LA CORSE ET SON AVENIR
ture belle à un suprême degré et les habitants gracieux et aimables. Il ne manquait qu'un peu plus de confort, et cela viendra à mesure que la Corse entrera de plus en plus dans la vie européenne, à mesure que le peuple des touristes apprendra que dans une île si facile à. atteindre, soit de la France, soit de l'Italie, on trouve toutes les beautés des Alpes, réunies à celles des régions les plus méridionales de l'Europe.
Ce que j'en ai dit, en peu de mots, suffit pour faire voir qu'il y a dans la Corse beaucoup de choses à étudier aussi bien qu'à admirer. C'est un pays neuf, en quelque sorte, peu fréquenté jusqu'à présent, en état de transition. C'est un pays qui aujourd'hui, au dix-neuvième siècle, sort du moyen âge, comme les parties montagneuses de l'Écosse le firent au au dix-huitième, il y a à peine un siècle. Le règne de l'ordre, l'établissement de la sécurité publique sur des bases fermes, régénéreront ce pays comme ils ont déjà régénéré les pays du continent.
Dans ce moment, il n'y a pas trois réfractaires dans toute la Corse, et la vie ainsi que la propriété sont aussi sûres qu'en France ou en Angleterre. Quand ces faits seront généralement reconnus, le capital se dirigera, sans doute, vers la Corse, et la fertilisera, comme le Nil fertilise TÉgypte. Le climat est favorable à l'agriculture, une étendue considérable du sol est fertile, et les ressources naturelles sont grandes. Mais, quoique située à la porte de l'Europe, la Corse est encore assoupie faute de capital.
Le gouvernement a déjà beaucoup fait pour ce
beau pays. On dit que depuis l'annexion en 1779, près de cinquante millions ont été dépensés en travaux publics. Cet argent a été bien placé, et il est à espérer que les autorités compléteront les travaux commencés, les routes, les ports, l'endiguement des rivières, l'assainissement des marais. Ces travaux sont au-dessus des ressources des propriétaires individuels, dans un pays montagneux et pauvre, et devront être faits par les ingénieurs du gouvernement, soit aux frais du gouvernement central, soit à ceux du département. Pour assainir et livrer à la culture les terres fertiles qui se trouvent à l'embouchure de toutes les rivières et dans les vallées basses à travers lesquelles elles passent, de grands travaux d'endiguement et de plantation (eucalyptus) sont absolument nécessaires.
Il faut que toutes ces rivières soient conduites par des jetées à la mer, dans les eaux profondes, comme on l'a fait avec succès à Liamone près d'Ajaccio.
Cette question importante pour la prospérité du pays a été discutée à fond du reste, par M. Conte Grandcbamp, dans un ouvrage très-intéressant intitulé La Corse, sa colonisation et son rôle dans la Méditerranée, 2° édit., Paris, 18S9.
Plusieurs Corses très éclairés, propriétaires, avec lesquels je me suis trouvé en relation, m'assurèrent que malgré le grand désir qu'ils ont d'entrer dans la voie du progrès, et d'utiliser les ressources du pays, entant que cela dépendait d'eux, par le défrichement de leurs propriétés, ils ne le pouvaient pas faute de capital. Ils ont la terre en abondance, mais
DÉFRICnEMENTS. — PÉPINIÈRES. 155 l'argent leur manque, et le maquis reste entre leurs mains à l'état de nature, tandis qu'eux-mêmes ils végètent avec une mine d'or sous leurs pieds. Ce qu^il leur faut, c'est le secours des capitalistes du continent.
Il est certain que l'on me montra dans le voisinage de Bastia, peut-être la seule ville en Corse dans laquelle le capital existe, des défrichements récents qui, en quelques années, avaient donné des résultats presque fabuleux. Ainsi des maquis achetés deux cent cinquante francs l'hectare, défrichés et plantés étaient arrivés, en six ans, à valoir plus de
mille francs.
Le gouvernement a établi dans différentes parties de la Corse, des pépinières qui rendent de grands services au pays. On y cultive toute espèce d'arbres fruitiers et autres, que l'on vend à un prix réduit à ceux qui les réclament.
Ceux qui voudront poursuivre l'étude de la Corse plus loin que je ne l'ai fait dans ce petit livre, trouveront une foule de renseignements précieux dans l'ouvrage de M. Conte Grandchamp déjà cité, ainsi que dans un livre très-intéressant publié par M. Jean de la Rocca, La Corse et son avenir, -1857, dans celui de mon ami le docteur Pietra Santa, et dans la très-bonne géographie de la Corse, de Marmocchi.
Depuis la publication de ce travail en 1862, plusieurs livres ont paru, en Angleterre, sur la Corse, parmi lesquels je mentionnerai ceux de M"° Campbell et de M. Lear. M"° Campbell, comme je l'ai déjà dit, demeure à Ajaccio depuis une huitaine
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d'années, et fait de son mieux pour encourager l'émigration britannique. L'ouvrage de M. Lear, artiste distingué, contient une foule de belles gravures sur bois représentant les points les plus pittoresques du paysage corse. Puis, Murray a publié un guide spécial pour la Corse et la Sardaigne, et Bradshaw a admis ces îles dans son itinéraire si répandu- en Angleterre. Il en a été de même en Allemagne. On peut dire, en somme, que la Corse est entrée, depuis douze à treize ans, dans le domaine des touristes étrangers, et je me félicite de la pensée que j'y ai tant soit peu contribué.
Les communications avec la terre ferme sont si multipliées que le voyage est devenu on ne peut plus facile, et on peut ainsi attendre le beau temps pour s'embarquer, ce que l'on doit toujours faire si on le peut. C'est une folie de s'embarquer par un mauvais temps à moins d'une dure nécessité. Il faut se rappeler le vieux dicton : « après la pluie et l'orage vient le beau temps», et l'attendre quand il fait mauvais. Il y a trois bateaux à vapeur qui partent chaque semaine de Marseille pour la Corse appartenant à la compagnie Valéry, un pour Ajaccio, un pour l'île Rousse, un pour Bastia, avec retour en quarante-huit heures. Un grand bateau à vapeur de Marseille à Tunis touche à Ajaccio, en allant aussi bien qu'en revenant. De Nice il y a un bateau pour Bastia tous les mercredis, revenant le samedi. De Gênes il y a un départ chaque semaine, avec étape à Livourne. De Livourne il y a deux ou trois départs par semaine.
La mer entre Livourne et la Corse est plus sou-
COMMUNICATIONS. — CHEMIN DE FER. Vol
vent calme que celle de la côte occidentale. Quand les vents du sud-ouest, qui sont très-fréquenls, régnent, la Corse et la Sardaigne servent de jetées et protègent la mer Tyrrhénienne qui les sépare de l'Italie, toute leur furie se déchaînant sur la côte occidentale de ces îles. Gomme je l'ai déjà expliqué, des diligences desservent régulièrement les routes de Bastia à Calvi, de Bastia à Corte et à Ajaccio, ainsi que tout le parcours de la route du littoral qui faitle tour de l'île. Les routes forestières, d'autre part, pénètrent dans les régions les plus reculées, les plus sauvages de la Corse.
On parle d'un chemin de fer entre Bastia et Bonifacio, le long du rivage. Comme c'est un pays de plaine, cette voie ferrée ne serait ni difficile ni coûteuse à construire. Elle se fera sans doute d'ici peu, et servira utilement à relier le nord et le sud de la Corse et à développer les ressources des régions méridionales.
A présent les communications sont rares. La plupart de mes amis de Bastia n'ont jamais été à Bonifacio. Le chemin de fer central de la Sardaigne, de Porto Torres et Sassari à Cagliari est déjà presque complété ; j'en ai moi-même parcouru une grande partie. L'établissement du chemin de fer corse, de Bastia à Bonifacio, ouvrirait une nouvelle route, facile et intéressante, aux voyageurs se rendant à Naples, à Palerme et à Tunis, car le détroit de Bonifacio serait franchi à peu près en une heure par un bateau à vapeur. De Cagliari il n'y a guère que quatorze heures de mer pour se rendre à Naples, à Palerme, à Tunis. Ainsi je n'ai mis que
quatorze heures pour passer de Cagliari à Tunis.
Le meilleur moment pour visiter la Corse est le printemps, comme je l'ai toujours fait; c'est-à-dire du I" avril au 1"' juin. Pendant les trois mois de printemps que j'ai passés dans cette île charmante, à cette époque de l'année, c'est à peine si je me rappelle un seul jour de pluie, de vent ou d'orage. En hiver, ily a souvent et nécessairement des orages, de la pluie et du vent. Mais, comme je l'ai déjà avancé, il n'y a pas de pays dans la Méditerranée qui y échappe. On peut même dire que dans l'hémisphère boréal en dehors des tropiques, il n'y a pas de pays où l'on échappe complètement à l'hiver. En été les chaleurs sont très-fortes sur le littoral et dans les plaines, et comme nous l'avons vu, pour éviter ces chaleurs, celles du midi de l'Europe, il faut monter assez haut sur les montagnes. En automne, en septembre et octobre, le temps est souvent admirable, mais en voyageant alors sur le littoral , on court risque de gagner la fièvre qui n'a pas encore disparu entièrement.
Je ferai remarquer que toutes les régions de la Méditerranée sont plus saines au printemps qu'en automne, et que par conséquent, quand on le peut, il vaut mieux les visiter à cette epoque. Auprintemps elles ont passé par les pluies et les froids de l'hiver, qui les ont nettoyées, purifiées, assainies. De même on peut visiter Rome et Naples avec moins de danger en mars, avril et mai qu'en septembre, novembre et décembre. Autre fait important pour les voyageurs, c'est qu'en avril et en mai la mer, dans le nord de la Méditerranée, est très-souvent calme,