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CHAPITRE VI LA VÉGÉTATION

La distribution de la végétation est si nette que géogra-

phiquement elle apparaît comme la division la plus typique

en Cote d'Ivoire. Amorcée dès la côte, la zone sylvestre

s'étend à plus de 330 kilomètres dans l'intérieur. Sa limite

Nord suit sensiblement le 8° de latitude de la frontière de

la Gold-Goast à la rivière Gomoé. Elle prend ensuite une

direction N.-S. avec des alternances de savane sur la rive

gauche du N'Zi, s'infléchit jusqu'au Sud de Ouossou dans le

triangle formé par le N'Zi et la Bandama, ne s'étendant à ce

moment que sur J20 à 160 kilomètres de profondeur. Elle

# suit alors le cours de la Bandama pour, de la Marahoué

son affluent de gauche, longer le parallèle 7^*5, remonter vers Vavoua, atteindre la latitude de Man et aboutir enfin à la frontière libérienne un peu au Sud du 8° de latitude Nord, couvrant dans son ensemble 120.000 kilomètres carrés, soit plus du tiers de la superficie totale de la colonie. La puissance extraordinaire et le développement considérable de cette forêt à caractère nettement équatorial, ajoutés aux difficultés d'utilisation des grands cours d'eau qui la traversent,

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Planche X

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Fig. 22. — Savane d'Adjamé.

expliquent les obstacles auxquels se heurtèrent les explorateurs qui, partis du littoral, tentèrent, la plupart sans succès d'ailleurs, de relier celui-ci au Soudan. Par cette forêts la Côte dlvoire a, sur les autres colonies du groupe de l'Afrique Occidentale Française, le privilège de posséder sur son territoire des richesses naturelles innombrables destinées à lui assurer l'avenir économique le plus prospère. Peu à peu les arcanes de la forêt ont été dévoilés. La volonté tenace de l'Européen a eu raison des obstacles qui lui étaient opposés. La voie ferrée Fa d'abord percée de part en part du Sud au Nord, puis des routes larges, de plus en plus nombreuses, dont quelques-unes carrossables ont relié les postes aux stations principales du chemin de fer. L'inventaire scientifique et méthodique de ses richesses ouvre d'année en année de nouvelles ressources au commerce et à l'industrie. Malgré tout, en dehors des voies commerciales qui la traversent, la forêt garde son aspect mystérieux. Elle demeure comme un immense écran à la vision. Elle rebute. Une singulière appréhension saisit lorsqu'on s'engage sous sa voûte. La force de croissance y est prodigieuse. Les cimes des arbres dépassent de beaucoup la hauteur des maisons de Paris à sept étages, atteignant jusqu'à cinquante mètres. Des troncs lisses et droits présentent des circonférences extraordinaires, et l'on se demande comment ces représentants gigantesques de la flore tropicale, dont les racines énormes rampent en palette à ras le sol, peuvent vivre et se tenir en équilibre tiraillés, enlacés, étouffés qu'ils sont par des amas inextricables de grosses lianes. Les grands vents de tornade abattent fréquemment, il est vrai, ces arbres qui, dans leur chute, entraînent avec fracas tout un amas de flore et brisent en

s'écroulant les arbres d'alentour. Les cimes, qui s'étalent au soleil, sont sur leurs branches puissantes l'asile de toute une flore parasite de fougères, d'orchidées, de cryptogames, de toute une végétation qui, faute d'air et de lumière, ne peut se développer sur le sol même. Un espace débroussaillé, une plantation abandonnée deviennent bientôt la proie de la forêt. C'est une course éperdue, une course folle vers la lumière dans laquelle la rapidité de croissance a toujours raison. Ce fait explique l'accaparement des clairières par une végétation arbustive de peu de valeur, à bois spongieux. On s'imaginerait assez que la floraison vient atténuer la monotonie des teintes alors qu'en réalité elle est extrêmement parcimonieuse, peu visible dans les cimes, et que — à part Çcà et là des tulipiers du Gabon à grosses fleurs rouges — ce sont les tons d'un vert sombre qui dominent à peine roussis au début de la grande sécheresse. C'est parmi les arbres les plus hauts, les plus majestueux — comprenant plus de 350 variétés — que se trouvent les essences exploitées, débitées pour l'exploitation en billes de plusieurs tonnes — sous le nom d' <( acajou » (1). Au-dessous de ces essences géantes dont les cimes laissent filtrer un peu de soleil peut vivre une végétation arborescente secondaire de taille encore respectable, s' élevant jusqu'à vingt mètres mais à tronc ou à stipe moins massif. Cette flore domine sur les grands arbres plus rares à proximité de la savane. Là, elle donne à la forêt un aspect plus clairsemé dans ses hauteurs mais plus broussailleux vers le sol où les plantes moins hautes peuvent croître et se

(I) En 1914 il a été exporté de la colonie 42.651 tonnes de bois dont 31.820 du port de Bassam, 5.442 de Lahou-Fresco, 4.303 d'Assinie, 1.087 de Sassandra.

Joseph

Planche XI

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Fig. 23. — Aspect de la grande iorêt.

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Fig. ±i. — Une termitière,

développer. Cette flore arbustive secondaire renferme des essences exploitées constituant de vastes peuplements (palmier à huile, fiintumia elastica^ colatier). Dans la région boisée, on est frappé du peu d'humus recouvrant le sol, lequel parait sur les plateaux et sur les éminences comme lessivé par le ruissellement intense. Cette forêt rebelle à l'incendie est constamment imprégnée d'une humidité chaude qui dégage tour à tour un relent de végétaux en décomposition et des senteurs de lourds parfums. L'atmosphère y est saturée. D y circuler, on éprouve une oppression étrange, une fatigue de tout Têtre, une tension des nerfs due au manque d'horizon, à l'absence d'air libre, au silence, aux difficultés de se mouvoir librement. A chaque pas un nouvel obstacle s'y présente : un arroyo à passer, une zone de potopoto à traverser où Ton enfonce jusqu'au ventre, un rideau de broussailles qu'il faut abattre, un énorme tronc d'arbre qu'il faut franchir, des épines qui arrachent et retiennent, des branches et des lianes qui obligent à se courber.

Il est cependant, au cœur même de la région forestière, des zones déboisées étendues principalement là où les indigènes s'adonnent à la culture du riz rouge. Cette déforestation qu'on observe dans le district de Lakota (pays dida) est surtout typique de la côte jusqu'à la hauteur de Grabo dans le cercle du Bas-Cavally. Alors que les rives du cours inférieur des grands cours d'eau sont couvertes par la forêt dense, celles du Cavally sont peu boisées, très éclaircies, occupées par des rizières et des cacaoyères. Les peuplements de palmier à huile sont moins abondants qu'ailleurs et ne réapparaissent nombreux que dans le district de Béréby.

On a voulu attribuer à l'influence des vents océaniques la

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distribution de la végétation en Côte d'Ivoire (1) : « Ce ne sont pas les lignes du relief culminant, a-t-on écrit, qui jouent le principal rôle dans la division géograpiiique du pays ; on doit plutôt considérer leur exposition plus ou moins découverte aux vents pluvieux de T Atlantique. Ces vents de l'Ouest et du Sud-Ouest, et les plus cliargés d'eau circulent dans les couches basses de l'atmosphère ; ils s'arrêtent dans la partie occidentale de la colonie sur les revers extérieurs des marches du plateau africain dont l'écran abrite ainsi le Baoulé et pewnet la descente des savanes soudaniennes en arrière de la forêt jusqu'à la hauteur de Tiassalé. A l'Est du Baoulé au contraire, la forêt remonte vers le Nord; c'est que le relief moins accusé dès le voisinage du littoral permet la pénétration des vents atlantiques assez loin dans l'intérieur jusqu'aux collines de Bondoukou ». Mais alors comment, dans ces conditions, expliquer l'anomalie des savanes à proximité de la mer et exposées au plein vent de la mousson du Sud-Ouest ? Comment expliquer la présence des savanes de TAkapless (cercle d'Assinie), de Moossou (cercle de Bassani), de Bingerville, de Dabou (cercle des Lagunes), du Yokoboué (cercle de Lahou), de la savane à rônier couvrant la presqu'île de la Bandama ? D'autre part les collines lagunaires, à l'Est et au centre, sont aussi élevées que celles de la côte ouest et susceptibles elles aussi d'arrêter les vents atlantiques. On doit plutôt rechercher ranomalie de la savane du triangle du Baoulé dans la constitution du sol et sans doute résulte-t-elle partiellement du moins d'un déboisement, dune déforestation.

{i) Les colonies françaises. Maxime Petit, lonie II, p. 681 . Larousse, éd.

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Fig. 25. — Savane du Baouli

Fig. 26. — Peuplement de palmiers à huile.

GEOGIUPUIC l'HYSlOLE

Quoi qu'il en soit et malgré son apparente monotonie la savane est extrêmement variée par son aspect et le type de végétation qui y croît. Dans la basse côte, c'est en général la savane avec alternances de petits bois où domine le goyavier, arbuste importé, haut de 4 à 6 mètres et à cime horizontale. Le long de la voie ferrée, au Sud de Dimbokro comme dans la région comprise entre Dimbokro et Toumodi, la savane est une immense plaine piquetée d'innombrables rôniers aux fûts grisâtres. La nature revêt là une rigidité singulière. La grande forêt n'est pas brusquement séparée de la savane par une lisière franche. Elle s'y perd en bois plus ou moins vastes, en galeries forestières sur les rives des cours d'eau. Certaines essences arbustives de la forêt (raphia, palmier nain, sapotacées, palmier à huile) se retrouvent dans les endroits humides jusqu'aux confins septentrionaux de la colonie avec de grands arbres des climats plus secs tel que le caïlcedrat. Les boqueteaux, les bois apparaissent sur les plateaux et les éminences latéritiques, mais les flancs des mouvements du sol sont toujours herbeux par suite de la constitution aréneuse ou sableuse du sol peu propice au développement de la végétation arborescente. En savane croissent des herbes de nature différente dont la plus commune est imper atora cylindrica. L'indigène s'entend fort bien à reconnaître par la variété des graminées si un terrain est favorable ou non aux cultures. Les accidents rocheux du sol, les dômes granitiques et les petits massifs schisteux où la roche intacte affleure sont accaparés par des herbes clairsemées et par des cypéracées. Les savanes du Nord sont Thabitat de petits arbres isolés, rabougris d'allure ; parmi eux le karité {butyrinn spermiim Parkii) couvre d'immenses

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régions. Sur les anciennes plantations ou sur les emplacements des villages abandonnés se rencontrent au Nord du 8° de latitude le baobab, et le fromager si commun dans toute la colonie. Les défrichements sont également la proie d'une graminée épaisse, haute de quatre à cinq mètres, appartenant au genre andropogon alors qu'en forêt, avant de laisser place à une flore arborescente de peu de valeur, les défrichements sont souvent la proie d'une plante haute aussi de quatre à cinq mètres, supportant au sommet une large feuille unique et portant à son pied des fruits rouges trilobés renfermant une pulpe violette, très sucrée.

Annuellement, la savane est soumise à l'incendie aux mois de sécheresse. C'est à ce moment qu'elle revêt son aspect le plus monotone. Jusqu'au crépuscule, l'atmosphère s'y maintient lourde, chaude, pénible au point qu on éprouve une sensation de soulagement infini de traverser l'étroite bande boisée des rives d'unarroyo, d'en respirer la fraîcheur et d'en goûter l'ombrage. La savane est en partie carbonisée ; le sol est couvert de larges plaques de cendres. 11 s'en dégage, Thumidité aidant, une odeur acre de roussi. Les arbres peu élevés sur ces grands espaces mcvrneSj les arbres avec leurs feuilles jaunies ou dorées, rouges ou vertes, avec leurs branches tordues et recroquevillées ont j-ris sous TefFet de la même calamité périodique l'aspect squelettique d'une multitude de madrépores grisâtres. Seuls, les longs rôniers élèvent droit leur fut rigide et leur chevelure inerte au-dessus de cette terre désolée. L'homme incendie la végétation pour l'aider à revivre. Son œuvre de destruction ajîpelle ici le renouveau. Telle qu'elle se présente à ce moment, cette terre est bien la terre atone, la terre morte, la terre du

Joseph

Planche Xtlt

Fig. 27. — Plantation de bananiers et de cacaoyers.

Fig. 28. — Chantier d'exploitation de bois d'acajou.

silence accablant. Mais il suffit d'une tornade pour soudainement, en quelques jours, transformer la nature tropicale et lui donner de nouveau sa prodigieuse luxuriance.

Production de la forêt et de la savane. — Sans entrer dans la question économique et de la mise en valeur de la colonie, nous constaterons que les produits tirés de la forêt représentaient, en 1913, près de 55.960 tonnes à l'exportation/?ar mer. On trouvera ce tonnage détaillé dans le tableau ci-après :

Produits Quantités exportées en kilos

Caoutchouc 960.919

Acajou 42.651.820

Huile de palme 5.378.014

Amandes de palme . . . . 6.166.105

Café 10.613

Fève de cacao 44.660 (1)

Coprah 18.282

Gomme copale 1.599

Noix de cola 672.828

Kapok 2.725

Karité 8.847

Nous y avons mentionné le coprah quoique le cocotier soit un arbre importé dans la zone maritime qu'on rencontre en bouquets, en petits peuplements le long du littoral et près des villages lagunaires. La culture en plantations bien aménagées de ce palmier est susceptible de beaux rendements. Nous avons aussi mentionné la fève de cacao. Le cacaoyer

(4) 48" tonnes en 1916.

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est également un arbuste d'importation. Les efibrts de l'administration tendent à vulgariser peu à peu sa culture rationnelle dans toute la région forestière où l'humidité atmosphérique relative ne s'abaisse pas au-dessous de 70. De beaux résultats ont déjà été obtenus puisque l'exportation des fèves de cacao est passée de 35.576 kilos on 1914 à plus de 100 tonnes en 1915. Signalons que dans les statistiques ci-dessus la noix de cola ne figure que pour l'exportation par mer, mais que ce produit est surtout évacué par les voies terrestres vers le Soudan. La culture du coton, surtout en savane, n'est plus pratiquée seulement pour les besoins locaux. Le coton entre désormais dans les produits exportés où il figurait en 1914 pour 73.436 kilos. La môme année le kapok donnait 5.680 kilos et le karité 41.823 kilos.

(1) Et 28." tonnes en 1916.

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