CHAPITRE QUINZIÈME
avec la France. Évidemment il serait difficile de faire en Corse une sorte de fromage qui ressemble à celui de Gruyère ou de Hollande; mais qu’importe la dissemblance, pourvu que la qualité soit bonne et qu’elle soit goûtée dans la consommation ?
Nous croyons que les bergers corses en pourraient fabriquer d’excellents; car, indépendamment des considérations théoriques sur l’abondance des pâturages que la terre produit spontanément et de la bonté substantielle et aromatisée des herbes, l’expérience nous a démontré que plusieurs bergers ont fabriqué du beurre qui rivalise pour la délicatesse et la perfection avec ceux si renommés de la Prévallé , d’Isigny, de la Bretagne et de la Flandre.
Dernièrement nous avons visité une superbe vacherie créée par M. Peraldi , de Vico. Cet honorable propriétaire fait entretenir vingt vaches. Ses bergers obtiennent des produits de première qualité. Le vaste établissement qu’il a formé à cet effet réunit toutes les conditions hygiéniques voulues, et cet exemple devrait déterminer d’autres propriétaires de la Corse, en état de faire quelques avances, à imiter M. Peraldi.
Les raisins et figues secs de la Corse sont préférables à ceux de la Provence, et par le goût et par la beauté. Mais chaque ménage n’en sèche guère que pour sa propre provision , ignorant tout le profit qu’on pourrait en tirer en multipliant cette opération. Il nous semble cependant qu’il serait facile d’établir un commerce eu grand de ces produits. Il suffirait d’avoir un dépôt de ces denrées à Ajaccio et à Bastia, et quelques correspondants à Paris et dans l’intérieur de l’empire pour développer en peu de temps ce genre d’industrie,
car dès le jour (pie ses fruits seraient connus , ils obtiendraient infailliblement la préférence.
Les jambons et les saucissons se font avec succès dans tous les ménages de l’intérieur de la Corse. Ceux de Porto -Vecchio et de Vico méritent une mention spéciale; sous la direction d’un spéculateur intelligent, ils pourraient devenir un objet de commerce, et nous avons la certitude que dès que leur réputation se serait étendue , ils entreraient d’une manière permanente dans la consommation générale.
Ou prépare en Corse des mets spéciaux , tels que des tagliarini, ravioli, fiadoni, papaccioli, falculcllc, cacavelli, torte, biscotelli, canistrelle, etc., etc.
Les continentaux dégustent avec plaisir ces mets dont nous avons cru devoir donner la nomenclature, mais qui ne sont pas susceptibles d’être exportés, à l’exception des biscotelli et des canistrelle.
Quelques idées générales sur l’iudustric en Corse et immense progrès à réaliser.
Voilà quelle est actuellement la situation de la Corse.
Comment parvenir à l’améliorer?
Par le développement de l’industrie.
L’industrie dont la Grande-Bretagne avait eu longtemps le monopole a pris en France un magnifique essor. Nous comptons maintenant une multitude de villes de fabriques dont les produits s’exportent dans les deux mondes. 11 en est résulté un accroissement considérable de richesses et de bien-être. Des populations déshéritées ont été initiées aux bienfaits de la civilisa-
CHAPITRE QUINZIÈME, tiou. Le goût du luxe et des arts s’est répandu dans toutes les classes. On a tiré parti de loules les ressources qui n’avaient pas été jusqu’alors utilisées. De nouvelles idées ont pénétré partout. Ceux qui prétendaient que la prospérité de l’agriculture était incompatible avec les progrès de l’industrie ont pu se convaincre que c’étaient deux sœurs qui se prêtaient un mutuel appui. Les départements du Nord, de la Seine- Inférieure, de la Somme, du Rhône, etc. , attestent cette vérité.
La Corse est restée en arrière du mouvement. Ce n’est pas qu’on ait entièrement méconnu son importance et les avantages qu’elle offrait aux spéculateurs , mais diverses causes ont réduit à l’impuissance les grandes entreprises conçues dans le double intérêt du département et de la France entière.
D’abord il existe de vieilles préventions contre la Corse.
«Il n’y a pas longtemps encore, dit M. Charles Abbatucci dans son allocution au conseil général de la Corse (session 1856), les capitaux, effrayés moins peutêtre par la grandeur et la gravité du mal dont nous étions atteints que par les fortes préventions qui pesaient sur nous, n’osaient s’aventurer dans notre île, malgré sa retentissante réputation de fertilité ët de richesse. »
En effet, trompée par des récits mensongers ou par des exagérations, l’opinion publique se représente les habitants comme indisciplinables, avides de meurtre et de pillage, prêts à assouvir leurs passions farouches sur l’étranger.
Un écrivain , qui est un des plus hauts dignitaires de l’empire , a contribué à répandre de fausses idées
sui- le caractère corse. Son style élégant et pur, le soin qu’il apporte clans la description des localités, dans la peinture des caractères, ont fait illusion à ses lecteurs, qui ont accepté comme paroles d’Evangile toutes ses affirmations. Son roman eût pu être également intéressant s’il y avait ajouté quelques notes rectificatives, indispensables pour faire connaître qu’il parlait de mœurs déjà anciennes et qui tendaient à disparaître.
Nous l’avons déjà dit, le banditisme, pourchassé à outrance dans les makis et dans les réduits les plus inaccessibles, a cédé à l’action persistante du gouvernement, au zèle courageux des tirailleurs corses, ainsi qu’à l’inflexible sévérité des magistrats.
«Mais aujourd’hui, ajoute M. Abbatucci, que le mal a disparu, que la sécurité nous est rendue, que les préjugés s'effacent et tombent, les regards commencent à se diriger vers la Corse. «
D’ailleurs nous n’avons pas besoin de revenir sur la distinction qui séparait le bandit corse du brigand continental ; même à l’époque où la vendetta exerçait en Corse ses déplorables ravages , la propriété y était respectée. L’homme qui s’était mis en dehors de la société pour venger son honneur et celui de sa famille aurait eu honte de se souiller d’un vol. Ses mains pouvaient se teindre du sang d’un ennemi, mais elles ne s’armaient jamais contre l’étranger. Celui-ci voyageait à toute heure et sans crainte sur toutes les routes ; il y avait pour lui une sécurité complète, et il courait moins de dangers dans les sentiers les plus déserts des montagnes que sur les routes fréquentées des environs de Paris
1 • Quel sujet de recherches, notamment, que ce fait qui nous montre