LA MINE D'AQUA. RÉSÉ
scientifique, mais je fus frappé de la direction minière et métallurgique que prenait son esprit dans ces sciences, et cela instinctivement pour ainsi dire. Je compris, encore une fois, comme l'esprit se fortifie et se perfectionne dans toute carrière scientifique par l'assimilation de ce qui y a rapport dans les autres sciences. C'était un homme d'une quarantaine d'années qui avait travaillé aux mines, pratiquement, sur le continent d'Europe, en Asie, et dans d'autres parties du monde. L'étude, me dit-il, était sa grande consolation dans sa vie solitaire, car il vivait à peu près seul pendant huit mois de l'année, au milieu d'une foule d'ouvriers ignorants et souvent hors la loi.
Il avait plusieurs centaines d'hommes sous ses ordres, et comme le salaire des mines était assez élevé pour ces pays, non-seulement ce salaire attirait les Sardes, mais encore des milliers de continentaux. Quelques-uns de ceux-ci étaient honnêtes et laborieux, mais la plupart étaient le rebut des grandes villes de la terre ferme, forcés de s'expatrier pour « le bien de leur pays » . Le seul moyen d'établir une discipline convenable dans un tel troupeau, me dit-il, était d'exiger une obéissance passive et immédiate, et de renvoyer sur-le-champ ceux qui résistaient. Quelquefois il en renvoyait une vingtaine ou plus dans l'heure, sans se soucier de leurs murmures, de leurs regards sombres et de leurs propos menaçants. Sa chambre était un vrai arsenal, les murs étant tapissés de fusils et de revolvers, afin d'être prêt en cas de besoin, nous dit-il en riant.
Lk SARDAIGNE.
Dans l'exploilation des mines on fait des contrats avec des entrepreneurs à tant le mètre cube, le prix dépendant de la plus ou moins grande facilité de l'extraction, ainsi que de la qualité des minerais ; les entrepreneurs s'arrangent avec les ouvriers, partageant les recettes dans de certaines proportions. A partir de juin jusqu'en octobre, les mois pendant lesquels Vintempénc règne en Sardaigne, on ferme presqu'entièrement les mines, et les directeurs, ainsi que le personnel, ont une vacance de quatre mois qu'ils passent toujours sur le continent. Le minerai est un plomb argentifère assez pur.
Le lendemain nous partîmes après déjeuner, encore une fois à cheval, pour une autre mine, appartenant aux mêmes propriétaires , celle de Pala Guttura , à 25 kilomètres de distance, au milieu des montagnes. Notre chemin nous conduisit d'abord à travers un terrain de même nature que la veille, schistes et roches sablonneuses ; aussi la végétation était la même. Le paysage ressemblait beaucoup à celui des montagnes un peu basses, à contours moelleux, de l'Ecosse; seulement au lieu de bruyères nous avions le « maquis de la Corse », lentisque, cytise, asphodèle, férule, arbutus, bruyère méditerranéenne, et dans les localités humides des cyclamens. Puis apparurent le myrte, la clématite, la salsepareille, le lierre ainsi que les poiriers sauvages semés par les oiseaux, ce qui nous fit voir que des terres calcaires commençaient à se mêler aux schistes. A mesure que la proportion du calcaire augmentait, ces plantes prirent un développement déplus en plus remarquable.
UN VANDAL FORESTIER. 219 En suivant la route que nous avions à parcourir nous étions obligés tantôt de faire l'ascension de montagnes de quatre à cinq cents mètres d élévation tantôt de descendre dans des vallées presque aussi profondes. Dans la première partie de notre route les flancs des montagnes étaient dénués d'arbres, mais on voyait les tronçons de milliers d'arbres qu'on avait coupés près du sol. Evidemment nous traversions l'emplacement d'une grande forêt récemment détruite.
Il paraît que quelques années auparavant un négociant de Livourne acheta dans cette région plusieurs kilomètres carrés de montagne, couverts de beaux arbres, pour une somme de 350,000 francs, qu'il devait payer par fraction à des époques déterminées. En même temps il avait fait un contrat avec le gouvernement espagnol pour une fourniture de charbon de bois. Tous les paiements étaient aussi espacés à des époques fixées. Avec les sommes amsi reçues il s'acquitta de ses paiements au gouvernement italien au fur et à mesure qu'ils devenaient •dus. Presque sans bourse déUée il gagnaaussi un million dans l'affaire, dans l'espace de quelques années !
On peut admirer son énergie et la manière savante et heureuse dont il combina les deux affaires, mais il eut un tort immense, celui d'avoir tout ■coupé, d'avoir entièrement déboisé la montagne. Le gouvernement italien n'aurait jamais dû le permettre, et ne devrait jamais permettre un tel abus de la possession. Mes compagnons me dirent que dans ce climat les pluies d'hiver sont torrentielles, et que le sol n'étant plus fixé par les racines des
arbres, ou protégé par leurs feuilles, sera nécessairement entraîné dans les ravins. Dans ce cas la montagne, étant ainsi dénudée de la terre qui la couvrait, les rochers apparaîtront à la surface et le pays sera frappé de stérilité.
Une grande partie des montagnes du midi de l'Europe, de l'Espagne, de la Rivière de Gênes, de l'Italie, de la Grèce, ne sont maintenant que des masses rocheuses, dénuées de végétation forestière. On n'y trouve que des arbustes, des arbrisseaux, ou tout au plus le maquis. Cependant dans des temps historiques, ces mêmes montagnes étaient couvertes de belles forêts. Ce changement a eu lieu par suite de dévastations égoïstes et imprévoyantes, comme celle que j'avais sous les yeux.
Le mal est presque irréparable, car les conditions auxquelles ces forêts devaient leur existence ont ■ cessé d'être par suite de l'absence de la terre qui les nourrissait. Il est douteux même qu'on puisse les renouveler, car il est tout à fait possible, presque probable, que la formation de ces forêts remonte à des époques géologiques différentes de la nôtre, à des époques dans lesquelles le climat était plus humide, plus frais, dans la Méditerranée, qu'il ne l'est à présent. Il faudrait planter des essences différentes de celles qu'on a détruites, principalement des ilex. Presque les seuls arbres qui viennent bien aujourd'hui sur les rochers brûlés par le soleil dans la Méditerranée sont le pin maritime, le pin d'Alep, l'ilex et les cyprès. J'ai moi-môme essayé beaucoup d'autres cultures forestières à Menton dans ces conditions, mais toujours en vain.