CHAPITRE VII RÉPARTITION DE LA POPULATION
D'après les recensements les plus récents, on peut admettre que la population de la Côte d'Ivoire est d'environ 1.530.000 habitants représentant une densité moyenne de 4.7 habitants au kilomètre carré, bien faible si on la compare à celle de la France qui est de 75, mais supérieure à celle de la colonie du Haut-Sénégal -Niger qui est de 2.66 (1) seulement.
La distribution de la population est liée à des causes historiques et géographiques. Les migrations, le grand mouvement agni vers l'Est par exemple, ont donné lieu par le refoulement des aborigènes devant les nouveaux arrivants, à des perturbations etlmiques dont il faut tenir grand compte. De même, les séjours des hordes de Samory dans les régions de Bouna et de Kong n'ont pas été sans influer sur le peuplement de cette partie de la Côte d'Ivoire. Les guerres et les massacres, les razzias d'individus dont ces régions furent le théâtre expliquent en partie la faible densité de leur
(1) Haut- Sénégal- Niger, t. L Delafosse.
population qui ne dépasse pas 1 .5 habitant au kilomètre carré. Kong où vivaient il y a vingt-cinq ans 15.000 indigènes n'est plus qu'un village de 3.000 individus, Bouna qui était une ville de 10.000 habitants avant l'arrivée de Saranké Mory en compte à peine 1.000 actuellement (1). De nombreux et gros villages étaient établis aux environs de cette dernière agglomération, mais la région dévastée à plusieurs reprises fut abandonnée à la fin du xix*^ siècle de ses habitants échappés aux massacres, lesquels allèrent trouver refuge sur la rive gauche de la Volta, en Gold-Coast. A présent, jouissant d'une sécurité définitive, ces régions se relèvent de leurs ruines très lentement il est vrai, bénéficiant cependant depuis quelques années du retour au pays d'origine des captifs de la forêt que libéra en grand nombre la pacification de la Côte d'Ivoire.
Mais l'argument géographique a sa valeur dans la distribution de la population. Le contraste frappant de la région comprise entre Dabakala et Kong avec celle environnant Koroko peut expliquer la différence de peuplement qui a sans doute toujours existé entre les deux pays. Le premier est mal arrosé, aréneux, sablonneux, souvent bas et marécageux (Lato, Kinkenné), le second présente un sol plus frais, plus riche en sources et en ruisseaux, plus propice aux cultures.
Le Baoulé, compris dans le vaste triangle formé par la Bandama et son affluent de gauche le N'Zi, est incontestablement la zone favorisée de la colonie au point de vue du l)oupleinent. L'alternance des bois et de la savane, des ter-
(1) Les Etats de Bouna . Lieutenant Chaudron. J90:i.
GÉOGRAJ»HIE PHYSIQUE 89
rains argileux et poreux, le développement du bassin de la Bandama ont pour beaucoup contribué à l'établissement dans le pays d'une race d'agriculteurs laborieux. Une partie de la population s'adonne à l'orpaillage.
Un fait remarquable est la répugnance qu'ont les indigènes à s'établir dans les vallées. Il ne saurait s'expliquer autrement que par le désir de s'éloigner le plus possible des zones humides qui sont des foyers de malaria et le lieu de prédilection de la mouche tsé-tsé. Les populations se groupent de préférence sur les éminences des rides du terrain et occupent les plateaux. Le sol est souvent imperméable et soumis à un ruissellement intense, d'où la préoccupation pour l'habitant de se soustraire aux inondations et d'éviter le ravinement du lieu où le village doit être construit. On constate que des populations qui se nourrissent beaucoup de poisson vivent fréquemment loin des cours d'eau. Mais les habitants entretiennent sur les rives de ceux-ci des campements provisoires de pêche où ils vont à tour de rôle séjourner quelques jours pour s'approvisionner et faire fumer sur place le produit de la pêche. Certaines agglomérations sont situées à de telles distances des ruisseaux et des points d'eau que les femmes sont obligées en saison sèche d'effectuer journellement 10 à 15 kilomètres pour chercher l'eau nécessaire aux besoins du foyer. Le long des cours d'eau enfin, les villages sont le plus souvent bâtis sur les éminences qui obligent la rivière à changer de direction.
Les indigènes des régions montagneuses ont tendance à s'établir en petits campements sur les crêtes et sur les flancs des hauteurs. Les gens du Toura occupaient jusqu'en ces dernières années des villages en nids d'aigles au sommet de
pics i)eii accessibles et entretenaient leurs plantations dans la plaine. 11 faut évidemment voir aussi dans la nature de leur établissement traditionnel un moyen de défense.
Il arrive qu'une région est désertique sans motif géographique, simplement parce que la légende et la superstition en éloignent l'indigène (cercle de Lahou : zone comprise entre le Nord de la lagune et les tribus (îagoua e* Goboa) ; mais, dans bien des cas aussi, l'indigène cherche à s'établir en pleine brousse avec la seule préoccupation de se dérober à toute autorité dans un refuge caché, impénétrable dont seul il connaît les moyens d'accès. On a peu de renseignements au sujet des sources précises de recrutement des esclaves que les négriers échangeaient autrefois sur cette partie de la Côte d'Afrique pour les amener en Amérique. Mais il se peut que, pour échapper à la traite, les aborigènes aient abandonné les régions désertiques qui, non loin de la Côte, s'étendent entre Grabo et Pagouéhi, Sassandra et Soubré, le littoral de Lahou et les tribus Goboa et Gagba.
Le littoral et les rives des lagunes sont occupés par une population dont la densité moyenne est de 6 à 8 habitants au kilomètre carré. Les indigènes de certains groupements étaient autrefois les écumeurs de la lagune (Ebriés, gens de Tioko dans la lagune de Lahou). De leurs villages établis sur les éminences, ils surveillaient le passage des pirogues et se livraient à leur chasse pour les piller. Toutefois, la pêche et l'exploitation du palmier à huile paraissent avoir été les principales causes d'attraction de la population lagunaire. [^'industrie des palmistes et de l'huile de palme explique la présence déplus de 2.000 habitants dans l'île de
Lauzoa (lagune de Lahou) située au milieu de baies nombreuses constituant une immense palmeraie. L'installation des villages sur le littoral semble due autant à la pêche qu'à l'extraction du sel marin qu'avant notre arrivée les indigènes échangeaient dans l'intérieur. Cette dernière industrie est aujourd'hui abandonnée.
Il n'existe aucune grosse agglomération indigène en Côte d'Ivoire. Les plus importantes (Lahou, Koroko, Bondoukou, Kong) ne dépassent pas 3.500 à 4.000 individus. A cela on ne peut trouver pour raisons que la pauvreté du sol qui oblige à la rotation des cultures, l'individualisme d'autrefois et les guerres continuelles qui se livraient dé village à village.
La population noire étrangère, troupes non comprises ne dépasse pas 10.000 habitants. La population européenne n'a jamais excédé 1.170 habitants. Elle est répartie dans les grands centres commerciaux et administratifs (Bassam, Abidjan, Bingerville, Bouaké, Dimbokro, Lahou, Aboisso).
Nous donnons ci-après par cercle la population indigène de la colonie et la densité de cette population au kilomètre carré.
RépartitloM par eerclc de la popsiBatio^
Cercle du Baoulé. . .
— N'Zi-Comoé .
— Haut-Sassandra
— Kong . . . .
— Odienné . .
— Touba . . . .
PREMlKRi: PARTIE
Cercle du llaut-Cavally — Lahou .
tmi
fOLTi,
Km.
Fig. 6. — Densité de la population.
Lagunes .
Gouros. .
Cercle du Ouorodougou . .
— Boudoukou . .
oG.OOO
— Agnéby . . .
— Tagouanas . .
— Bas-Sassandra .
— Bas-Cavally . .
— Indénié . . .
— Assinie . . .
— Bassam . . .
Densité de Sa |)0|ialatioii an kilomètre carré et par cercle
Cercle du Baoulé. . . .
lO.S
Lagunes . . .
Haut-Sassandra . .
Touba ....
N'Zi-Comoé . .
Lahou ....
Kong ....
Gouros. . . .
Tagouanas . .
Odienné . . .
Agnéby . . .
Ouorodougou .
Ces chiffres ont été obtenus en retranchant de la superficie des cercles des Lagunes, d'Assinie et de Lahou la surface lagunaire qu'ils comprennent. Nous ne mentionnons pas la densité du cercle de Bassam dont la population indigène est en très grande partie flottante.
PREMIERE l'AUTlE
(jcrclc
(lu IJaut-Cavally
Assinie . . .
Bas-Sassandra .
Indénié . . .
Bas-Cavally . . .
Bondoukou .