LE PÉNITENCIER DE CASABIAINDA
d'alluvion du nord, et il était difficile d'admettre que cette région si gracieuse et fertile peut devenir si malsaine Tété qu'elle est à peine habitable. Mais l'absence presque complète de villages, le petit nombre de maisons habitées le long de la route, et la vue des villages perchés à une grande élévation sur les flancs de la montagne, à l'est, étaient la preuve, la démonstration de cette extrême insalubrité.
J'arrivai au pénitencier de Casabianda dans la soirée, et fus très-cordialement reçu par le docteur Tavera. Ce médecin éclairé est un de ces pionniers de la science, de la civilisation et du progrès social, dont le zèle dévoué et enthousiaste fait avancer l'humanité dans leur sphère d'action, et cela sans produire un grand retentissement au dehors. Sa tâche difflcile et méritoire était alors de réformer, de conduire au bien par le travail, mille détenus de la classe la plus dangereuse, soumis à ses ordres, et de combattre la maladie et la mort par les amendements agricoles. Pour en arriver là il fallait ramener à l'ordre la nature en révolte, en conduisant à la mer les eaux épanchées hors de leurs limites. L'histoire de la colonie pénitencière de Casabianda, et le récit des travaux et de l'expérience du docteur m'intéressèrent.
Casabianda est une colonie de détenus, fondée en 1864 par le gouvernement, afln de drainer et de défricher des étangs et des marais saumâtres sur la côte orientale. Malheureusement on donna la place de directeur, en premier lieu, à un officier énergique et intelHgent, mais natif du nord de la
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France, qui ne connaissait ni la Corse, ni ses fièvres. Il crut que tout ce qu'on lui en disait n'avait pas le sens commun, que la fièvre était la conséquence, le résultat de ce que les détenus travaillaient le jour au soleil, et étaient mal nourris. Suivant cette filière d'idées il les fit lever et travailler le matin, avant le lever du soleil de très-bonne heure, les ramena à la maison pour dîner et faire une sieste pendant les grandes chaleurs du jour, et puis les fit travailler de nouveau le soir, quand l'air devenait frais. Les médecins et les gens du pays furent ébahis, ahuris d'un système tellement contraire aux habitudes des Corses. Car ils attendent pour aller travailler que le soleil ait dispersé les vapeurs du matin, et rentrent avant son coucher.
Mais le directeur ne voulut pas céder et quand les médecins insistèrent il fit des rapports contre eux aux autorités, les accusant d'insubordination, et persista dans sa marche. Le résultat était facile à prévoir. Pendant deux ans que ce régime dura il perdit soixante-cinq pour cent de ses administrés, ce qui veut dire que chaque année il perdit 665 sur mille détenus. Le gouvernement fut terrifié, et la colonie aurait été abandonnée si, heureusement, le directeur opiniâtre ne fût lui-même mort de la fièvre. Un homme plus sensé lui succéda, qui doniïa carte blanche aux médecins sous ses ordres, et tout fut changé. Les détenus furent envoyés au travail une heure après le lever du soleil et ramenés une heure avant son coucher. L'été, on les transporta tous à la montagne, diverses autres précautions sanitaires furent prises, et cela avec