UNE FORÊT VIERGE
En sorUant du territoire de ce Vandal forestier, nous entrâmes dans une région que la hache avait jusqu'alors épargnée, et nous fûmes bientôt au beau milieu delà plus belle forêt que j'aie vue de ma vie dans un pays de montagne. Les arbres étaient presque exclusivement des ilex ou chênes verts et certainement les plus grands, les plus beaux que j'aie rencontrés dans le midi de l'Europe. Beaucoup d'entre eux étaient plus grands et plus beaux que les arbres les plus exceptionnels qu'on voit dans la forêt de Fontainebleau ou dans les plus vieux parcs des grands seigneurs anglais. Dans . leurs efforts pour arriver à la lumière, des flancs de la montagne et des vallées, ils s'étaient souvent tordus • de manière à prendre les formes les plus fantasques. Dans une gorge ou vallée profonde surtout, le luxe, la force de la végétation étaient plus grands et plus puissants que tout ce que j'avais vu jusque-là dans les autres parties de l'Europe, et me fit revenir à l'esprit les descriptions que l'ai lues des forêts vierges sous les tropiques. Les vignes sauvages, les lierres, les clématites, les chèvrefeuilles, les mûres, les salsepareilles, au lieu d'être de simples plantes grimpantes, étaient devenues des lianes, des cables, qui montaient à 13 ou 20 "mètres dans les arbres, se tordant autour des troncs, et pendant de tous côtés.
Je fus tout à fait charmé de voir que l'ami de notre enfance au Nord, la mûre, ne craignait nullement de lutter avec ses rivaux méridionaux. Au contraire, môme dans une forêt vierge de la Sardaigne, notre compatriote rivalisait avec eux et montait sur les
arbres avec autant de courage, de vigueur et de force qu'aucun d'eux.
Les rochers étaient en partie calcaires, en partie scliistiques, et à chaque pas nous voyions les lierres, la cytise, des fougères, le polypodium vulgare, le filix-mas, l'asplenium adiantum nigrum, l'asplenium trichomanes , le pteris aquilina, sortir des crevasses des rochers. Ces plantes offraient leurs feuilles délicates au vent , qui les agitait doucement, tandis que le sol était émaillé de cyclamens pourpres, aussi nombreux que les pâquerettes dans une prairie au Nord. Il doit y avoir des pluies abondantes dans ces vallées, et l'humidité doit y être extrême pendant une grande partie de l'année, car les troncs et les branches de beaucoup de ces beaux arbres étaient recouverts d'une mousse épaisse, et dans cette mousse croissait en abondance le polypodium vulgare.
Au milieu de cette belle vallée il y avait un petit cours d'eau, un beau, ruisseau, qui bouillonnait sur son lit pierreux, sautant en cascade de rocher en rocher, absolument comme- en Suisse ou en Ecosse. Mais l'eau était pure et transparente, non teinte en brun par les bruyères comme dans ce dernier pays. Nous trouvâmes aussi une très-belle et grande amaryllis blanche, indigène du pays. Je voulus en avoir des oignons, mais ils étaient si volumineux que je ne pus m'en charger dans un tel voyage. Le lierre était si abondant que souvent il tapissait toute la surface de hauts rochers.
Pala Guttura, où nous arrivâmes dans l'aprèsmidi, reproduit Aqua Résé, mais la position en est
LA MINE DE PALA GUTTURA. 223 encore plus pittoresque, plus sauvage, tout au sein de montagnes couvertes de forêts. Les galeries qui conduisent i\ la mine sont aussi sur les flancs de la montagne, et la maison du directeur est aussi sur une terrasse voisine. Elle ressemblait à un rendezvous de chasse dans les montagnes de l'Écosse. A quelques mètres de là une source abondante d'eau cristalline, pure et fraîche, sort de la montagne, et se précipite en bouillonnant, dans un ravin profond qu'elle a creusé. Les bords de ce ravin étaient couverts d'arbustes et de plantes grimpantes qui devaient à la source leur végétation puissante. Cette source est très-précieuse pour tout le pays d'alentour, car la bonne eau fait défaut dans cette partie de la Sardaigne, ce qui est probablement dû à la nature poreuse, schistique du terrain. A cette mine le sous-directeur était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, fils d'un comte italien, et appartenant à une des premières familles de la noblesse vénitienne. Au lieu de vivre sur les rentes de son père dans, la . paresse, il s'était bravement mis à l'œuvre. Sa présence dans une telle entreprise me sembla de bon augure pour « l'Italia-unita ».
A Pala Guttura j'appris qu'une grande partie^ de la forêt que nous venions de traverser venait d'être achetée par les propriétaires de la mine afin de fabriquer le charbon de bois que réclamaient les travaux. On avait payé deux cent mille francs pour plusieurs centaines d'hectares de montagne et de forêt, dont ime partie située dans la vallée à nos pieds était susceptible de culture.
Jusqu'à tout récemment les communes en Sar-
daigne possédaient en commun de grandes étendues du pays, qu'elles utilisaient peu ou point. Le gouvernement depuis quelque temps exproprie ces communes, leur donnant une somme presque nominale pour leurs droits ; puis il met en vente les propriétés ainsi saisies. Ces ventes ont lieu tous les six mois, et se font le plus souvent à des prix presque nominaux. Par suite il y a de grandes fortunes à faire enSardaigne, sans aller en Amérique ou en Australie.
Il y a, toutefois, des conditions attachées à l'achat de ces terrains communaux qui éloignent beaucoup d'acheteurs. D'abord il faut, à partir du moment de la prise de possession, payer des taxes gouvernementales et locales qui obligent l'acheteur à faire valoir son bien, car autrement ces taxes seraient ruineuses ; en outre, l'achat ne donne pas la possession des minéraux qui peuvent se trouver dans les terrains achetés. Toute personne qui découvre une mine peut en demander la concession aux autorités, et la concession accordée, elle peut, moj'ennant indemnité, déposséder le propriétaire du terrain dans l'étendue nécessaire pour les travaux de la mine. Dans ces travaux des mines on se sert presque exclusivement de dynamite comme matière explosive, au lieu de poudre.
Le lendemain, nous retournâmes à Iglesias, à travers la forêt et la montagne, par une autre route que celle qui nous y avait conduit, mais tout aussi belle, tout aussi pittoresque. Grâce à la souplesse et aux jarrets d'acier de nos petits chevaux sardes, nous fîmes encore une fois un voyage qui
LA CHASSE EN SARDÂIGNE. 22o m'aurait semblé impossible trois jours auparavant, des ascensions presque à pic, des descentes presque perpendiculaires, et des courses au fond des ravins, au milieu de rochers sur lesquels il fallait grimper comme des écureuils. Par suite de l'hospitalité de mon aimable hôte je pus ainsi pénétrer dans le centre d'une des régions les plus sauvages et les plus grandioses de la Sardaigne, dans une région presque inaccessible aux touristes ordinaires. Je'ii'y vis ni villages, ni habitations, ni population, si ce n'est aux alentours des mines en exploitation. On me dit qu'il y avait des villages, mais sans ressources pour les voyageurs, ne leur offrant que les cabanes et les maisons des indigènes. Il paraît qu'il en est ainsi partout, en Sardaigne, dans les parties montagneuses et boisées. On ne peut guère y pénétrer qu'à cheval avec un guide, et il faut être préparé à se contenter, en chasseur, d'un abri quelconque, et même à coucher à la belle étoile, en cas de besoin. Ces forêts de montagne fourmillent de gros et de petit gibier, sangliers et cerfs, perdrix et lièvres.
On me parla beaucoup d\m grand seigneur anglais qui arrivait dans un beau yacht à vapeur, avec une compagnie choisie, l'amarrait sur la côte, dans les petites baies, chassait toute la journée et s'en retournait le soir dîner et coucher à bord de son vaisseau. C'est le bel idéal de la chasse en Sardaigne, et ces messieurs ont dû passer quelques semaines très-agréables, dans les forêts le jour, à bord d'un grand yacht la nuit, avec tout le confort ei même le luxe de la civilisation moderne.
2n Lk SAR DAIGNE.
Avant de les quitter, mes amis d'Iglesias donnèrent un pique-nique en mon honneur, sur le bord de la mer, à une dizaine de kilomètres de la ville. La nappe fut mise au milieu de rochers battus par les flots, dans une baie sauvage qui ressemblait h celle de Palma, que décrit Lamartine, et dont elle n'est pas très-loin. Tout en buvant le Champagne et en mangeant les bonnes choses qae notre aimable hôtesse avait préparées pendant notre absence, à la montagne, je fus vivement fi-appé des contrastes qui s'offraient à l'esprit. D'une part, un dîner parisien et de joyeux et aimables compagnons, autour d'un rocher couvert d'une nappe blanche qui nous servait de table; de l'autre, la nature nue, aride, mais grandiose, d'une plage perdue de laSardaigne ; tandis que, s'étendant jusqu'à l'horizon, était la grande mer, dont les vagues venaient, en grondant, déferler à nos pieds.