L'ILE D'ELBE
habitants d'un phare perdu au milieu des eaux. Pourtant si nous étions à Capraja, nous y trouverions sans doute le drame de la vie, avec toutes ses vicissitudes et ses passions, comme dans les grandes villes. La vie humaine est partout la même, et l'homme en reproduit partout les phases, les incidents habituels, seulement sur une scène différente, sous une forme plus ou moins dramatique. Capraja est célèbre dans l'histoire pour avoir été un champ de bataille, pendant plusieurs siècles, pour les Corses et les Génois.
Peu de temps après nous vîmes au sud- est une masse montagneuse, l'île d'Elbe, illustrée à tout jamais par le séjour du premier Napoléon. La vue d'Elbe ramène forcément l'esprit à la carrière si merveilleuse et si drarpatique du grand conquérant. Né et élevé en Corse, il la quitta en dernier lieu à l'âge de vingt-trois ans. A l'exeeption de quelques heures passées à Ajaccio lors de son retour de la campagne d'Égypte (1799), il ne revit plus la Corse jusqu'à ce que, précipité du faîte des grandeurs humaines, il fut enchaîné sur cette île, un rocher en vue de son pays natal. Entre ces deux époques de sa vie, des événements sans pareils dans l'histoire s'étaient accomplis. Lui, le jeune sous-officier corse, était devenu un grand empereur, un faiseur de rois, et avait disposé de la vie des hommes comme s'ils étaient du sable sur le rivage de la mer. L'Elbe est la première terre qui rappelle vivement le grand Empereur. A partir de ce moment, son souvenir ne m'abandonna jamais pendant mon voyage. Ce souvenir remplit sa terre na-
taie, tellement il est lié à son histoire passée et présente, et jette, on peut le dire, une espèce d'auréole sur toute la Corse.
Nous passâmes aussi en vue d'une autre petite île nommée Monte Cristo. Cette île, qui a donne son nom au célèbre roman d'Alexandre Dumas, était autrefois tout à fait inhabitée. Il y a quelques années elle attira l'attention d'un Anglais romanesque qui l'acheta et s'y établit en véritable Robinson Grusoé, monarque souverain de tout ce qui s'élevait au-dessus des flots. Peu à peu il défricha une étendue assez considérable de terrain, établit des communications régulières avec la terre ferme au moyen d'un bateau à vapeur, et fonda, en un mot, une petite colonie florissante. Malheureusement pour lui, la mauvaise fortune l'atteignit sous la forme de la révolution italienne. Ses sympathies étaient avec l'ancien régime, celles de la garnison de l'île, six hommes et un sergent, étaieijt avec le parti du progrès, le parti révolutionnaire. Des Garibaldiens, en route pour la Sicile, y débarquèrent. Une rixe s'ensuivit et la garnison prit fait et cause pour ses compatriotes. L'Anglais rétrograde fut obligé de quitter son île, et la ruine complète de sa colonie en fut la sui te. Il essaya en vain d'obtenir une compensation du gouvernement italien. Ce dernier refusa d'accepter la responsabilité matérielle des actes des Garibaldiens, qui, lors de leur descente à Monte Cristo, n'avaient pas môme rejoint leurs offlciers et étaient pour ainsi dire « hors la loi. » D'un autre côté, les magistrats de l'île d'Elbe, dont relève celle de Monte Cristo, prirent