LE TRAVAIL AGRICOLE A BONIFACIO
que la situation en effet était très-belle et bien choisie, car les rochers le protégeaient si bien contre le soleil et le vent qu'il pouvait cultiver des choux pendant tout l'été !
Mon hôte, le juge de paix, venait d'acheter une étendue considérable de maquis, et me parla longtemps des méthodes qu'il voulait suivre pour le défrichement et la culture. La grande difficulté, me dit-il, c'était la question du travail. Les habitudes des cultivateurs de Bonifacio, qui quittent la ville ' tard, rentrent de bonne heure et travaillent mollement, augmentent tellement les frais de toute en treprise agricole, qu'il est difficile de gagner quoi que ce soit, malgré les communications, maintenant faciles, avec le continent. Ces faits démontrent la vérité de l'axiome agricole, que le travail à bon marché est souvent le plus coûteux.
Je désirai rendre visite à Garibaldi, héros peu raisonnable, mais héros tout de même, retiré à Gaprera, que je voyais à l'horizon. Cette petite île est située au sud-est du détroit de Bonifacio, qui sépare la Corse de la Sardaigne. Mes amis mirent très- gracieusement une goélette à ma disposition. Mais il fallait un vent favorable, et il y avait un calme plat. J'attendis deux jours sans résultat, et à mon grand regret je fus obligé d'abandonner mon projet, et de reprendre la route de Bastia.
Quand on regarde le détroit de Bonifacio sur la carte, il semble que ce n'est rien, une enjambée, et qu'une fois là, ce doit être la chose du monde la plus facile que de passer de Corse en Sardaigne ; mais c'est une erreur profonde. Le détroit qui sé-
pare les deux îles a 15 kilomètres de large dans sa partie la plus étroite, et en l'absence de bateaux h vapeur, il faut attendre un vent favorable pour aller en Sardaigne, et un autre vent contraire pour en revenir. C'est comme autrefois entre Douvres et Calais, avant les bateaux à vapeur. Quoique si près l'un de l'autre, il fallait souvent attendre huit ou quinze jours avant de pouvoir traverser la Manche à cause du vent.
Il n'y a, à présent, aucune communication régulière entre les deux rives, et même peu de communications accidentelles ou irrégulières.
Porto Torres, le port principal de la Sardaigne et le débouché maritime de Sassari, capitale de la partie septentrionale de cette île, est en communication hebdomadaire avec Marseille et avec Livourne, mais il ne l'est pas avec la région méridionale de la Corse, sa voisine. Le bateau qui fait le service de Marseille à Ajaccio, après avoir déposé ses passagers àAjaccio, vient à Porto Torres, et le bateau italien qui fait le service de Livourne àlBastia, continue aussi sa route pour ce même port, passant à travers le détroit de Bonifacio. Le voyageur qui veut passer en Sardaigne devra donc s'embarquer à Marseille^ à Ajaccio ou à Bastia, et ne pas s'attendre à franchir facilement le détroit en partant de Bonifacio. Le passage est très-possible en barque à voiles par un vent favorable ; mais encore faut-il avoir ce vent.
Je me suis trois fois trouvé dans le détroit de Bonifacio, une fois en venant de Messine à Marseille, une fois en allant de Livourne en Sardaigne, et dans
LE DÉTKOlï DE BONIFACIO. — UN NAUFRAGE. 143
la visite à Bonifacio que je décris. Chaque fois j'ai vu la mer calme comme un beau lac, avec la plage et les montagnes de la Sardaigne bornant l'horizon au sud, dorés par le soleil et se présentant à la vue et à l'esprit comme « une terre promise » , dans tout l'enchantement d'un lointain inconnu.
Ce détroit, cette mer, toutefois, ont une réputation terrible. Le détroit est parsemé d'îles, de rochers et de récifs à fleur d'eau, et presque tous les vents possibles s'y engouffrent avec fureur, soulevant les eaux en montagnes écumantes. Puis, il n'y a pas de pilotes, et les malheureux vaisseaux qui s'y aventurent pour éviter une longue navigation au sud de la Sardaigne et qui y trouvent le mauvais temps, sonthvrés à leurs propres ressources. Chaque hiver, un grand nombre de bâtiments s'y perdent, souvent corps et bien, et je trouvai à Bonifacio une foule de traditions lugubres.
Une des histoires les plus touchantes et les plus tristes en même temps est celle de la frégate française'/a Sémillante, qui s'y perdit en 1836, avec 2,300 soldats et marins à bord, dont pas un ne se sauva 1 Une sombre fatalité sembla poursuivre ces pauvres soldats. C'était au temps de la guerre de Crimée, et quelques mois auparavant ils partirent de Toulon sur un transport pour cette destination. Arrivés aux bouches de Bonifacio , une tempête terrible les atteignit et jeta leur vaisseau à la côte, mais ils parvinrent cette fois-là à se sauver, à gagner la terre, et ils furent ramenés à Toulon.
Partis de nouveau pour la môme destination, sur une très-belle frégate, la Sémillante, ils furent de
nouveau atteints par une tempôte épouvantable. Cette fois-ci ils étaient au beau milieu du détroit, et la frégate se perdit sur un rocher, à peu de distance de l'île de la Madelena. Tous périrent, officiers, soldats, marins, plus de deux mille cinq cents! Des centaines de corps furent rejetés parles vagues sur les îles, les rochers et les récifs de ces parages, et parmi eux celui du commandant de la frégate, habillé en grand uniforme, avec toutes ses décorations. Il avait voulu mourir en officier, en grande tenue, comme pour une revue, comme pour une grande cérémonie I ,