentaux, sont humides aussi bien que frais. Ce fait météorologique s'explique par le long trajet maritime qu'ils font à la surface de la mer avant d'ar-

river à la Sardaigne. 11 y a probablement en Sardaigne bien des pays, bien des coins, des vallées, abrités, protégés contre le Nord par des montagnes se dirigeant de l'ouest à l'est, dans lesquels l'hiver est doux et radieux; mais ces localités exceptionnelles sont encore inconnues, et, si elles existent, elles sont à peu près inaccessibles pour les malades .

Pour les touristes, toutefois, quand les vents frais de l'hiver ont cessé, avant la venue des grandes chaleurs de l'été, aux mois d'avril et de mai, toute la Sardaigne est saine et accessible, soit en voiture pour les routes, soit à cheval avec un guide pour les montagnes. Quiconque veut voyager ainsi dans l'intérieur doit se prémunir, avant de quitter Sassari, Gagiiari ou Oristano, d'introductions pour les autorités civiles et militaires des régions à visiter, à moins d'avoir des amis aimables dans les mines, tels que ceux que j'eus la bonne foi'tune de trouver. De telles précautions ne sont pas nécessaires si l'on traverse seulement l'île, de Sassari à Cagliari par le chemin de fer et la grande route. Ce voyage, comme nous l'avons vu, n'offre aucune difficulté.

D'ici ?i quelques années ce parcours deviendra une des grandes routes pour les voyageurs qui veulent arriver à Naples, à Palerrae et à Tunis, dont Cagliari n'est séparé que par quatorze heures de mer. Quand le chemin de fer corse de Bastia à Bonifacio sera fait, il n'y aura que vingt heures de mer par cette route entre Livourne et les villes que j'ai nommées, plus un voyage très-intéressant à travers les deux îles. Cette route pittoresque atti-

L\ SâRDAIGNE. — UNE ROUTE POUR LE MIDI. 2'3Î) rera sans aucun doute un grand nombre de voya- <reurs, surtout ceux qui craignent la mer; ce qui serait un grand avantage pour les pays traversés.

Quand ce moment arrivera, et il ne peut être loin, une partie du peuple des touristes, des voyageurs, descendant du nord de l'Europe au midi, à la recherche de l'inconnu, du pittoresque et de la végétation sous-tropicale de la Méditerranée, se précipitera avec joie sur la Corse et la Sardaigne, pour passer de là dans l'Italie méridionale, la Sicile, Malte, la Tunisie et même l'Algérie. Ces belles îles deviendront alors un grand chemin, et seront fouillées dans tous les sens par de nombreux voyageurs qui apporteront avec eux les idées, la fiévreuse activité et l'argent des peuples du Nord.

Déjà la Corse est prête à les recevoir. Il y a des routes partout et la sécurité la plus complète y règne. Dans ce pays, il y a quelques années, les hautes montagnes étaient occupées militairement par des centaines de bandits; maintenant il n'y en a peut-être plus un seul, et on peut s'y promener du nord au sud, de l'est à l'ouest, un sac d'argent à la main, avec plus de sécurité que dans le département de la Seine. Ce changement est dû à l'action d'un gouvernement sage et ferme, et surtout à l'application sans miséricorde de la loi draconienne dite du recel, dont j'ai parlé en décrivant la Corse. Les brigands qui occupent la montagne, en Sardaigne, en Sicile, en Italie, en Espagne, en Grèce, ont des parents qui sont leurs amis, leurs espions, leurs fournisseurs. Sans ces alliés dans la popula-

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tion ils ne pourraient pas tenir un mois à la montagne. Une fois 'les alliés en prison, ils sont bien obligés de se rendre.

Le brigandage est le fléau du midi de l'Europe, et surtout des pays occupés par les races latine et grecque. Son existence, h l'état d'institution florissante, est évidemment due à la douceur des mœursprivées de ces peuples. Ils faiblissent quand il faut exercer une rigueur salutaire et nécessaire envers des criminels qui ruinent leur pays. Dans les conditions de civilisation qui régnent dans ces pays l'institution du jury, pour tous les cas sans exception, est une amère dérision.

Ni les jurés ni le juge n'osent condamner à mort les criminels les plus odieux, les plus souillés, puisque il y va pour eux de la vie, puisqu'ils savent que s'ils le font ils seront assassinés, eux, leur femme ou leurs enfants.

Si nous-mêmes, étant appelé à juger un criminel quelconque, nous savions que notre mort ou celle de ceux qui nous sont le plus chers dût suivre l'exécution de notre devoir, nous ferions comme eux, nous trouverions des « circonstances atténuantes », pour le moins. La loi, dans ces pays, ne protège, de fait, ni les jurés ni le juge, contre la vengeance des assassins amis de l'incriminé.

Il faudrait que les brigands, pris les armes à la main, fussent partout soumis à une cour prévôtale, militaire, qu'on les jugeât et qu'on les exécutât sur place. Il faudrait que tous les proches parents des brigands fussent mis en prison, comme on l'a fait en Corse, pour le banditisme, jusqu'à ce que les bri-

LE BRIGANDAGE DANS LA MÉDITERRANÉE. 237 o-ands se rendissent ou fussent pris. Il faudrait que Tous ceux qui sont convaincus d'avoir menace juges ou jurés fussent envoyés aux galères à perpétuité. En un mot il faudrait faire trêve à la sentimentale philanthropie qui semble dominer l'époque actuelle et sévir sur la classe criminelle, sur la classe qui fait métier de crime. Ceux qui la composent ont, pour la plupart, subi déjà maintes condamnations; ce sont des bêtes venimeuses qu'on devrait

traiter comme telles.

Je parle de cette question en connaissance de cause, car j'ai parcouru pendant de nombreuses années les îles et les rives de la Méditerranée, et partout où j'ai rencontré le brigandage, j'ai trouve un arrêt dans le développement social, j'ai trouve les populations agglomérées dans les villes, pauvres, presque sans ressources, les campagnes presque désertes, l'agriculture presque abandonnée, le commerce presque détruit. Comment ceux qui en ont le moyen peuvent-ils cultiver les terres qui leur appartiennent, et à plus forte raison acheter celles qui sont incultes, les défricher, les cultiver, s^ils courent risque à chaque moment d'être volés , rançonnés, assassinés par les brigands, en ligue avec leurs propres ouvriers, avec toute la population des campagnes ?

lly a quelques années, je fis le voyage de Brindisi à Athènes avec un négociant grec, né à Athènes, qui revenait de l'Inde où il avait passé vingt ans de sa vie et avait amassé une très-belle fortune. 11 voulait, me disait-il, acheter une propriété près d'Athènes et aider de. sa fortune et de sa personne

à la régénération de son pays. Son esprit était rempli d'idées patriotiques et pratiques dont il me parlait chaque jour. A Athènes, je le voyais tous les jours, et je m'aperçus que de jour en jour sa physionomie s'assombrissait.

Au bout d'une huitaine, quand nous nous quittâmes, il. me dit que tous ses projets s'étaient écroulés devant « le brigandage » . A quoi bon acheter une propriété foncière pour la faire valoir quand on ne pouvait quitter la ville sans escorte, sans courir le risque d'être pris, d'être emmené à la montagne pour y être égorgé, à moins de payer une rançon qui vous rendait pauvre pour le reste de la vie ?

Du reste, mon ami avait de lugubres souvenirs dans sa famille. Il me montra,' à l'entrée de la ville, la maison où, trente ans auparavant, son père avait été assassiné, la nuit, par des brigands.

Dans l'hôtel où je demeurai, à Athènes, il y avait à l'entrée un grand placard émanant du ministère de l'Intérieur par lequel les voyageurs étaient priés de ne pas sortir de la ville sans une escorte de soldats, que pour obtenir, il fallait s'adresser au ministère ! Un jour, il y eut une grande agitation autour du palais du roi, un grand mouvement de soldats et de messagers. J'appris que le roi et la reine avec leurs enfants étaient partis sans escorte, à l'improviste, en calèche, pour une excursion dans les environs, que l'on craignait que les brigands ne les prissent, et que l'on allait faire partir une escouade de soldats pour les protéger.

L'explication de cet état de choses est que les

LE BRIGANDAGE DANS LA SICILE- 239 brigands arrêtés sont jugés par des juges et des jurés qui n'osent les condamner, crainte d être eux-mêmes assassinés. Aussi on peut dire que la Grèce est entre les mains des brigands, que le pro'-rès et la civilisation y sont impossibles, et le sero^nt tant qu'on n'aura pas soustrait ce pays à une législation inefficace, tant qu'on n'aura pas suspendu le jury et soumis les brigrands à l'action d'une cour prévôtale composée des officiers qui les ont pris, et installée sur le champ de combat même. Quand ces messieurs se verront impitoyablement fusillés aussitôt pris, leur manière d'agir changera, leur audace disparaîtra et leur nombre diminuera ; mais pas avant. Alors, la sécurité publique reviendra et avec elle le bien-être social.

Il y a quelques années je me trouvai à Palerme en Sicile, et je voulus visiter l'intérieur du pays. Je fis tous mes préparatifs dans ce but et j'étais prêt à partir avec quelques amis, lorsque le consul ' anglais me supplia de ne pas le faire. « Un jeune homme, me dit-il, pourrait encore s'en tirer, mais les brigands qui fourmillent partout prendraient, certainement, un homme de votre âge, en vue de la rançon. Soyez prudent. et restez dans les villes du littoral. » Je le fis, mais ce conseil sage et nécessaire a empêché des centaines de personnes, que j'y aurais dirigées, de parcourir la Sicile.

Ce beau pays est à présent dans une position encore plus triste que dans ce temps-là, grâce au brigandage organisé et au secours que lui prête la nouvelle confrérie criminelle de la Mafia. Les lois sont tout à fait inefficaces, car les jurés n'osent con-

damner, et le ridicule de l'instituLion du jury, dans un pays si désorganisé, saute aux yeux. Tout progrès y est impossible, et la Sicile recule au lieu d'avancer dans l'échelle sociale.

Dans l'année 1872 je me suis trouvé à Smyrne, et je fis le voyage d'Ephèse pourvoir ses ruines célèbres. Ephèse est à une centaine de kilomètres de Smyrne, et on y arrive par un chemin de fer qui traverse d'immenses plaines fertiles mais nues, désertes. C'est à peine s'il y a quelques misérables villages, épars, sur le parcours du chemin de fer. Je demandai comment il se faisait que, dans le voisinage immédiat d'une grande ville commerçante de plus de cent mille âmes, toutes ces belles plaines restassent sans culture ?

On me répondit qu'il y avait deux causes, la malaria et le brigandage, surtout le brigandage. Il paraît que dans ce pays les brigands restent dans les montagnes, et descendent comme des oiseaux de proie sur les plaines, emportantles voyageurs etles colons, et leur faisant payer une rançon énorme pour les rendre à la liberté. Mon interlocuteur, un médecin anglais, établi à Smyrne depuis trente ans, avait été pris lui-même quelques années auparavant, en allant voir un malade. Il fut retenu plusieurs jours dans la montagne, par les brigands, et ne regagna la liberté qu'après avoir payé une forte rançon. Il me conseilla de ne pas me risquer même dans les environs de Smyrne, ou loin d'une station du chemin de fer., à moins d'être bien entouré I

Les habitants de ces pays vivent comnie vivent les habitants des villages hindous, lorsqu'il y a un

LES CLASSES CRIMINELLES. 2il tio-re mangeur d'hommes dans la forêt voisine. Les tiores qui ont une fois goûté la chair humame la trouvent tellement de leur goût qu'ils n'en veulent pas d'autres. Aussi ils se tiennent à l'affût, près des puits, cachés dans les broussailles de la foret (iungle) et mangent tous ceux qui s'aventurent seuls hors de l'enceinte des maisons, enfants, femmes, vieillards. Les pauvres villageois, doux et pacifiques se laissent souvent manger pendant des mois,' n'osant vaquer à leurs travaux agricoles, chercher de l'eau au puits, ou laver leur linge hors du village. A la fin, lorsque peut-être une cmquantaine des leurs y ont passé,. le courage du désespmr les saisit ils font une battue et se débarrassent de leur ennemi, ou s'il y a des chasseurs européens dans le voisinage, ils s'adressent à eux. Alors «lepauvre tigre » est lui-même assassiné à son tour. Les villageois hindous ne peuvent pas faire comme les paysans des pays méditerranéens dont je parle; acheter la paix en devenant l'ami, l'allié de leur

persécuteur. ^

Il est de toute évidence que l'homme n a pas ses dents carnassières pour rien, qu'il ressemble beaucoup au tigre mangeur d'hommes de l'Inde. Une fois qu'il a goûté la chair humaine, une fois qu'il a commencé à assassiner, à faire le brigand, il y prend goût il trouve comme le tigre, que la proie humaine est facile à détruire. Il perd tout caractère humain, continue dans la voie qu'il s'est ouverte, et assassine, tue, fait en un mot comme le tigre.

L'histoire des classes criminelles est U\ pour en

242 LA SÂRDAIGNE.

faire preuve. Ceux qui en font partie se réforment peu ou point par la religion, et continuent h enfreindre les lois divines et humaines, surtout s'ils ont l'espoir d'échapper à ces dernières. Ils deviennent des animaux féroces, des « mangeurs d'hommes » . La société doit les écraser du talon, s'en déharrasser non par vengeance, non pour exemple, car la vengeance nous est défendue, et l'exemple est impuissant; mais tout honnement pour débarrasser la société d'une gente malfaisante, toujours prête à recommencer, toujours prête à lui faire une guerre à mort.

La miséricorde, la pitié qu'on a manifestées pour , eux dans ces temps-ci est une erreur, une théorie sentimentale qui tourne à la destruction de la société elle-même, comme je viens de le démontrer. On voit en Corse ce qu'un gouvernement sage, ferme et implacable a fait. Sa sévérité même a été de la douceur, car elle a délivré le pays du crime. Le meurtre et l'assassinat, qui y régnaient en maîtres, il y a^quelques années, ont disparu. La population a retrouvé des mœurs paisibles et humaines, la sécurité règne partout et la prospérité générale du pays commence à se développer.

Quoiqu'il y ait des brigands en Sardaigne, ils ne sont plus cependant aussi nombreux, autant à craindre, que dans l'ancien royaume de Naples, ou dans la Sicile. L'ouverture des mines, les travaux qui s'y font par des masses d'ouvriers dont on exige une obéissance et une discipline sévères, tout a contribué à tranquilliser le pays. Néanmoins tant qu'on aura à voyager la nuit^ comme je le fis, entre

FAUSSE PUILANTHROPIlî DES CLASSES LATINES. 2i3 deux des principales villes de l'île, avec deux gendarmes en tête de la diligence, le fusil au bras, il sera difficile de persuader aux étrangers que le pays est tout à fait tranquille et sûr. La vue de ces o-endarmes, chevauchant devantla diligence, refroidit singulièrement l'amour du pittoresque, et le désir qu'on peut avoir de fouiller les montagnes, les vallées pour jouir des beautés cachées du pays. Du moins ce fut l'effet que notre bonne escorte produisit sur moi. J'étais arrivé en Sardaigne avec des idées de voyage aventureux dans la tête, mais ces idées s'évanouirent de suite au contact des susdits gen^ darmes. La grande route avec messieurs les mihtaires me parut préférable à la montagne et aux forêts sans eux. Aussi, n'eussent été mes amis des mines d'Iglesias, je n'aurais vu que les grandes lignes de communication.

Dans les voyages, il n'y a pas d'étude plus intéressante que celle des causes qui produisent ou détruisent la prospérité des pays que l'on examine. Ainsi dans la Corse, la Sardaigne, la Sicile, il y a toutes les conditions matérielles qui peuvent donner à un pays une prospérité sans limite , la prospérité dont elles jouissaient il y a deux mille ans, du temps des Romains. Elles ont des terres fertiles, un climat propice à tous les travaux agricoles, des communications maritimes nombreuses et faciles avec les grands centres de population, d'industrie et do capital de l'Europe moderne, des routes carrossables centrales, dont le nombre augmente tous les jours, et, comme îles, elles ont une frontière maritime qui rend la police possible, môme facile.

Toutes ces conditions matérielles de prospérité disparaissent devant le fléau du brigandage et devant l'insécurité publique, qui en est la suite nécessaire, inévitable. La Sardaigne fait depuis longtemps des efforts louables pour s'en débarrasser, imitant en cela l'exemple de la Corse, mais jusqu'à présent elle n'en est pas complètement venue à bout. 11 faut espérer que peu à peu la nation italienne ouvrira les yeux, et comprendra que la mansuétude qu'elle montre envers les brigands est une miséricorde mal placée, une charité chrétienne mal dirigée, et imitera la France dans l'emploi des moyens qui ont si bien réussi à cette dernière.

Le gouvernement italien n'arrivera au même résultat que quand il aura le courage démettre terme à l'intimidation exercée sur le jury en le suspendant, et en faisant exécuter des lois sévères, sans miséricorde aucune. Il faut que les criminels comprennent qu'il n'y a pas d'issue pour échapper à la loi, que le châtiment de leurs crimes sera sûr et inévitable, qu'il n'y aura pas de juges ou de jurés pusillanimes ou bienveillants, qui, grâce aux circonstances atténuantes, les feront échapper au châtiment. Car avec la prison il y a toujours la chance de s'échapper.

En Sardaigne, la grande propriété existe encore. Beaucoup de familles nobles possèdent encore de grands biens, qu'elles font peuou point valoir. D'un autre côté les communes, comme je l'ai dit, possédaient de grandes étendues du pays, qui étaient pour ainsi dire soustraites à l'agriculture. Les habitants vivaient en partie sur ces terres communales, comme

DIMINUTION DE LA POPULATION. - CAUSES. 245 les tribus arabes de l'Algérie, avant l'occupation française, vivaient sur les régions quelles revendinuaient. Ces tribus cultivaient en commun chaque année quelques parcelles de terre arable dans les vallées pour avoir du blé, et faisaient paître leurs troupeaux, selon les saisons, sur les montagnes ou

dans les plaines.

Quand la vie est ainsi organisée, il faut une vaste étendue de pays pour nourrir un petit nombre d individus, et la civilisation ne marche pas. La vie reste oisive, contemplative, comme chez les Arabes en Afrique. Les biens communaux une fois vendus, en Sardaigne, il faudra bien que les habitants se réveillent, et travaillen sérieusement afin de ne pas mourir de faim:

En France, la population tend, comme en bardaigne, à diminuer plutôt qu'à augmenter, mais par suite de causes toute différentes de celles qm régnent en Sardaigne. Cette diminution semble se rattacher, en France, à la prospérité même des classes agricoles, ainsi qu'à l'influence des lois sur l'hérédité, lois qui divisent la propriété entre les enfants, à la mort des parents. Ces lois ont peu à peu morcelé la propriété, rendant la masse des paysans petits propriétaires. Comme ils sont industrieux et économes ils sont arrivés à une certaine aisance, dans le plus grand nombre des départements; mais cette aisance même les porte à diminuer leur famille. S'ils avaient beaucoup d'enfants, la part que fait la loi à chacun ne lui donnerait pas de quoi vivre, puis les enfants coûtent cher à nourrir et à élever. Par suite, les parents n'en veulent avoir qu'un ou deux;

}3eaucoup n'en ont pas du tout, et ceux qui en ont les perdent quelquefois. En voilà bien assez pour expliquer la diminution de la population agricole, quoique les individus et la nation s'enrichissent;

Voilà aussi pourquoi la France ne fonde plus de colonies comme au siècle dernier, quand elle, colonisait la Louisiane, le Canada, les Indes occidentales, la Martinique, la Guadeloupe. Il n'y a pas d'ancre plus fort que la propriété. Il suffit qu'un homme ait un demi-hectare de terre, une chaumière, pour qu'il ne s'expatrie pas, pour qu'il revienne toujours au bercail. -C'étaient autrefois, les fils puînés 4ans toutes les classes de la société qui s'expatriaient pour chercher fortune. Maintenant qu'il n'y a plus de fils puînés, tous restent chez eux.

Les conséquences de ces lois sur l'hérédité, faites lors de la première révolution, et consacrées maintenant par le sentiment unanime de la nation française, sont difficiles à prévoir. Après environ un siècle elles ont conduit à un grand morcellement du territoire et au bien-être des habitants des campagnes, mais en sera-t-il toujours ainsi. Il n'y a pas d'arrêt possible, leur action ira toujours, marchera toujours, lente, mais inexorable. L'effort désespéré que font ceux qui possèdent pour entraver leur action dissolvante sur la propriété en limitant la famille, ralentit leur influence, mais il est loin de l'anéantir.

Autre question curieuse et importante pour l'avenir. Cette limitation de la famille n'étant pas acceptée par l'Église comme légitime, une grande

ÉTAT SOCUL. - AVENIR. ^^'^ mrlic de la population du pays se trouve nécessairem nt en " législateurs de

~ière révolution ne prévoyaient guère toute

es onséquences qui devaient découler, dans a smte TeZZl de l'abolition des -ajo-ts et de la m-

sion desbiens du père entre les enfants, de par a oi^ Gomme dans le midi de l'Europe, en gênerai, il y

a une grande apathie en Sardaigne parmi ceux qui

;osXtlesoLToutlemondesemblemieux.^^^^^^^^

vivre de peu et peu travailler que de travailler beaucouppourgagnerbeaucoup,eten30uir,c^^^^^^^^^ dans le Nord. Les grands propriétaires on de intendants et vivent surtout sur le continent, les petits partagent les récoltes avec leurs fermiers. On fetm'e guère les terres, que l'on se contente de cultiver deux ans sur trois; et d'en tirer même ams un produit minime. Les jeunes gens de famille ont une grande tendance à faire leur droit et a s attacher au barreau, sans en tirer grand avantage. En un mot il y a tout l'attirail de la civilisation moderne, trois archevêques, beaucoup d'évêques, une noblesse nombreuse et ancienne, des cours judiciaires, un personnel nombreux d'employés, et cependant le navs avance lentement, reste en dehors du courant des idées modernes. Mais tout cela va cesser avec les bateaux à vapeur, les chemins de fer, les mines et Viniasion fiévreuse du Nord. C'est toujours la même histoire, le Midi qui sommeille et le Nord qui vient le secouer et le réveiller malgré lui.

Les principales exportations de la Sardaigne sont les céréales, le tabac, le vin, l'huile, le fromage, le sel, le poisson, surtout le thon, et le corail.

Les céréales sont le blé, l'avoine, le maïs, surtout les deux premiers. Le maïs vient bien et donne un bon produit, mais il est peu estimé ou cultivé. On exporte aussi des fèves, des pois et des lentilles.

Le tabac, comme le sel, est un monopole du gouvernement. Il fut introduit en Sardaigne en 1714, au temps oii la Sardaigne était gonvernée par l'Autriche. Il vient bien et donne un tabac estimé; on le cultive surtout dans les environs de Sassari et d'Alghero.

Le sel donne un revenu considérable au gouvernement. Les salines sont dans les environs de Cagliari, d'Oristano et de Sassari. On emploie surtout les galériens aux travaux de ces établissements. Le sel est exporté en terre ferme en grande quantité, et même dans le nord de l'Europe.

Le fromage se fait dans les montagnes avec le lait des chèvres et des brebis surtout, et comme on le trempe dans l'eau salée, il se conserve bien. On en fait une grande consommation dans le pays et on l'exporte en grande quantité à Naples où il se mange avec le macaroni.

La vigne vient très-bien en Sardaigne, comme du reste dans tout le bassin de la Méditerranée, et on fait du très-bon vin, tant rouge que blanc. Ainsi la Malvasia de Quarto, Caghari, Bosa et Sorso, le muscat d'Alghero, et les vins rouges d'Alghero et d'Oristano sont non-seulement appréciés et estimés dans le pays, mais aussi sur la terre ferme dlltalie. On en fait une exportation assez considérable.

L'olivier est plus cultivé dans le nord que dans le midi, sur les terrains et montagnes calcaires qui s'y

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