DE BONIFACIO A BASTIA. — CASABIANDA
Comme dans les étangs assoupis sous les bois Dans plus d'une âme on voit deux choses à la fois : Le ciel, — qui teint les eaux à peine remuées, Avec tous ses rayons et toutes ses nuées, Et la vase, — fond morne, affreux, sombre et dormant, Où des reptiles noirs fourmillent vaguement.
Victor Hugo.
Le voyage de Bonifacio à Bastia par la diligence prend vingt-quatre heures, la route longeant la côte orientale. On part le matin et on arrive le lendemain, voyageant toute la nuit. La distance est de 130 kilomètres, toute la longueur de l'île, le cap Corse excepté. Gomme je ne voulais pas voyager la nuit, je me décidai à m'arrêter à Casabianda, oîiily a un pénitencier important que je désirai examiner. J'écrivis donc au docteur Tavera, le médecin en chef de l'établissement, pour lequel j'avais une lettre d'introduction, pour lui annoncer mon arrivée et lui demander aide et secours.
La route, en quittant Bonifacio, traverse une plaine calcaire inégale, en grande partie cultivée en céréales, oliviers et arbres fruitiers, tels que pêchers, abricotiers, orangers dans les endroits trèsabrités, figuiers et opuntias ou figues de Barbarie.
Puis elle rejoint le bord de la mer à la base du beau golfe de San la Manza, pour s'enfoncer ensuite dans une vallée formée par les deux dernières arêtes ou contre-forts granitiques de la chaîne centrale. Une de ces arêtes se perd dans la mer sur la côte occidentale au nord ouest de Bonifacio, l'autre forme la base nord du golfe de Santa Manza sur la côte orientale. Ici le terrain et la végétation changent, l'un devient sablonneux, granitique, l'autre prend les caractères qui appartiennent aux terrains de ce genre; la terre se couvre d'un maquis épais composé de ciste, de cytise, de genêt, de lentisque, d'ilex, de pins rabougris, de bruyère méditerranéenne.
J'avais pris place sur l'impériale pour mieux voir, à côté du conducteur. Il me dit qu'il y avait peu de voyageurs sur la route, faute d'habitations ou de population, et que c'est à peine si la diligence faisait ses frais. De môme qu'en descendant de Sartène, nous ne trouvâmes point de mouvement, pas de voitures, à peine quelques rares piétons. Le conducteur avait un fusil chargé à côté de lui, non pour protéger la voiture, carie pays était tout à fait tranquille, mais pour tirer du gibier s'il en passait sur la route. L'hiver, dit-il, il tuait pas mal de lièvres et d'autres gibiers, quelquefois même un sangher. Deux de ces derniers traversèrent la route devant nous, mais à une trop grande distance pour qu'il pût nous montrer son savoir-faire. Cette abondance de gibier tient à l'absence d'une population résidente. Le pays est beau, la nature souriante et souvent fertile, mais l'homme manque. La cause en est, sans doute, Tinsécurité dans le passé, l'insalu-