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CHAPITRE II ETHNOGRAPHIE DESCRIPTIVE

Le village. — A quelques exceptions près, les villages diffèrent plus d'aspect par le mode d'assemblage des cases que par le type de construction de celles-ci. Tantôt, et c'est le cas le plus fréquent, les huttes sont plantées pêle-mêle sans aucun souci d'alignement, tantôt les villages s'étendent en longueur, les cases étant bâties le long d'une large avenue (Ebrié, Attié, Dida, Schien). Dans certaines agglomérations, les groupements ou les familles sont séparés en quartier soit par une tapade en nervures de raphia (Brignans de Lahou), soit par un mur d'enceinte en brique sèche (Dioulas). Les cases dune même famille sont parfois reliées les unes aux autres par un mur bas en terre. En forêt, le village de défense est construit au beau milieu d'un fourré à proximité souvent de la savane, et protégé par une solide palissade de planches bordée quelquefois à l'extérieur d'une rangée dananas (Gouros, Schiens). Aux villages Dans, perchés sur des éminences, on accédait par de lourdes portes après avoir gravi un sentier très raido ou même une échelle. Les agglomérations touras (cercle de Touba) sont juchées à des hau-

teurs atteig-nant 600 mètres autour du sommet des pitons ressemblant « à des pigeonniers ou à d'immense ruches » (1).

En dehors du village proprement dit existe le campement de cultures nécessité par l'éloignement fréquent des plantations du village par suite de la pauvreté du sol obligeant à la rotation des cultures. Nous ne ferons que mentionner le campement de refuge composé de quelques cases perdues en pleine brousse où les indigènes récalcitrants et mécontents aimaient à aller s'installer loin de leur agglomération de façon permanente pour échapper à toute sujétion et à toute autorité.

Signalons enfin un petit village lacustre peu important d'ailleurs à l'Ouest de la lagune Ebrié (Tiaka).

L'habitation. — L^habitation commune dans toute la colonie est la case à mur d*argile et à toiture de chaume. Toutefois la ^'case entièrement en terre est assez fréquente dans les villages de la haute côte.

Dans la zone sylvestre la couverture de la case est généralement faite d'une forte épaisseur de feuilles de palme tressées, mais il n'est pas rare qu'elle soit en feuilles de « bogri » (2) très résistantes et écaillant agréablement la toiture comme de petites ardoises arrondies. En savane, la toiture consiste en paquets d'herbe sèche convenablement rassemblés, en une simple couverture de feuilles de rônier ou bien encore celles-ci forment une première couche protectrice entre la charpente faite de bans et l'épaisseur d'herbe

(i) Capitaine Laureni .

(2) En brignan. En agni : morowa-nia

sèche. Dans la région de Bouna, les indigènes disposent d'une graminée d'excellente qualité très dure, de belle couleur dont ils font des toitures solides et fort belles. Chez les Pallakas entre Kong et Koroko, nous avons vu des cases recouvertes de longues tiges de mil.

Sur le littoral sableux, les parois des cases consistent en nervures de raphia très serrées en raison de la difficulté pour les indigènes de se procurer de la terre argileuse. Mais dans l'intérieur, les parois des habitations sont le plus souvent constituées par un clayonnage sur lequel est appliquée une couche plus ou moins épaisse de terre triturée dans l'eau ou bien uniquement par des boules de terre superposées, et dans la haute côte souvent par des briquettes préalablement séchées au soleil. Les murs sont enduits d'argile rouge ou blanche, et le sol damé est passé fréquemment cà la bouse de vache.

En pays agni-baoulé, la case rectangulaire est construite avec une véritable recherche de confortable et même de goût. Dans les cercles d'Assinie et de Tlndénié, elle est parfois couverte de tôles. Les portes sont sculptées ainsi que les volets des fenêtres qui sont toujours petites. La case est fréquemment entourée d'une vérandah avec des piliers de support formant des colonnades spiralées assez originales. L'intérieur de la case est balayé plusieurs fois par jour ainsj que ses abords. La case agni à étage est assez commune dans l'Est de la Colonie ; on la trouve jusque dans la région du Rarabo dans le Bondoukou.

Les peuples agni-ashanti, koua-koua et mandé ont substitué dans beaucoup d'agglomérations le lit à la natte, du moins les hommes. Ce lit est un cadre de bois sur lequel sont

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posées de longues et flexibles nervures de raphia. Le matelas de kapok, de coton ou de paille est de plus en plus adopté et la moustiquaire a fait son apparition dans les chambres à coucher de certains notables. L'habitation est souvent ornée extérieurement sur les murs de dessins représentant des animaux ou des formes géométriques (rosaces, triangles, arcs de cercle) peints en rouge, en bleu, en noir ou en blanc. Des bas-reliefs décorent les murs et dénotent chez ces peuplades un sens artistique réel quoique extrêmement primitif.

L'habitation chez les peuples de la famille koua-koua ressemble à l'habitation agni-ashanti, mais elle est en général moins soignée, moins bien entretenue et parfois minable (Abbeys).

Nous signalerons un type de case assez curieux en usage chez les Abidjis du cercle des Lagunes, dans certains villages du Sud du Baoulé et que nous avons rencontré dans une partie du pays dida (cercle de Lahou) (1). Elle présente une cour centrale ayant un diamètre variant de un à dix mètres et davantage, entourée d'une vérandah au sol légèrement surhaussé, bien damé et servant d'abri aux femmes pour faire leur cuisine, puis d'une série de petites loges également surhaussées et qui sont les chambres de chaque membre de la famille. Deux ou trois portes ouvrent sur l'extérieur. Au centre de la cour se trouve parfois un fétiche. Dans cette cour le bétail est parqué le soir tandis que la volaille se groupe sur la toiture de chaume. Ce genre d'habitation dont la disposition est à coup sûr inspirée par le souci de se

(1) Ce type de case est également connu au Nord d'Agboville et sur les bords de la Bà (région d'Assikasso) .

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défendre contre les hommes et les fauves est reniarqual)le par le nombre d'individus qu'il peut abriter. De petits han. gars placés à rextérieur sont la réserve du l)ois, les salles de bain et les communs. Le même type de construction à petits compartiments existe en pays attié, mais à forme carrée et avec des portes à chaque angle.

La case est petite, basse, rectangulaire chez les Bétés e les Schiens ouverte d'une porte du côté de la brousse e. d'une autre sur l'avenue traversant le village de direction Nord Sud. On observe fréquemment sur les murs des habitations lagunaires, du bord de la mer ou des rives des cours d'eau importants, des dessins représentant des chaloupes ou de grands vapeurs.

Dans le cercle du Bas-Gavally, habitat de dilierentes petites tribus kroomen, la case est remarquable de confortable et d'entretien. Sur la côte comme dans l'intérieur, c'est une haute et vaste hutte ronde atteignant dix mètres de diamètre, aux parois faites de planches de parasolier ou d'autre bois tendre bien taillées, d'égale largeur, convenablement jointes quelquefois crépies, et soutenues latéralement par des branches flexibles, verticalement par des piquets bien droits. Aérée de plusieurs portes de hauteur suffisante, parfois de petites fenêtres, recouverte d'une toiture de feuille de palme en forme de cône et se terminant en chapeau par un rebord de 0,40 à 0,50 centimètres, la case Kroo est intérieurement plafonnée à la base de la toiture en sorte que sa partie supérieure forme un grenier — la réserve de riz — auquel, à l'intérieur, on accède par une échelle. La femme kroo cohabite avec son mari et fait sa cuisine dans l'habitation même noircie par la fumée du foyer. Un coin de la case lui est

Joseph

Planche XX

Fiy. 43. — L;i iiios(|uéo de Boiina.

Fig. 44. — Vue de Bondoiikou,

Fig. 4o. — Le poste de Bouna.

laH

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réservé. Les ustensiles du ménage suspendus à la muraille dans un alignement parfait reluisent de propreté.

Sur la rive gauche du Cavally les quelques villages à cases rectangulaires que Ton rencontre sont celles de Libériens « civilisés » ayant émigré en territoire français.

Une disposition coimnune des cases de la cour familiale en pays agni et koua-koua est celle de deux cases rectangulaires perpendiculaires à une troisième et s'appuyant à une tapade les entourant. A la porte de celle-ci sont suspendus divers objets protecteurs des habitants.

Chez les peuples de la famille voltaïque, la case est Jiabituellement ronde à parois peintes de noir ou de rouge. La case Pakhalla de la région de Bouna est propre, spacieuse ; la toiture ne repose pas directement sur le mur mais sur des blocs de terre ou de pierre destinés à l'isoler des termites. Des ouvertures de dix centimètres de diamètre sont percées dans les murailles et servent autant à l'aération qu à voir ce qui se passe à l'extérieur. Ces cases sont jDarfois reliées entre elles par un mur d'enceinte de taible hauteur.

La sokala birifo est entièrement en terre, les murs bas sont crénelés. On accède aux terrasses par une échelle faite d'un tronc d'arbre à encoches.

En pays mandé, tous les types de case sont représentés : la petite hutte, la grande case ronde, et la case à terrasse. Chez les Sénoufos on rencontre des villages où, seule l'habitation du chef est à terrasse et domine toutes les habitations cylindriques à couverture conique de l'agglomération. Les cases dioulas (Kong, Bondoukou, Sandiévi, etc.) sont entièrement en terre. La terrasse est faite de stipes de yhœnix spinosa (dattier nain), de bans couverts de feuilles de rônier

et de terre formant argamasse. Les murs percés de fenêtres minuscules sont crénelés, et les portes vont en s'élargissant vers la base. Ces liabitations sont extrêmement chaudes et souvent malpropres. 11 est des villages mandés où la seule habitation en brique sèche est la mosquée. Dans une même agglomération du Barabo, nous avons pu noter tous les types de case : ronde et rectangulaire à couverture de paille, et carrée à terrasse.

Le vêtement. — 11 est réduit dans la plupart des groupements à sa plus simple expression. L'enfant jusqu'à sept ou huit ans ne ruine pas sa famille pour son habillement. Il va nu. Dans les agglomérations côtières, dans les villages voisins des centres commerciaux et chez les Agnis de Test on trouve une tendance des habitants à se couvrir de pagnes d'importation. Les Ebriés des environs de Bingerville, qui en portaient rarement il y a huit ans, en ont presque tous à présent. Mais en règle générale, le costume de l'homme consiste en un morceau d'étofié passant entre les jambes et autour des reins, celui de la femme en un morceau d'étoffe ou de pagne raphia passant entre les jambes et soutenu par une ceinture de perles ou une simple cordelette. Le morceau d'étoile est chez nombre de peuplades remplacé par quelques feuilles (Birifo, Sénoufo, etc.). Toutefois dans beaucoup de groupements, au village, les hommes portent à la faron d'une toge, souvent d'un péplum, un pagne de cotonnade tissé dans le pays ou acheté à des colporteurs ou encore un pagne d'importation. La femme se vêt d'un pagne serré soit autour des reins, soit autour de la poitrine et quelquefois, en sus, d'un pagne lui couvrant les épaules. Les Coulangos portent une sorte de caleçon couvrant la nudité et qui a la particularité

d'être frangé comme un chasse-mouches. Les hommes des petites trihus kroomen du Bas-Cavally et du Bas-Sassandra ont le torse protégé par un tricot; ils portent le pagne enroulé à la ceinture et couvrant les janihes.

Les peuples de la haute côte sont en général davantage vêtus peut-être à cause de la température parfois très fraîche de cette région. Nombreuses sont les tribus appartenant aux familles sénoufo, voltaïque et mandé où le vêtement de riiomme est une blouse de cotonnade largement échancrée sur la poitrine et sur le dos et coupée soit à la hauteur des genoux, soit à mi-jambes. Les populatioiis islamisées sont les mieux vêtues. L'homme s'habille d'un pantalon très flottant serré au-dessus des chevilles ou d'un pantalon serré le long des jambes ; il se couvre d'un boubou généralement bleu ou blanc ou d'une blouse de même couleur ; il porte soit la toque, soit le bonnet, soit la petite chéchia. Les femmes âgées sont vêtues du boubou ; les jeunes femmes ont le pagne serré autour des reins, souvent un autre pagne ainsi qu'un long voile posé sur la tête couvre les épaules et la poitrine.

Parures. — A l'occasion de fêtes, les populations animistes se peignent le visage et le torse de différentes couleurs, particulièrement de la sève blanche de certaines sapotacées. Cependant il ne faut pas confondre ces ornements avec les médicaments végétaux que les indigènes s'appliquent sur le corps et la figure.

Un peu partout, en forêt comme en savane, la parure ordinaire consiste en filières de perles suspendues à une mèche de cheveux, nouées autour des poignets, des bras ou des jambes ou portées en collier autour du cou. Chez les Koua- Koua, les Baoulé et les Agni-Ashanti se rencontre fréquem-

ment la perle d'Agri vraie ou fausse, bleue à reflet verdâtre, cylindrique, de trois ou quatre centimètres de long et d'un demi-centimètre de diamètre. Son origine vénitienne ou égyptienne est fort discutée. Les chevilles supportent parfois de gros bracelets de bronze ou de petits bracelets de fer à nombreuses encoches contenant chacune une bille qui tinte à la marche. Les Kroomen ont fréquemment le poignet encercle d'un cylindre d'ivoire. Enpaysagni, baoulé et koua-koua, signalons encore des peignes d'ivoire et de bois sculptés, des bijoux d'or, des pépites. Le métal précieux est pesé avec des poids locaux la plupart en cuivre et représentant les choses les plus diverses (animaux, fruits, objets, ctc). L'unité de poids est le « takou », graine rouge et noire de la liane abrus pecalorus qui correspond à cinquante centimes d'or.

Dans le Nord de la colonie, chez les Mandés principalement, les bijoux sont confectionnés avec notre monnaie divisionnaire d'argent : gros bracelets plus ou moins travaillés, chaînes, lourdes bagues portées au pouce de la main ou aux doigts de pied, épingles à cheveux, anneaux d'oreille. Les gris-gris ou sachets de cuir, les filières de perles, l'agate et l'ambre entrent également dans la parure de ces populations. Chez les peuplades les plus primitives la parure est réduite à des bracelets de cuir, de fibres ou de fer spirale (Birifo, Lobi). En pays mandé, les femmes se bleuissent les paupières à la galène et se peignent souvent les ongles de rouge.

Armes. — Presque toutes les tribus étaient jusqu'à l'achèvement de la pacification amplement pourvues du long fusil de traite à silex. C'était l'arme de chasse et de défense par excellence. Le désarmement d'une grande partie de la colonie

à partir de Tannée 1909, et l'interdiction d'importer les fusils de traite à pierre ou à piston font que les indigènes reviennent de plus en plus à l'usage des pièges pour la chasse. Ils excellent d'ailleurs à en confectionner des modèles les plus variés. La flèche et la lance ne sont emjîloyées que par quelques peuplades habitant entre Bandama et Gavally, par les Pakallas de la région de Koroko et par les Lobis et Birifos du Nord-Est. La match ette, long couteau à manche court, est en usage partout.

Alimentation. — La nourriture est surtout végétarienne . L'indigène est grand amateur de viande ; il s'en gave littéralement pendant plusieurs jours lorsqu'un chasseur du village a eu la bonne fortune d'abattre un éléphant ou un hippopotame, mais il s'accommode exclusivement de légumes tant que les aléas de la chasse l'y obligent. Aucun gibier ne répugne à son goût, la chair avancée d'animaux trouvés morts dans la brousse ou du bétail mort de maladie est consommée dans plusieurs tribus. Il est cependant quelques animaux, différents suivant les familles et les peuplades, que la tradition empêche de consommer.

Le poisson fumé est très recherché des gens du Baoulé et de la forêt. Dans le Nord, on trouve sur les marchés du poisson sec apporté des rives du Niger par les colporteurs soudanais. Dans quelques régions l'escargot abonde (Indénié, Dida). Il est récolté, fumé, enfilé dans une cordelette de raphia et donne lieu k un certain commerce (1).

Les aliments sont généralement bouillis. La banane et les épis de maïs sont cependant parfois simplement grillés.

(1) Dans quelques régions iBoudoukou) certaines variétés de chenille entrent dans la nourriture des indigènes qui les font sécher.

Une fois bouillis, les légumes sont pétris dans un mortier et présentés sous forme de boule. La sauce, dans laquelle baigne, le cas échéant, delà viande ou du poisson, est présentée sur un plat spécial. Elle se compose, suivant les régions, d'huile de palme, d'arachides pilées, de graisse de karité, de graisses oléagineuses, de petites tomates, de jeunes feuilles de fromager, de baobab, d'oseille sauvage, de soùmboula, de gombo et de divers autres condiments de brousse. Elle est toujours fortement pimentée. Le fond de la nourriture des habitants de la forêt est constitué surtout par la grande banane-légume dite banane-cochon ou par du manioc. L'igname, le riz, le maïs et le mil sont les légumes de consommation courante des habitants du centre et du Nord de la colonie avec l'arachide, la patate, les haricots. Le champignon entre partout aussi dans la nourriture. Parmi les fruits goûtés des indigènes, signalons l'ananas, l'orange verte, le citron, la papaye, la noix de cola et quantité de fruits de brousse. Comme boisson en dehors de l'eau, l'indigène extrait des palmiers le vin de palme ou bangui, fabrique de l'hydromel et au Nord du dolo en faisant fermenter le maïs ou le mil. Il arrive pendant les années de mauvaises récoltes que, dans plusieurs régions, les noirs soient contraints à se nourrir en bonne partie de plantes et de racines de la forêt. Les indigènes ne sont peut-être pas à proprement parler géophages comme on l'a prétendu. A peu près partout les femmes seules mâchent des boules d'argile blanche principalement au cours de leur grossesse et cette manie semble être une perversion de Tappétit, un cas de pica.

Industrie. — L'industrie indigène est des plus pauvres. Autrefois, le Jong du littoral, il existait des campements où

les indigènes s'adonnaient à l'extraction du sel marin pour l'échanger dans l'intérieur. L'importation à bon compte de ce produit a fait disparaître cette exploitation. Sur la côte et les rives laganaires, l'indigène s^occupe de la pêche et de la préparation du poisson fumé objet d'un important commerce. La pêche en mer se fait à la ligne de fond et à la seine. L'indigène s'en va à la recherche du poisson dans de grosses pirogues en forme de baleinières taillées dans un tronc d'arbre ou bien dans des pirogues minuscules où seul un homme peut prendre place. Des pêcheurs de quelques villages côtiers émigrent une partie de l'année pour continuer leur exploitation en des parages plus poissonneux ; c'est ainsi que, chaque année, environ soixante Alladians de la région de Jackville passaient autrefois (1) quelques mois à Lahou, et y continuaient leur industrie. Mais la pêche en mer est de plus en plus pratiquée sur la côte Ouest par de petites colonies de Fantis.

En lagune, la pêcherie est faite de grands barrages en labyrinthe fabriqués avec des nervures de feuilles de raphia, mais la pêciie s'y fait aussi au filet et à l'hameçon. Dans les fleuves et les rivières, le noir pose des barrages le long des rives, suspend des hameçons à une liane barrant le cours d'eau, emploie des nasses et plus communément prend le poisson avec des végétaux toxiques.

La région Nord-lagunaire est la zone de prédilection du palmier à huile dont l'exploitation partielle occupe un grand nombre de bras. L'indigène fait l'huile de palme pour l'exportation suivant le procédé local de préparation de ce pro-

(I) Encore en 4908 et 4909.

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(luit pour la nouiriturc où il entre en abondance, c'est-àdire avec des moyens extrêmement rudimentaires. l/tiuile contient de ce fait beaucoup d'impuretés qui la font déprécier sur les marchés d'Europe. Les Kroomen du Bas-Gavally utilisent un pressoir à huile curieux et même intelligemment compris. Les fruits de palme une fois bouillis sont mis dans un long panier de raphia fermé à ses deux extrémités et fixé à un cadre ; cà l'aide d'un long manche de bois placé entre les lianes le soutenant à sa partie supérieure il est possible de faire subir à ce panier un allongement et une torsion qui compriment les fruits. L'huile se dégage de la pulpe par toutes les mailles du panier. L'installaticm, depuis quelques années, d'usines européennes pour l'extraction directe de l'huile des fruits a permis d'obtenir un produit très pur. La multiplication de ces usines réduira peu à peu le rôle de l'indigène à celui de récolteur. Celui-ci ne sera pas atteint de ce fait dans ses ressources. Au contraire, pour le plus grand bien du développement économique de la colonie, il pourra exploiter les immenses palmeraies couvrant le pays que le manque de main-d'œuvre a obligé de délaisser jusqu'à présent en grande partie. Ajoutons qu'aux femmes est réservé le concassage des graines de palme dont les amandes sont exportées chaque année par milliers de tonnes. (1) L'industrie du tissage est inconnue de beaucoup de tribus de la forêt, des Dans, des Touras, Ouobés, Guérés et Bétés par exemple (jui sont obligés d'acheter aux colporteurs le peu d'étoffe nécessaire à leurs besoins. Les Birifos et les Lobis

(1) Lintroduclion dans le pays de concasseurs mécaniques augnienle beaucoup la production des amandes depuis quelques années, près de 8.000 tonnes ont été exportées en 1916.

ignorent le vêtement ce qui leur permet naturellement de se passer de cette industrie. En forêt, le vêtement sommaire destiné à cacher la nudité, le pagne et la couverture sont souvent faits d'une écorce bouillie et martelée d'un arbre appelé « godai » en l)rignan et « bofouin » en agni. Dans Tarrière-pays de Lahou, les femmes tissent sans métier de beaux pagnes de rapliia très solides et très souples, teints en marron, noir et rouge-brique. A peu près dans toute la Côte d'Ivoire on rencontre des tisserands, mais c'est au Baoulé et dans la haute côte, où le cotonnier est cultivé sur d'assez grandes étendues, que les industries de la filature (réservée aux femmes), de la teinture et du tissage sont les plus développées. Avec le fil d'importation les Mandés et les Goulangos confectionnent des pagnes et des voiles à colorations variées.

Les forgerons que Ton rencontre un peu partout extraient le fer de la latérite et fabriquent surtout des outils agricoles, des fers de lance ou de flèche, des haches, des couteaux. A eux revenait on outre dans le Nord-Ouest la fabrication de la monnaie du pays, du sonibé, tige de fer aplatie, représentant une valeur de cinq à dix centimes et retiré de la circulation depuis quelque temps. Les sculpteurs sur bois, les fabricants de pirogues, de chaises, de portes, de tam-tam, de statuettes, de cuillers, de mortiers se rencontrent partout. La poterie est fabriquée par les femmes, parfois non sans un certain goût artistique (Akoué, Attié).

Les bijoutiers fabriquent dans les régions d'orpailleurs des épingles de cheveux, des masques et des plaquettes d'or ; dans la haute côte ils s'adonnent surtout au travail de l'argent. En pays mandé, on rencontre quelques brodeurs, des

savetiers, des indigènes travaillant le cuir. L'industrie des nattes et de la. vannerie est répandue dans toutes les régions.

Nos écoles professionnelles et les colonies anglaises voisines fournissent à la colonie un certain nombre de charpentie?*s, d'ajusteurs, de mécaniciens et de maçons.

L'or n'a été exploité jusqu'à présent par les indigènes que dans l'Est et le centre de la Côte d'Ivoire, dans les cercles d'Assinie, de Flndénié, en pays attié (cercle de l'Agnéby)^ dans le cercle du N'Zi-Gomoé (Akoués, Faafoués des bords de la Bandama), dans le cercle des Gouros (Yaouré), dans le cercle du Baoulé au voisinage du N'Zi et dans le cercle de Bondoukou jusqu'à la latitude 7"5. Nous reproduisons ci-après une communication que nous avons faite sur cette question à la Société d'anthropologie de Paris (1).

Exploitation indigène de Vov. — Les travaux effectués par les indigènes de la Côte d'Ivoire pour exploiter l'or soit des filons, soit des gîtes alluvionnaires, ont été jusqu'à présent les seuls guides de la prospection européenne. Cela se conçoit aisément dans une colonie où les investigations géologiques et minières sont rendues très difficiles tant à cause de la forêt dense qui y couvre une superficie de plus de 120.000 kilomètres carrés que par suite de l'épais manteau latéritique ou aréneux qui dissimule en partie les affleurements de roches dans un relief très usé et remanié.

L'exploitation de for de la Côte d'Ivoire remonte à une époque déjà lointaine : les Faafoués du Baoulé auraient commencé l'exploitation du Kokumbo Bocca (2) il y a 150 ans. L'or a été recherché dans les terrains schisteux lardés de

(1) Extraits des Bulletiîis et Mémoires, Séance du 15 mai d91<j.

(2) Bocca signifie « montagne » en langue agni.

filons de quartz (Baoulé) et dans les placers formés de produits détritiques de décomposition schisteuse (Sanwi, Yaouré, Akoué, Indénié, Baoulé). Les régions où l'activité des mineurs indigènes s'est portée sont, sur des étendues parfois assez considérables, transformées en de véritables écumoires et rien n'est dangereux comme de les parcourir, une mince épaisseur de feuilles dessécliées cachant dans un pays généralement broussailleux de nombreux puits souvent profonds et rapprochés les uns des autres.

Or filonien. — Le Kokumbo Bocca, situé à quelques kilomètres de la rive gauche de la Bandama, fait partie d'un massif schisteux. Il est percé en maints endroits, sur les flancs et la crête de trous réguliers aux abords desquels sont accumulés les terres de déblai. Ce sont des cylindres verticaux de 0 m. 70 à 1 mètre de diamètre et de profondeurs variables : un prospecteur m'a signalé un puits de 78 mètres représentant plus de deux maisons de Paris superposées. Au fond de ces trous qui communiquent entre eux sont de vastes chambres et des galeries permettant au mineur de suivre 'et de travailler le filon-mère ou ses apophyses. Pour descendre ou monter dans les puits, l'indigène adossé contre la paroi que ne soutient aucun travail de charpente s'aide des mains et des pieds d'encoches successives ; on conçoit que le travail du mineur soit fort pénible et que les risques d'asphyxie et d'éboulement qu'il affronte dans ces étroites cheminées sont considérables. Il suffît d'ailleurs d'un accident suivi de mort pour que les travaux soient irrémédiablement abandonnés à l'endroit où il s'est produit qui, quelle que soit sa richesse aurifère, devient « fétiche » pour longtemps.

DKIIXIKME PAR ri K

Les puits se présentent, en général, par rangées parallèles à la tête du tîlon ; leur profondeur croît par consé- ([uent plus réloigncment de l'aftleuremont augmente.

On sait que dans les filons de quartz For se trouve en traces, en plages ou en grains très fins. Les indigènes reconnaissent à leur couleur les roches à bonnes teneurs. Us se servent de leur bouche comme d'un vaporisateur, lancent leur salive sur la face brisée du quartz et parviennent par ce moyen curieux à discerner des traces d'or presque invisibles pour le profane.

Les outils dont se serv^ent les Faafoués pour creuser les puits sont au nombre de trois : une pelle à manche recourbé de 0 m. 40, un piochon à manche droit de même longueur, un pic grossier consistant en un bâton à l'extrémité duquel est fixé un cône de fer épointé. Lorsqu'il rencontre une roche par trop résistante au pic, le Faafoué fait un feu de bois pour l'échauffer puis verse de l'eau par l'orifice du puits pour fissurer et faire éclater le quartz. Les produits du déblai sont montés dans un panier de raphia suspendu à une corde du même textile par l'aide qui se tient assis à l'entrée du puits. Les blocs de quartz sont séparés des schistes et de la terre puis transportés au village où les femmes les concassent, les pulvérisent sur une dalle de pierre. Une fois la « porphyrisation » obtenue, elles procèdent à la balée comme pour les alluvions. C'est, on le voit, un métier de patience qui n'est du reste guère rémunérateur ; mais l'or a pour les indigènes une telle valeur que cette particularité leur importe peu.

En ce qui concerne l'exploitation de l'or filonien, il est intéressant de noter qu'à Nzaakro dans le Baoulé et à Dau-

Joseph

Planche XXI

Cliché Slé d'Anthropologie de Paris,

Fig. 46. — Poids locaux pour peser l'or.

Cliché Sté d'Anthropologie de Par

Fig. 47. — Poids locaux pour peser l'or.

gora dans le Sanwi, les indigènes ne travaillent pas toujours au moyen de puits, mais qu'ils ouvrent aussi soit de longues tranchées sur les éminences, soit de vastes cavités de 5 à 6 pieds de fond seulement.

Or alluvionnaire. — Dans certaines régions, les indigènes (Yaourés, Akoués, Indénié) ont renoncé à l'exploitation de l'or fdonien en raison des faOîles teneurs du quartz pour ne se livrer qu'à celle des gîtes alluvionnaires cpi'ils ont parfaitement bien repérés. Dans le gîte d'Angovia qu'il m'a été donné de visiter dans le Yaouré les puits nombreux atteignent des profondeurs de 15 à 20 mètres. Le placer est situé dans une dépression et résulte d'un dépôt lacustre ; les travaux indigènes traversent en efiet des couches régulières de terre ferrugineuse à cailloux roulés et à gravier pour atteindre une couche de terre jaunâtre avec quartz et schiste fragmentés, puis une couche déterre blanche de peu d'épaisseur. Ce sont les terres de ces deux couches que l'indigène extrait pour les traiter à la bâtée et en tirer l'or alluvionnaire qui se présente en poussières, en grains ou en' pépites. La bâtée baoulé consiste en une calebasse de bois de 0 m. 50 à 0 m. 60 de diamètre trop creuse et beaucoup moins pratique que la bâtée siamoise par exemple. Il s'en trouve dans presque toutes les cases chez les Faafoués et les Yaourés.

Les indigènes ne s'en tiennent pas à l'exploitation des grands dépôts alluvionnaires et des filons quartzeux ; ils recherchent également le métal précieux dans des cavités peu profondes qu'ils creusent dans le lit desséché ou dans les vallées du cours inférieur des ruisseaux torrentiels. J'ai observé un certain nombre de ces cavités au pied des montagnes du Yaouré.

Dans plusieurs villages, les Akoués et les Yaourés m'ont déclaré qu'ils avaient délaissé le travail de Tor ; mais j'ai pu me rendre compte par des puits tout récents que ces affirmations étaient erronées et provenaient de ce que l'exploitation du métal précieux est, chez les indigènes, entourée d'un certain mystère.

Au sujet de l'exploitation des gîtes alluvionnaires dans rindénié, M. l'Administrateur Gheruy a pu constater que, dans l'Alangba, le travail indigène n'était pas continu et qu'il était interrompu pour les motifs les plus divers. Tels puits exploités par 438 individus ne l'étaient plus que par 32 trois mois plus tard.

Les femmes baoulés qui recherchent l'or dans les alluvions des ruisseaux descendant des massifs du Kokumbo et de l'Akoué ne se procureraient guère, en moyenne, plus de 0 fr. 15 de bénéfice par jour. M. Chéruy estime à 0 fr. 75 le gain journalier d'un chercheur d'or dans l'Alangba. « Une « femme efiPectue dix battées de 5 kilos dans sa journée, « écrit-il, et recueille en moyenne 1 gr. 25 d'or. Le « gramme valant dans le pays suivant sa pureté de 2 fr. 50 « à 2 fr. 80 (moyenne 2 fr. 65), soit 3 fr. 31 à répartir entre « les trois travailleurs : la laveuse et les puisatiers, soit « 1 fr. 10 par personne. De ce bénéfice, il y a lieu de « défalquer le prélèvement du chef du pays et l'on peut « estimer que le gain journalier d'un chercheur d'or ne « dépasse pas 0 fr. 75. »

Mais ce qui est à retenir de cette courte étude, c'est qu'au point de vue de la prospection, nous n'avons rien à ap^^rendre aux indigènes des régions aurifères de la Côte d'Ivoire. Quoique ignorant des phénomènes géologiques et pétrogra-

phiques, ils ont fort bien conduit leurs recherches, et leurs travaux — surtout en ce qui concerne l'exploitation des filons — sont remarquables, étant donné l'outillage vraiment rudimentaire dont ils disposent.

Sans doute, les résultats de leur exploitation sont assez maigres, mais cette considération importe peu, je l'ai dit, à des populations qui ont des loisirs et pour qui le métal précieux a une valeur très grande. Tous les types de formations aurifères propres à la colonie ont été exploités par les indigènes — filons, gîtes en place, vallées, lits des ruisseaux. Je citerai même la découverte et l'exploitation par les Yaourés d'un ancien lac provisoire qui s'était formé sur le flanc du Kokoyakro Bocca au moment où la Bandama avait à se creuser un lit d'équilibre entre deux massifs.

Les sociétés minières européennes recherchent d'ailleurs tout particulièrement la main-d'œuvre indigène dans les régions aurifères, et j'ai entendu souvent des ingénieurs et des prospecteurs qui avaient voyagé en Californie, en Guyane, à Madagascar, vanter ces travailleurs excellents, laborieux et peu exigeants.

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