CAUSES DE LA MALARIA
intermittente devient plus rare et moins sévère.
La malaria et les lièvres intermittentes régnent en Corse, et dans toutes les îles et sur toutes les côtes de la Méditerranée, partout où il y a des plaines sujettes a être submergées après les grandes pluies. D'un autre côté, il y a presque toujours des plaines basses plus ou moins grandes, ainsi sujettes à être submergées, à l'embouchure des rivières qui se jettent dans la Méditerranée. Les rivières apporteiit l'alluvion des montagnes, et ce sont ces alluvions qui forment les plaines ou deltas à leur embouchure. Dans la Méditerranée ces plaines sont non-seulement exposées à être submergées par les pluies du printemps et de l'automne, mais souvent restent marécageuses, à cause de l'absence presque complète de marée dans cette grande mer intérieure. De là l'extrême fréquence des fièvres intermittentes dans ces plaines, quoique le climat soit tempéré , et que les hivers soient plus ou moins froids. Les terres entraînées par les rivières sont déposées à leur embouchure, diminuant la profondeur de la mer, tandis que les vents et ouragans de l'automne et du printemps accumulent des monceaux de sable et de galets sur le rivage. Les eaux pluviales, ayant de la peine à se faire un chemin à travers ces dunes formées de sable et de galets, longent le rivage, s'accumulent dans les basses plaines, on arrière de ces ensablements, et donnent lieu à la formation d'étangs et de marécages, comme on en voit sur la côte orientale de la Corse, en Sardaigne, en Sicile, en Algérie, en Asie Mineure, en un mot partout.
Dans l'Océan il y a une marée puissante qui chasse, qui fait remonter .de fortes masses d'eau dans le lit des rivières. Quand la marée redescend, ces masses d'eau, se précipitant vers la mer, entraînent avec elles toutes les terres d'alluvion, ainsi que les sables et les galets amoncelés par les vagues et la tempête à leur embouchure. Le lit de la rivière est ainsi balayé , nettoyé deux fois chaque vingtquatre heures, et les. eaux qui'dans la Méditerranée s'épanchent sur les plaines environnantes , faute d'écoulement, se rendent librement et facilement à la mer.
Dans la Méditerranée les plaines ainsi inondées en hiver, cessent très-souvent d'être marécageuses l'été et deviennent tout à fait sèches. Il semble même presque impossible que ces belles plaines verdoyantes, qui paraissent aussi saines et innocentes que les pâturages du Nord, de la Seine par exemple, puissent être tellement funestes ù la vie humaine qu'elles deviennent inhabitables. Il paraîtrait que dans ces pays, où les gelées de l'hiver existent à peine, la végétation morte n'est pas modifiée par le froid de manière à devenir inerte, et que la chaleur presque tropicale de l'été, agissant sur elle, développe les conditions atmosphériques qui engendrent la malaria et les fièvres intermittentes. De fortes pluies sur des terrains bas, où le drainage est imparfait, paraissent produire le môme résultat; la fièvre y accompagne les grandes chaleurs d'été. En Corse il semble admis qu'à une élévation de 200 mètres le danger diminue sans disparaître tout à fait, et qu'à cette élévation une région malsaine devient
habitable. Aussi dans toutes les parties de l'île réputées exposées aux fièvres, les villages sont construits au moins à cette hauteur. Ceux qui habitent les fermes, les villages ou les villes, comme Porto- Vecchio, construits sur le rivage, ou à une moindre élévation, les abandonnent, s'ils le peuvent, et vont habiter la montagne l'été; les plus riches partent à la fin de mai, ceux qui le sont moins et les ouvriers, en juin ou en juillet, pour revenir au mois d'octobre.
La fièvre intermittente toutefois n'est pas limitée au rivage et aux basses plaines, au-dessous de 200 mètres d'élévation. On la voit, plus rarement, il est vrai, dans les montagnes, à des élévations bien supérieures. Ainsi la ville de Corté est au centre de l'île, à une élévation de 500 mètres, entre les deux chaînes de montagnes granitique et calcaire, qui forment l'île, et cependant la malaria et les fièvres d'accès y régnent en été et en automne. L'opinion commune est que le vent sud-est passe de la mer sur les plaines de la côte et arrive à Corté par la vallée du Tavignano, chargé d'émanations paludéennes. Mais M. Tedeschi, médecin très-distingué, exerçant à Corté, me dit que selon lui les fièvres d'accès se développaient très-souvent à Corté, et en Corse généralement, sous l'influence de simples refroidissements, une fois que les grandes chaleurs ont commenjcé, et cela en dehors de toute infection marécageuse ou terrestre. Toutes les années il soigne des cas graves chez des personnes qui se sont seulement refroidies en s'asscyant le soir à l'ombre des arbres de la promenade, ou ailleurs. Je trouvai cette opinion acceptée et soutenue par beaucoup d'autres
médecins de la Corse, surtout par ceu-x qui exercent dans des pays de montagnes.
Si de la Corse nous passons en Algérie, nous y trouvons ces vues amplement confirmées. Dans un voyage d'exploration que j'y fis il y a quelques années, je pus m'assurer que la fièvre intermittente régnait partout, sur les montagnes comme dans les plaines, quoique moins gravementsur les premières. Je trouvai des stations décimées par la fièvre sur le flanc des montagnes h 500 et même à 1,000 mètres d'élévation, dans des endroits presque à pic, où il n'y avait pas de l'eau à boire. Cette question importante a été discutée avec beaucoup de talent par le docteur Armand dans son ouvrage intitulé « Médecine et Hygiène des pays chauds et spécialement de l'Algérie et des colonies, 1853. » Il prouve, avec la dernière évidence, qu'il suffit que le corps humain soit exposé pendant quelque temps, jours, semaines ou mois, à une très-forte chaleur, pour que le moindre refroidissement puisse développer la fièvre d'accès, et cela avec plus ou moins de gravité selon l'individu. Il cite des soldats qui, après s'être baignés dans les eaux très-froides du Cheliff, en pleine canicule, furent tous pris de fièvre, dans les vingt-quatre heures. Une simple averse qui mouille un individu ainsi prédisposé, jusqu'à la peau en été, peut produire le même résultat, sans infection paludéenne.
Cette opinion est aussi partagée par beaucoup d'observateurs, et ne peut guère être récusée. Un de mes amis intimes, le feu docteur Robert Dundas, qui exerça pendant un quart de siècle à Bahia,
port du Brésil, pays tropical, a démontré qu'il en est ainsi par une foule de faits tirés de sa propre expérience, dans un ouvrageintéressant qu'il publia sur la climatologie et les maladies du Brésil. Il voyait, à , chaque momen t à Bahia, des fièvres intermi t ten tes se manifester sous l'influence du vent direct de la mer, chez des individus débilités par la chaleur, par des maladies antérieures, par l'épuisement corporel ou mental, ou à la suite de transpirations abondantes. Dans le voisinage de Bahia il y a des marais ; mais les maisons dont les habitants souffraient le plus n'étaient pas celles qui étaient exposées le plus directement aux émanations paludéennes, c'étaient celles qui avoisinaient le bord de la mer, et en recevaient la brise. Selon les idées reçues, ce sont ces dernières qui devraient être les plus saines, mais l'air humide et frais de la mer occasionnait des refroidissements auxquels succédait la fièvre.
Dans l'Inde beaucoup de régions très-malsaines sont sèches et brûlées par le soleil. Ce sont des rochers granitiques ou volcaniques, sans eau, sans végétation. Mais ces endroits sont exposés à des variations de température très grandes entre le j omet la nuit(Oldham).
Dans la Chine lors de la dernière expédition anglo-française, selon le docteur Rennie, les soldats anglais tantqu'ils restèrent dans des régions basses, souffrirent peu, excepté des grandes chaleurs, mais aussitôt qu'on les campa sur des hauteurs où ils étaient exposés à des courants d'air, à des vents frais, ils furent attaqués de fièvres d'accès graves en grand nombre. De ce fait et de beaucoup d'autres de
môme nature, il conclut que l'habitation d'endroits bas, ou bas et humides, produit un effet débilitant sur l'organisation des soldats et les prédispose à la fièvre, qui se développe par .suite de refroidissements.
En Corse la plupart des régions dans lesquelles règne la malaria sont sur le bord de la mer où il y a une brise très-sensible en été pendant le jour. La fraîcheur de cette brise pourrait bien être une des causes déterminantes de la fièvre, agissant sur des organisations débilitées par la chaleur.
11 faut donc admettre que dans les conditions de corps engendrées par de fortes chaleurs, longtemps prolongées, la fièvre se développe par refroidissement aussitôt qu'on est exposé à des courants d'air froid. Ainsi ce qui fortifierait et tonifierait une persoi:ne en état de santé peut développer la fièvre chez des individus affaiblis par les grandes chaleurs d'un été tropical, et cela sans influence marécageuse.
11 est certain que dans le nord de l'Europe un refroidissement en été ne produit pas une fièvre d'accès, mais une bronchite, pleurésie, pneumonie ou diarrhée, l'économie humaine n'ayant pas été soumise à l'influence d'une chaleur intense, tropicale.
D'un autre côté, dans le Nord les marais engendrent la fièvre intermittente, quelquefois sous la • forme la plus grave, la forme pernicieuse, comme dans la France, l'Angleterre, la Suède, et cela sans chaleur tropicale antécédente, sans refroidissement appréciable.
En Corse comme en Algérie, comme dans la
Sardaigne, que je visitai l'année dernière (1874), je trouvai les deux opinions dont je viens de donner l'analyse sur l'origine de la malaria et de la fièvre d'accès. Dans ces pays et ailleurs je remarquai que les praticiens, qui exerçaient dans les villes avoisinant la côte et les étangs, adoptaient presque exclusivement la doctrine d'émanations paludéennes, et ne voulaient presque pas entendre parler de refroidissement comme cause, en dehors de toute émanation terrestre. D'un autre côté, les médecins qui exerçaient dans les pays de montagnes, sans nier l'infection marécageuse ou terrestre, attachaient plus d'importance au simple refroidissement comme cause occasionnelle. Il est plus que probable qu'il faut accepter comme origine des fièvres intermittentes les deux causes, l'infection terrestre et le refroidissement. Je regrette qu'un homme aussi éclairé et aussi savant que M. Armand, dans son admirable livre, ne veuille admettre que cette dernière.
J'ajouterai, comme pièce à l'appui de la doctrine d'émanations terrestres ou paludéennes, que Ca- gliari en Sardaigne et Tunis en Afrique, sont environnés,entourés de grands étangs ou lacs très-salins, et que la fièvre intermittente y est pei* fréquente et peu grave. J'ai visité ces villes en 1874 et en ai reçu l'assurance de tout le monde. La ville d'Oristano en Sardaigne au contraire, distante de CagHari seulement d'une cinquantaine de kilomètres, et entourée de lacs, de marais d'eau douce, est tellement décimée par la fièvre en été qu'elle est presque inhabitable.
11 y a une troisième théorie de la fièvre d'accès
qui l'attribuerait à des spores de fongus développés dans ces conditions spéciales de climat et d'hydrologie.
Cette théorie me fut présentée avec beaucoup de conviction, en Sardaigne, lors de ma récente visite par le docteur Ciro Finzi, médecin-directeur de la mine de Nebida, près de Iglesias. Il me dit que des expériences très-convaincantes avaient été faites en Italie récemment, et qu'il les avait répétées et confirmées. 11 m'assura qu'une poignée de terre imprégnée de ces spores, mise dans une chambre à coucher la nuit, suffirait pour donner une fièvre grave. Le docteur Tavera, maintenant inspecteur des pénitenciers de la Corse, à Ajaccio, autrefois médecin de la maison penitencière de Casabianda, qui a une très-grande expérience de cette fièvre et des maladies qui régnent en Corse, en général, me , dit pencher pour cette opinion.
En terminant cet aperçu de la cause de la fièvre intermittente en Corse, je dois ajouter que l'antagonisme d'opinions quant à l'origine de la fièvre intermittente, ne date pas d'aujourd'hui, de ce siècle. Ainsi dans son ouvrage sur la Corse et sur la station «d' Ajaccio, mon ami le docteur Pietra Santa cite des écrivains du siècle passé qui attribuaient l'existence des fièvres intermittentes en Corse plutôt aux variations de la température, au passage subit du froid au chaud, ou du chaud au froid, qu'aux émanations paludéennes.