SASSARI. — HOPITAL. — PRISON
grande prison cellulaire, à ailes rayonnées, partant d'un centre commun, qui avait coûté un million. Cette prison, destinée au système solitaire, me parut peu en accord avec l'état mental peu développé des paysans sardes. La plupart des prisonniers que je vis à travers les lucarnes des portes étaient assis ou assoupis, dans un état évident d'accablement intellectuel, produit par l'isolement, par la solitude qu'ils subissaient. Puis nous visitâmes l'Université avec ses salles pour les cours et les examens, sa bibliothèque et son musée; les casernes; l'Opéra italien et le jardin public.
Il y a beaucoup de bonnes boutiques à Sassari, qui est évidemment le centre d'une grande étendue de pays, aux besoins de laquelle elle fournit. Sa population de 33,000 âmes est en grande partie composée de laboureurs qui y demeurent au nombre de 22,000, fait qui peut servir d'illustration à l'état social de la Sardaigne. Ce sont ces laboureurs qui cultivent la campagne à une grande distance de la ville. Ils vont tous les jours à leurs travaux agricoles, soit à pied, soit montés sur de petits chevaux sardes, selon leurs moyens ; le fusil sur le bras ou sur le dos ; de même que les Bonifaciens en Corse y vont sur leurs ânes.
Il en est ainsi partout en Sardaigne. Comme dans le midi de la Corse, les paysans habitent le petit nombre de villes et de villages qui s'y trouvent, et perdent la moitié de leur temps, matin et soir, à aller à leurs travaux et à en revenir. Il n'y a pas de fermes, presque pas de petits hameaux , môme dans les parties les plus fertiles et les plus peuplées de l'île.
On donne en Sardaigne les mômes motifs de cette manière de vivre, en groupe, que dans la Corse : 1° la crainte des brigands, qui, autrefois, mettaient le pays à contribution et contraignaient les travailleurs à se réunir pour leur défense commune; 2° la crainte de la malaria, les villes et les villages étant le plus souvent construits dans des régions élevées, réputées à l'abri de « la malaria » ou de « l'intempérie, » tandis que les campagnes les plus fertiles sont celles qui y sont le plus exposées ; 3° le désir des femmes de vivre avec leurs parents et leurs amis, dans l'intimité journalière à laquelle elles sont accoutumées, dès Ipur enfance, afin de pouvoir se voir et causer tout le long de la journée. On me dit que, comme en Corse, elles refusaient absolument de vivre à la campagne, dans une habitation isolée.
Les résultats sont désastreux, comme partout, sous le point de vue social. Quoique les gages ne soient pas très-élevés, tout au plus deux francs par jour, dix ou douze francs par semaine, l'allée et le retour, et la sieste au milieu du jour, habitude du pays, ne laissent que cinq ou six heures de travail. Aussi toute, opération agricole est si dispendieuse qu'elle donne à peine de profits.
Ce genre de vie a un autre grand inconvénient. Les paysans demeurant dans les villes n'ont pas de bestiaux, de vaches, de chèvres, et il y a peu de lait. Le lait étant nécessaire à la vie des enfants en bas âge, si la mère est malade, comme cela arrive souvent, ils meurent comme des mouches. On me dit que c'est à peine si trois enfants sur dixsurvivent.il
SASSARI. — ÉTAT SAMTAIRE. 183
y a quelques années, il y eut une épidémie de diphtérite à Cagliari, et sur une population de 33,000 habitants 800 de ces enfants mal nourris moururent.
Du reste, les épidémies sont presque toujours meurtrières dans les pays on les habitants sont mal nourris et vivent presque exclusivement de farinacés et de légumes; comme dans l'Inde d'aujourd'hui, et comme autrefois et même à présent dans le midi de l'Europe. Ainsi, en 1855, il y eut une épidémie de choléra à Sassari, ville bien exposée, comme nous l'avons vu, construite sur le versant d'une colline, et bien aérée, dans laquelle, sur une population de 33,000, près de 7,000 moururent. Probablement la fontaine unique qui donnait de l'eau à la ville , se trouva contaminée par les déjections cholériques et propagea la maladie. Cette affreuse mortalité est difficile à expliquer autrement.
Jusqu'il y a une cinquantaine d'années, la plupart des villes de l'Europe, renfermées dans des murs, mal drainées, mal aérées, décimaient, détruisaient les populations qui les habitaient. C'étaient les campagnes, les villages, les fermes isolées qui alimentaient les villes par un courant humain continu. Les villes étaient des gouffres vers lesquels ces courants humains se dirigeaient; le surplus dé la population des campagnes s'y déversait instinctivement pour s'y perdre. Aussi la population de l'Europe en général augmenta peu pendant bien des siècles. Depuis le commencement du dix-neuvième siècle on a, presque partout, abattu les murs, ventilé les rues, drainé les, habitations des villes et
on commence à pouvoir y vivre ; aussi leur population augmente presque partout et très-rapidement, celle des campagnes restant stationnaire.
Dans un pays comme la Sardaigne, oij les fermes isolées, les petits villages, n'existent pas pour remplacer par le surplus de leur population les vides faits dans les villes, et où les enfants meurent en grand nombre dans leur premier âge, la population doit rester stationnaire. Il en est ainsi en Sardaigne où les travaux agricoles, me dit-on, ne prospèrent pas, faute de bras. Par suite, le pays lui-même est pauvre.
Le jardin public à Sassari, visité le 23 avril, ne me parut pas trop bien entretenu ; je le trouvai rempli de mauvaises herbes. Je l'examinai avec soin, mais je n'y remarquai pas l'évidence d'une température hivernale exceptionnelle, tout au contraire. Les ormes et les robinias pseudo-acacia montraient leurs nouvelles feuilles; le laurier-thin était encore en fleur, ainsi que l'arbre à Judas (Cercis siliquastra), et le lilas. Le jasminum revolutum n'était pas encore en-fleur; les roses hybrides commençaient à peine à former leurs boutons; quelques bengales blanches étaient en fleur dans un endroit très-abrité; les œillets n'étaient pas en fleur, non plus que les genêts et les pavots. Les. seules fleurs étaient des quarantaines, des iris et le medicago. Dans mon jardin, à Menton, toutes les plantes que je viens de citer avaient achevé de fleurir, et toutes celles que j'ai nommées, comme n'étant pas en fleur, étaient en pleine floraison quand je quittai le 12 avril. Cependant Sassari est près de