CHAPITRE SEPTIÈME
couverts de mousse, ils produisent quand même ; mais le fruit est menu et presque entièrement dépourvu de pulpe. Cependant on pourrait remédier à cet inconvénient en adoptant le système de la greffe. C’est par ce moyen qu’on parviendrait , dans un temps plus ou moins long, à obtenir de ces arbres des produits de très-bonne qualité. En effet, trois ans après la greffe on commencerait à recueillir des olives, la quantité augmenterait successivement, et les profits du propriétaire s’accroîtraient rapidement d’une année à l’autre.
On trouve partout des oliviers greffés ; il y a peu de propriétés dans lesquelles il n’en existe quelques-uns. Cette considération, ce nous semble, rend plus étrange l’insouciance des Corses et l’abandon dans lequel ils laissent également les arbres greffés. Presque dans toutes les localités de la Corse on en remarque qui donnent des olives de la qualité la plus renommée pour produire la meilleure huile. Les frais de culture se bornent à peu de chose : on les taille seulement tous les trois ans; on laboure deux fois par an une terre ainsi plantée , et on enterre un peu d’engrais au pied de l’arbre avant la saison des pluies.
Pour faire des plantations nouvelles en Corse on n’a pas besoin d’employer des ressources étrangères au pays. Les sauvageons y sont innombrables, il n’y a pas de parcelle de terre couverte de makis qui n’en renferme quelques-uns.
On peut donc considérer le territoire de l’ilc de Corse comme une vaste pépinière capable de fournir des sujets aux plantations les plus considérables. Ces jeunes arbres sont en grande partie assez avancés pour
11’avoir pas besoin d’ètre mis en pépinière ; l’agriculturc y gagnera au moins deux ans. D’ailleurs, il est à notre connaissance que quelques propriétaires ont établi des pépinières d’oliviers et de mûriers. D’autres, nous aimons à le croire, en feront autant dès qu’ils connaîtront l’immense avantage qu’il y a à faire venir les plantes que l’on veut utiliser dans le même sol et sons le même climat où elles doivent vivre.
Il est difficile de se rendre compte d’une manière certaine de quelle façon les sauvageons ont été reproduits; ce qui ne peut être révoqué en doute, c’est que le merle, la grive et quelques autres oiseaux qui se nourrissent de ce fruit sont les auteurs de la plus grande partie de celte immense reproduction ; les merles surtout, qui voyagent par milliers, s’abattent toujours audessous des oliviers et de préférence sous les oliviers sauvages, dont le fruit, plus petit, est par conséquent plus facile à saisir. L’instinct de ces oiseaux les porte, lorsqu’ils sont chassés par le bruit de l’homme, à emporter dans leur bec et jusque dans leurs pattes une olive qu’ils vont manger dans le premier taillis où ils trouvent à se jeter ; parmi tous ces noyaux qu’ils laissent tomber après les avoir dépouillés, il s’en trouve souvent qui, recouverts de terre, germent d’abord, puis produisent un arbre.
Celle version nous paraît très-naturelle ; elle semblera peut-être à plusieurs personnes un conte fait à plaisir. Cependant ce qui ressemble à une fable parait une chose vraisemblable ; aussi nous ne craignons pas de manquer au respect que tout écrivain doit au public en consignant dans un ouvrage qui n’a rien de futile, et dont le but n’est pas l'amuse*
CIMriTRE SEPTIEME.
ment, un fait qui explique les merveilleuses operations de la nature.
Le principal ennemi de l’olive, c’est un ver qui, en certaines années , se loge dans sa chair ; dans ce cas , il en tombe une quantité beaucoup plus considérable que les années où ce malheur n’arrive pas, l’huile qui en provient est moins abondante, la qualité en est moins bonne. Cet accident arrive fréquemment en Corse aussi bien qu’en France, en Italie, en Espagne, et dans tous les pays où il existe des oliviers. Sous ce rapport, la situation est la même. Mais il n’en est pas ainsi pour l’olivier lui-même : cet arbre, comme son fruit, n’a qu’un seul danger à craindre : c’est le grand froid d’hiver; lorsqu’une température de 3 à 4 degrés au-dessous de zéro se manifeste immédiatement après la pluie, le froid, surprenant les arbres mouillés, les couvre de glaçons. Un pareil accident est trèsregrettable ; la présence de la glace pendant un jour entier sur le jeune bois suffit pour détruire presque entièrement la récolte de l’année courante, et si la fonte de la glace n’a lieu qu’après plusieurs jours, les branches meurent, et trois ou quatre années, quelquefois un plus grand nombre, suffisent à peine, si cet accident ne se renouvelle pas dans l’intervalle , pour en réparer les suites fâcheuses. 11 peut arriver pis encore : un froid sec de 8 à 9 degrés tue l’arbre jusqu’au pied ; c’est à de telles catastrophes que les départements méridionaux de la France doivent la perte successive de presque tous les oliviers, depuis le funeste hiver de 1789, qui fut le prélude de celui de 1794 et de plusieurs autres aussi rigoureux qui ont suivi à divers intervalles. Nous ne craignons pas de
faire celle douloureuse prédiction : La France, d’ici à quelque temps, perdra tous ses oliviers. Si la lempérature qui s’esl reproduite si souvent depuis quarante ans doit se représenter encore, dans moins d’un demisiècle il ne restera plus à la Provence , de ses oliviers , que de tristes souvenirs.
La Corse est bien loin d’offrir le même danger ; il n’y gèle jamais , le froid n’y est point à redouter pour la mortalité des branches , et encore moins pour celle de l’olivier; par conséquent les récoltes ne failliront jamais. La France, comme on sait, achète tous les ans des huiles étrangères, à Tunis, en Italie, à Candie, en Espagne, pour IGou 20 millions de francs. Il faut que ce soit de la Corse qu’elle reçoive à l’avenir cette denrée de première nécessité. Mais pour cela il faut, sans plus tarder, qu’on accorde à cet arbre précieux tous les soins qu’il réclame; il faut planter sans cesse, il faut greffer sans relâche, il faut perfectionner les moulins à huile, qui sont tout à fait défectueux; il faut que l'ile de Corse produise à elle seule autant d’huile que toute la Provence, il faut enfin que les productions de ce genre n’aient rien à envier aux meilleures de l’Europe.