‹ La Corse et la Sardigne [electronic resource]Chapitre 33 sur 102 · LA TOUR DE SÉNÈQUE · texte numérisé non relu

LA TOUR DE SÉNÈQUE

milieu de sa petite bibliothèque, de ses vieux amis classiques qui le mettaient en communication avec le monde de la pensée, méditant sur la nature humaine, la même de siècle en siècle, et cultivant son jardinet sa glèbe. Je m'intéressai tellement à lui, à sa vie paisible et utile que j'éprouvai de la peine à lui dire adieu. Mon ami me dit qu'il y avait beaucoup de curés comme lui en Corse, des hommes bons, instruits et fidèles à leurs croyances, des hommes intellectuels, aussi bons que pieux, vivant dans le présent et dans le passé et accomplissant humblement leurs devoirs. Moi-même j'en ai rencontré d'autres de ce type, dans d'autres endroits écartés de la Corse ; de bons curés de campagne et de montagne, pieux et instruits, des hommes qu'on ne peut que profondément respecter. En effet, lorsqu'ils sont vraiment fidèles à leur devoir, ne sacrifient-ils pas tout à leur ministère, les affections humaines et terrestres, l'ambition, presque tout ce à quoi l'homme tient dans cette vie !

La tour solitaire à laquelle la tradition donne le nom de a tour de Sénèque » est presque au sommet de la montagne de Pino. Ce philosophe romain, qui plus tard devint le précepteur de l'infâme Néron, fut exilé en Corse par Claude et passa huit ans dans l'île. Sénèque, quoiqu'un stoïque, ne supporta pas l'exil avec courage. Les seuls souvenirs de son séjour en Corse qu'il ait laissés sont des anathèmes contre « la terre barbare et sauvage » en laquelle il avait été exilé, et d'humbles supplications à son maître impérial pour qu'il le pardonnât

^tlui permît de revenir à Rome. Il ne semble pas •avoir eu la capacité mentale d'apprécier les beautés naturelles qui l'environnaient ou la douceur du climat. Sa pensée se rapportait toujours aux plaisirs, et à la civilisation raffinée de Rome. Il y revint à la fin ; le philosophe stoïque devint le maître de Néron, un favori à lai cour, et amassa une grande fortune en quelques années, puis il lui fallut rendre à son élève tigre, non-seulement les richesses nouvellement acquises, mais la vie ! Il aurait mieux valu rester exilé dans la tour solitaire de Pino, dans la Corse détestée.

Le climat de Bastia est évidemment chaud l'été et doux l'hiver, car dans les vallées qui avoisinent la ville, on trouve des orangers, des citronniers, des cédrats. Les collines sont couvertes de grands oliviers séculaires, et dans les endroits humides on trouve partout le lycopode. qui remplace les mousses dans les climats subtropicaux oh il ne gèle pas, car il craint le froid. D'un autre côté, Bastia est exposé aux vents du nord-est et du sud- est sans aucun abri ou protection. Lèvent du sud-est ou sciroque est humide, énervant, désagréable, mais chaud, car il vient des déserts de l'Afrique, passant par la Méditerranée. Le vent du nord est au contraire est glacial et pénétrant. Venant du nord il a passé par-dessus les cimes neigeuses, eu hiver, des monts Apennins. Ee vent du sud-ouest souffle quelquefois avec une telle force à Bastia et dans ses environs qu'il enlève les toits des maisons et oblige tout le monde à rester chez soi, et cela quoique la ville soit protégée par une crête montagneuse de

BASTIA L'HIVER. o7

500 mètres d'élévation, qui sépare Bastia du golfe de Saint-Florent, sur la côte occidentale de l'île. En automne Bastia souffre un peu de la proximité de la grande lagune de Biguglia. Tous les ans, à cette époque, il y a quelques fièvres intermittentes à. Bastia qu'on attribue à son influence.

Après une étude consciencieuse de la ville, de sa position météorologique et de ses conditions climatologiques, je ne pus y reconnaître la station d'hiver que j'étais venu chercher en Corse. Je ne doute pas, cependant, que des personnes qui ne seraient pas très-malades, qui voudraient seulement échapper aux brumes du Nord, et qui ne craindraient point quelques jours de vent du nord- est y passeraient très-agréablement l'hiver, à l'aide de relations sociales agréables et des ressources d'une petite capitale. Il y a un théâtre et un opéra à Bastia et de la bonne société.

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