MAQUIS. — PATURAGE. — TROUPEAUX
Une grande partie de la Corse, on peut dire tout ce qui n'est pas cultivé ou à l'état de forêt, est couverte de ce qu'on appelle maquis. Le maquis est le nom donné dans le pays à un fourré plus ou moins épais d'arbustes, de broussailles, de petit bois, toujours de même nature. Il est surtout composé d'arbousiers, de ciste ou rose des rochers, de cytise, de myrte, de lentisque, de la grande bruyère méditerranéenne, ;de genêt, de thym, de menthe. Ces belles plantes, que nous admirons tant dans les jardins, sont les mauvaises herbes de la Corse, couvrent les montagnes et les plaines d'un réseau inextricable, et rendent le défrichement pénible et coûteux. Les graines de ces plantes sont tellement abondantes, et le climat et le sol leur sont si propices que si les terres les mieux cultivées sont abandonnées à elles-mêmes, en peu d'années elles reparaissent et reproduisent le maquis, étouffant les autres végétations ; tant est puissante leur vitalité dans ce milieu favorable.
Jusqu'il y a quelques années, le droit de pâturage pour le bétail, dans les terrains en maquis, était libre, concédé à tout le monde. Comme conséquence, il y avait de grands troupeaux de brebis et de chèvres, sous la garde de bergers, qui passaient d'une région du pays à une autre, selon les saisons. Ces troupeaux commettaient de grands dégâts, surtout les chèvres, et rendaient la culture difficile dans les pays qu'ils visitaient et traversaient. Les chèvres sont des animaux si agiles qu'il faut une haie ou barrière de deux à trois mètres pour les empêcher d'entrer et de rava-
ger les champs cultivés. Aussi étaient-ils partout très-mal vus des cultivateurs. Le libre parcours du bétail est le propre d'un pays peu civilisé et peu cultivé. En Espagne il y a de vastes étendues du pays qui sont presque désertes par suite de cette ancienne coutume.
Dans ces derniers temps une loi a été promulguée en Corse qui défend le libre parcours. Il est. interdit maintenant de laisser paître des bestiaux quelconques sur des terrains qui n'appartiennent pas au propriétaire du troupeau, ou qui ne sont pas affermés par lui. En outre, les troupeaux doivent toujours être sous la garde de bergers. Cette loi, très-nécessaire, a rendu de grands services à l'agriculture, mais elle a son côté pénible. Des paysans pauvres, non propriétaires, me dirent qu'ils ne pouvaient plus manger de viande depuis qu'ils n'avaient plus le pouvoir d'envoyer leurs bêtes dans le maquis . Autrefois ils possédaient de petits troupeaux qu'ils envoyaient ainsi paître, et ils vivaient en partie de leur produit. Maintenant ils sont réduits à vivre de leur travail manuel.
Il en était de même autrefois en France et en Angleterre. Il y avait des terres communales, appartenant aux villages, dans lesquelles les paysans envoyaient paître leurs bestiaux. Il y a deux cents ans, l'Angleterre, d'après les écrivains contemporains, ressemblait beaucoup à la Corse actuelle. Elle était à moitié couverte de forêts, de landes, de bruyères, de marais. Les brebis et les chèvres étaient regardés comme des animaux presque malfaisants par rapport aux travaux agricoles, et le
• MARAIS EN CORSE, EN FRANCE. 25 droit de pâturage sur les terres communales aidait les paysans à vivre. Depuis l'année 1714, les terres communales ont été clôturées et défrichées, par actes du Parlement, dans quatre milles communes, et la plupart des étangs et des marais ont été entièrement drainés.
Sous ce rapport, la France n'est pas aussi avancée; beaucoup de départements sont encore couverts d'étangs et de marais, qui rendent les pays où ils existent malsains, sujets aux fièvres d'accès. Dans la Bresse, formant un triangle entre la Saône^ l'Ain et le Rhône qui est parsemé d'étangs et de marais, la durée moyenne de la vie n'est que de vingt-quatre ans. Dans quelques copamunes elle n'est que de dix-huit ans, tandis que la moyenne pour toute la France est de trente-cinq ans ! Ces étangs sont en grande partie artificiels, et ils furent créés, pour la plupart, au seizième ou dix-septième siècle pour propager le poisson; par suite de l'observation rigoureuse des jeûnes de l'Église, dans ces temps le poisson était très-recherché. Les étangs sont desséchés tous les deux ou trois ans ; on vend le poisson et l'on cultive le fond en céréales pendant deux ans. Puis on les rempUt d'eau de nouveau et l'on y remet du fretin de poisson. Les autorités en France font de leur mieux pour faire supprimer ces étangs qui deviennent des centres de maladie, mais elles rencontrent une opposition opiniâtre de la part des propriétaires et des habitants du pays. Comme cela arrive souvent, aveuglés par l'intérêt, ces derniers ne désirent pas modifier leurs habitudes, leurs cultures, quoiqu'elles soient une cause
de maladie et de mort pour toute la population. Ainsi au beau milieu de la France d'aujourd'hui on reproduit à plaisir les conditions antihygiéniques et funestes, contre lesquelles la Corse se débat.
Le lait des brebis, ainsi que celui des chèvres, entre pour beaucoup dans la nourriture des Corses, soit comme aliment direct, soit comme fromage. On me dit que dans les régions des hautes montagnes le lait de brebis est une ressource très-importante. Je le trouvai bon et agréable au goût. Ou s'en sert comme aliment aussi dans beaucoup d'autres régions montagneuses de l'Europe, ainsi que dans tout le nord de l'Asie. Dans le nord de l'Écosse il y a un pays de montagnes (the Highlands) qui serait souvent décimé par la famine, après des étés pluvieux qui empêchent la maturation des avoines, si ce n'était que les autres parties du pays ainsi que l'Angleteri-e viennent à son secours. Ces Écossais montagnards ont des troupeaux de moutons nombreux, mais ils ne s'avisent jamais d'en boire le lait; l'idée même ne semble pas leur en être venue. Peutêtre que la cause en est qu'ils seraient obligés de tuer et de manger aussi les agneaux, et alors comment payer le loyer des fermes aux propriétaires?
Dans la Corse on mélange souvent le lait avec la farine de châtaignes. Les châtaignes sont desséchées en automne dans un four, et on les réduit en farine quand on en a besoin. Avec cette farine on fait des gâteaux qui, cuits à point, remplacent le pain de blé ou de maïs. Ce pain de châtaigne nous semble trop sucré, fade, insipide ; mais les