CHAPITRE IV LE MILIEU INDIGÈNE
Hes transforniatlonii par la contrainte.
He-ti transformations naturclle/i. Une atteinte
à l'animisme.
Le passé des peuplades de la Côte d'Ivoire demeure obscur. Rien n'en subsiste et rien n'en subsistera sinon les études contemporaines des occupants européens, et, dans la haute côte, quelques anciens manuscrits en langue arabe. Des administrateurs et des officiers ont tenté de rétablir l'histoire des principales races et de leurs migrations ; mais cette histoire écrite sur des renseignements transmis verbalement de génération à génération est forcément peu précise. Elle remonte, en outre, aune époque relativement peu lointaine. On ne dévoilera sans doute jamais le passé de ces nombreuses tribus sylvestres à dialectes si variés, refoulées ou submergées par les grands mouvements ethniques. Un grand vide restera entre cette préhistoire qui a laissé dans toute la colonie tant de traces intéressantes et l'histoire moderne des groupements humains qui l'habitent actuellement.
Au point de vue des traditions, jamais on ne saura la cause de la plupart d'entre elles. Le pourquoi des choses échappe totalement à ces populations aucunement douées de la faculté d'observation. Tout est imitation chez elles ; ici plus qu'ailleurs l'individu est formé et entraîné à l'imitation des ancêtres. Interroger un indigène sur l'origine d'une coutume de sa tribu, c'est provoquer chez lui le sourire et l'ébahissement. Pour quel motif les chefs abrons prennent d'office les roux et les albinos de leurs cantons pour garder leur chaise de commandement ? Pourquoi tel chef abron ne peut se rencontrer avec tel autre dans un même village car la mort de l'un d'eux s'ensuivrait ? Les origines de toutes ces coutumes demeureront mystérieuses. On notera des faits et rien d'autre.
Des études très complètes ont été publiées sur les mœurs, les traditions et les caractères distinctifs des principales peuplades. Les coutumes propres à plusieurs groupements ont été enregistrées et concentrées en un ouvrage important (1). Mais, il est tout à fait regrettable que ces documents n'aient pas été jusqu'à présent complétés au fur et à mesure d'une connaissance plus approfondie du milieu, et surtout qu'ils n'aient pas été augmentés avec les progrès si rapides, en ces dernières années, de la pénétration et de la pacification de la colonie achevées en 1914.
Une erreur est de croire qu'une première étude une fois faite est définitive. Elle ne doit avoir en réalité que la valeur d'une indication. Elle n'est qu'une voie ouverte à de nouvelles recherches. Les travaux de cette nature ont une valeur
(4) Les coutumes indigènes de la Côte d'Ivoire. Clozel.
documentaire d'autant plus grande qu'ils sont recueillis dès la prise de contact, avant que l'empreinte de notre domination ait amené de profondes transformations du milieu indigène. Et il faut entendre par contact non celui résultant de relations purement commerciales, mais celui provenant de l'établissement réel et définitif de notre autorité. Les rapports commerciaux sur la Côte datent de plusieurs siècles, mais jusqu'à la prise de possession du pays, on peut avancer que les coutumes indigènes sont restées intactes, et que les populations ont gardé leurs caractères particuliers.
De très instructives enquêtes ethnographiques ont été demandées aux chefs de poste et aux commandants de cercle. Malheureusement, en bien des cas, on n'en trouve plus aucune trace. Elles ont été faites sur l'initiative et pour le compte de certaines sociétés savantes ou philanthropiques ou simplement encore pour documenter des auteurs de la métropole. Des études de ce genre, dont la concentration eut été d'une grande valeur, furent, par exemple, fournies au docteur allemand Frobenius qui, on l'a su un peu tard, ne se préoccupait pas seulement, au cours de ses pérégrinations à travers l'Afrique, de questions d'ordre exclusivement scientifique.
A notre contact, le milieu indigène se modifie de deux façons suivant les cas : par la contrainte et naturellement.
Notre domination a eu pour effet de fixer la population, de lui donner une stabilité réelle par l'arrêt des migrations dont les causes étaient lé plus communément soit la con-
quête, soit le refoulement, soit la crainte du fanatisme musulman pour certains groupements fétichistes, soit enfin la recherche des gîtes aurifères pour les peuplades d'orpailleurs.
Le désarmement imposé par la force a été l'une des conditions exigées de la soumission des tribus belliqueuses de la forêt et du Baoulé. Plus de 115.000 fusils de traite ont été enlevés aux indigènes en cinq ans et Timportation de ces armes comme des munitions de traite a été prohibée dans la colonie. Cette mesure a imprimé à la pacification de la Côte d'Ivoire un caractère définitif qui a donné ses preuves au cours de la guerre européenne. Non seulement la paix publique n'a été nulle part troublée dans la colonie, mais celle-ci, par un effort exceptionnel, a pu fournir aux troupes noires, d'octobre 1914 à février 1917, plus de 14.000 hommes dont une bonne partie recrutés parmi les groupements les plus primitifs et les plus sauvages qui nous combattaient la veille. Du fait du désarmement les peuplades indépendantes et guerrières de la basse côte et du centre de la Côte d'Ivoire sont devenues agricoles et paisibles. Aucune n'est revenue aux armes primitives, à la flèche et à la lance. C'est encore à l'interdiction de la vente des armes et de la poudre de traite contre lesquelles s'échangeaient des captifs que plusieurs administrateurs ont attribué en partie la disparition de l'esclavage dans la zone sylvestre. Les Brignans de Lahou échangeaient de cette manière les marchandises d'importation européenne contre les femmes didas.
La pacification de la forêt a eu également pour résultat le retour dans leurs villages d'origine de nombreux individus vendus par Samory et ses sofas. On estime à plus de 26.000
le nombre des indigènes revenus sous la protection de nos troupes dans leurs régions d'origine (Ouorodougou, Tagbana, Kong, Touba, etc.). Et encore ce chiffre est-il faible si l'on tient compte que le Commandant Lartigue évaluait à environ 100.000 le nombre des indigènes que Samory traînait à sa suite au moment de sa capture (1).
De ce brusque exode de tant de gens rendus à la liberté résulta une perturbation profonde dans les pays qu'ils quittaient. Leurs anciens maîtres se trouvaient tout à coup dépossédés de leurs biens, de leur main-d'œuvre, et durent euxmêmes se mettre au travail pour se procurer des ressources. Les régions dévastées par les bordes du grand Almamy reprirent au contraire de la vitalité. Elles se repeuplent peu à peu, et leurs habitants apprécient chaque jour les bienfaits de notre administration. Il fallut coûte que coûte amener au travail les indigènes abandonnés de leurs captifs. La méthode de l'obligation adoptée à cet effet permit d'obtenir rapidement des résultats inespérés dans la voie des cultures et de Texploitation des richesses naturelles du pays. Elle était nécessaire pour secouer la torpeur des populations et leur apathie atavique. Aujourd'hui, comprenant leurs intérêts, les indigènes d'eux-mêmes et avec engouement commencent à se livrer intensivement aux travaux de la terre. Les cultures du coton, du riz et du cacaoyer fournissent des rendements laissant présager pour la colonie un bel avenir économique. Les exploitations du colatier, du palmier à huile, du karité, du coprah, des arbres à latex se développent dans les meilleures conditions.
(1) La pacification de la Cote d'Ivoire et la répression de l'esclavage. Bulletin de l'Afrique Française.
Au point de vue social, dans leur ensemble, les peuplades du centre et du Sud de la Côte d'Ivoire constituent avant la pacification une poussière de peuple. C'est l'individualisme dans toute son expression et l'anarchie la plus complète. Aucune autorité n'est reconnue, si ce n'est celle du chef de famille. Aucune cohésion n'existe dans une même Iribu. De groupement à groupement, souvent de village à village c'est l'état de guerre permanent. Les indigènes vivent le plus souvent en campements de quelques huttes. Les agglomérations de plusieurs centaines d'habitants se comptent. La moindre discussion au sein d'une famille motive sa scission et la formation d'un nouveau campement. La société est à l'indéfini, à l'inorganique. Pour accéder à un campement, il faut emprunter des sentiers détournés, des pistes tout juste tracées par le piétinement du feuillage. Les cases sont dissimulées dans la pleine brousse.
A cet état de choses, la pacification est aussi venue mettre un terme. Bon gré mal gré, les indigènes se sont groupés en villages spacieux, choisis en des emplacements salubres et largement débroussés. Les cases, dont le type local a été gardé, ont été alignées le long d'avenues larges et séparées les unes des autres par une distance convenable. C'est ainsi que dans le district de Yamoussoukrou plus de quatre cents campements ont été détruits et remplacés par une trentaine de beaux villages.
Des chefs responsables, représentants de notre autorité, ont été placés à la tête de chaque communauté et de chaque groupement.
Il a fallu combattre au début la tendance des indigènes à retourner vivre en campements jusqu'à ce qu'ils en arrivent
à apprécier les avantages de la vie en commun dans une agglomération vaste et bien entretenue rendant le travail plus facile, les distractions plus nombreuses, la vie plus agréable, le confort plus large.
Arrêt des migrations, désarmement, répression de l'esclavage, obligation de développer les cultures et d'exploiter les richesses du pays, groupement des indigènes en villages, voilà les faits essentiels par lesquels, lors de la pacification, la colonie est parvenue à transformer le milieu indigène en vue de l'amener à là constitution d'une société organisée.
A côté de ces modifications du milieu dues à la contrainte, il y a lieu d'examiner maintenant les transformations qui s'y sont produites naturellement.
A l'arrêt des migrations a succédé, par l'ouverture de voies de communication nombreuses et par l'établissement de la sécurité dans le pays, la circulation sans cesse croissante des colporteurs, Tinstallation dans toute la colonie de noirs étrangers au pays. Les relations se multiplient en effet de tribu à tribu, de région à région. Les indigènes se déplacent de plus en plus pour commercer ou s'engager comme manœuvres dans les exploitations industrielles. Ils sont attirés vers les marchés et les principaux centres commerciaux. La Côte d'Ivoire devient un point d'attraction pour les traitants, les ouvriers et les artisans des colonies voisines. Il est par exemple intéressant d'enregistrer qu'il se trouvait dans la Colonie plus de quatre cents Sénégalais des quatre communes de Rufisque, Goréc, Dakar et Saint-Louis, âgés de 18 à 46 ans, et qui eurent à répondre, en décembre 1915, à l'appel de leurs classes sous les drapeaux. La plupart
étaient des boutiquiers, des planteurs, des ouvriers (maçons, charpentiers, ajusteurs, forgerons, etc.).
Mais de toutes les modifications natiirelles du milieu, la plus intéressante est sans conteste celle qui sera l'objet de la fin de cette étude à savoir l'atteinte portée à l'animisme dans le Sud-Est de la colonie par un noir étranger (1).
Etant donnée la stricte neutralité de notre administration en matière de religion, les croyances des indigènes étaient demeurées ce qu'elles étaient à notre prise de possession du pays. Nous en expurgions les épreuves, le fanatisme, le caractère politique. Nous amenions les indigènes à comprendre la démarcation nette qui doit exister entre leurs pratiques cultuelles que nous respectons tant qu'elles n'ont rien de contraire à nos mœurs, à nos lois, au bon ordre et l'organisation tant sociale que judiciaire où ces pratiques n'ont pas à intervenir en se traduisant par des consultations de magiciens, de sorciers ou de féticheurs.
Cette neutralité explique en partie l'insuccès des missions religieuses établies dans la colonie par rapport à celles des colonies anglaises d'Afrique qui, subventionnées ou agissant quasi-officiellement, ont obtenu d'indéniables résultats.
Il est donc tout à fait curieux qu'un noir ait pu par sa seule action renverser des croyances ancestrales là où missionnaires catholiques et pasteurs protestants avaient échoué. Ce noir, un nommé William Wade Harris, originaire de Cape Palmas (Libéria), arriva en Côte d'Ivoire au début de l'année 1914 et commença ses opérations dans le cercle de
(1) Extrait du Bulletin du Comité des Etudes historiques et scientifiques de VA . 0. F. (Année 1916).
Lahou. Vieillard de haute taille, la tête entourée d'un turban ou coiffée d'une calotte blanche, le visage allongé d'une barbe blanche, habillé d'un boubou blanc, Harris tenait en main une longue canne surmontée d'une croix. Ses femmes au nombre de deux vêtues de blanc portaient comme lui des calebasses contenant des graines qu'elles agitaient au cours des assemblées «[ue tenait leur maître. Harris prétendait être pasteur d'un temple protestant de Cape Palmas, fait reconnu inexact depuis. Il paraîtrait même qu'il n'a aucune connaissance en théologie. Il se disait Tenvoyé de Dieu. L'ange Gabriel lui était apparu et l'avait guidé vers les pays animistes.
Arrivé dans un village, le « prophète >> rassemblait les gens de T agglomération, plaçant les femmes d'un côté les hommes de l'autre . Il appelait les féticheurs auprès de lui. A peine ceux-ci tenaient-ils sa canne ainsi qiiHl le leur prescrivait qu'ils étaient entièrement somiiis à sa volonté. Pendant cette opération les femmes d'Harris chantaient et lui hurlait dans un dialecte indigène, celui sans doute de la côte de Kroo. Une fois les féticheurs en état d'hypnose, Harris les baptisait, traçait le signe de la croix sur leur front et lisait parfois un livre de prières en anglais. Il procédait en outre au baptême des membres de toute l'assemblée. Le « Prophète » incitait les indigènes au travail, à l'obéissance envers l'autorité. Il défendait l'abus de Talcool. Il tolérait la polygamie et s'élevait contre l'adultère. 11 interdisait le vol. Il demandait de considérer le dimanche comme un jour de repos et de recueillement. Il prescrivait de brûler tous les fétiches. Il promettait un au-delà merveilleux à ceux qui
suivaient ses préceptes, et par le baptême, assurait k ses prosélytes qu'il les purifiait.
Le succès immense d'Harris, le prestige qu'il acquit si rapidement dans la masse indigène s'explique aisément. Ces noirs primitifs habitués à être menés par leurs féticheurs, l'esprit tout saturé des craintes qu'ils leur inspiraient, voyaient tout à coup la puissance de ces derniers réduite à néant par l'influence du « Prophète », leur volonté fléchir et succomber sous la sienne. Gela suffit pour que cet émule de Pickmann et de Donato produisit par sa présence une perturbation considérable dans le pays. Elle fut telle dans le cercle de Lahou, au cours du premier trimestre 1914, que l'Administrateur dut inviter l'envoyé de Dieu à s'en aller, sans tarder, poursuivre ses opérations ailleurs. En quelques jours, Harris avait réussi à faire brûler tous les fétiches des villages de Lauzoa, d'Ebbounou et des agglomérations voisines. Les cérémonies religieuses se célébraient dans des cases construites à la hâte. Des clarks, indigènes de Gold- Coast ou du Sierra-Léone convertis au protestantisme y officiaient, y baptisaient des indigènes venus de villages éloignés de la lagune Ebrié. Le mouvement de conversion continuait à se poursuivre jusqu'à la fin de l'année 1914, époque à laquelle le « Prophète » réapparut à la limite du cercle d'où il fut encore une fois expulsé. A Lahou même, les noirs catholiques, gens originaires de Moossou, d'Assinic et de la Côte d'Or élevèrent une église et demandèrent à la Mission l'envoi d'un Père. Le temple protestant, composé d'éléments originaires de Gold-Coast et créé en 1909 subsista et fut davantage fréquenté. Un troisième temple, indépendant, fut élevé par les « Harristes » purs, c'est-à-dire par les autoch-
tones fétichistes d'hier et cela malgré que le « Prophète » eût laissé, après le baptême, entière liberté à ses prosélytes de sui^Te les offices protestants ou catholiques.
Il convient, en effet, de noter qu'Harris était quelque peu en relations avec les missions des deux cultes, lesquelles s'efforçaient et s'efforcent encore, chacune de leur côté, d'attirer vers leurs temples le plus possible de nouveaux convertis, profitant de l'action efficace de l'envoyé de Dieu qui avait si bien réussi là où leurs efforts avaient toujours été vains.
Dans les cercles de Bassam, d'Assinie et des Lagunes, un fait contribua au succès de la propagande du « Prophète ». Les gens du village important de Bonoua prétendaient être en possession d'un fétiche très puissant que leur avait remis un nommé Labri, venu de chez les Abidjis. Labri avait déclaré qu'Harris ou Latabou comme l'appellent les indigènes des Lagunes ne pourrait rien contre son fétiche et qu'il ne pourrait même pas aller à Bonoua. Les gens du village lui auraient remis une somme de deux mille francs pour empêcher la venue de Latabou dans leur agglomération. Harris s'y rendit, trouva Labri qui dansait et gesticulait comme un damné autour de la case où son fétiche était abrité. A la vue de l'envoyé de Dieu racontent les indigènes, Labri s'enfuit dans la brousse et on ne le revit plus. Certains affirment que depuis même il s'est fait baptiser. Latabou procéda à Bonoua au baptême de tous les gens du village, de l'une des femmes de Labri et de son neveu. Il ordonna aux habitants de brûler leur fétiche ce qu'ils firent immédiatement. La renommée d'Harris s'étendit considérablement de ce fait. Les villages du littoral, des lagunes, de
l'intérieur vinrent trouver le « Prophète », construisirent des temples-paillottes et détruisirent leurs fétiches. Le mouvement prit une grande extension et dans l'ensemble toucha la plus grande partie des populations comprises entre le littoral et une ligne qui partant de Fresco passe sensiblement à Agboville sur la voie ferrée pour aboutir aux environs de Niable à la frontière de la Gold-Goast.
Cependant, l'administration suivait attentivement les exploits d'Harris considérant comme un bienfait la destruction des fétiches et le coup porté aux féticheurs qui, à n'en pas douter, avaient pris une large part aux divers mouvements de rébellion réprimés entre 1908 et 1911. Elle essayait de se rendre compte si le « Prophète » n'était pas personnellement intéressé à sa propagande. Il fut à peu près établi qu'il ne recevait des indigènes que sa nourriture et qu'il ne leur demandait que son blanchissage. D'autre part Harris pouvait être un auxiliaire précieux puisqu'il aidait à la lutte contre l'alcoolisme et qu'il incitait les indigènes à obéir aux ordres de l'administration.
Mais le « Prophète » eut bientôt des acolytes. De nombreux « fils de Dieu » se révélèrent. La plupart étaient des clarks en rupture de comptoir qui cherchaient à se procurer des ressources, alors que la guerre d'Europe venait d'obliger beaucoup de maisons de commerce à cesser leurs opérations où à réduire leur personnel. Les dits « fils de Dieu » étaient, eux, de véritables escrocs. Leur nombre augmentait sans cesse. Les bruits les plus divers étaient répandus dans la brousse tels : les Blancs allaient quitter le pays, le taux de l'impôt allait être diminué, etc. Des mesures radicales durent être prises pour empêcher l'action de ces semeurs de
troubles de se développer à un moment où la Colonie avait le plus besoin de paix, de calme et d'apaisement. Quantité de « fils de Dieu » colporteurs de fausses nouvelles, allèrent s'expliquer devant les tribunaux indigènes. On découvrit des temples dont la principale raison d'être était de servir de lieu de rendez-vous à des indigènes désireux d'absorber en toute tranquillité les boissons alcooliques prohibées (gin, vin de palme, etc.). Et à la fin de l'année 1914, force fut de prier le « Prophète » lui-même, qui avait su si bien influer sur les féticheurs névropathes, d'aller poursuivre ses expériences d'hypnotisme dans son pays d'origine, parmi ses compatriotes.
De tout cela, il n'en faut pas moins observer le prestige incontestable qu'avait acquis en quelques mois ce noir étranger près des animistes de la basse côte et d'une partie de la forêt. Son action s'exerça sur une population qui peut être évaluée facilement à 100 ou 120.000 habitants. Il serait prématuré de juger de son résultat et de ses conséquences. Constatons seulement que les fétiches, au début de 1916, n'ont pas réapparu dans les villages depuis le départ du (( Prophète », que médailles et scapulaires ont un peu partout remplacé les gris-gris, que les églises des missions et les temples des pasteurs sont fréquentés davantage qu'autrefois. Cette transformation naturelle du milieu est d'autant plus remarquable à enregistrer qu'au contact même des populations animistes du Nord de la Côte d'Ivoire, l'Islam si insinuant et si à la portée de la mentalité indigène, ne fait aucun progrès et qu'il est même en voie de régression dans certaines régions.
Il semble intéressant de montrer, dans un aperçu de géographie urbaine, les progrès remarquables réalisés dans quelques villes de la Côte d'Ivoire.
Qu'on se reporte aux différentes monographies écrites par exemple sur Grand-Bassam depuis vingt-cinq ans, qu'on jette un coupd'œil sur les divers plans qui en ont été publiés pendant cette période, on sera surpris de Teflort tenace dont a bénéficié cette ville autrefois à la merci d'épidémies, aujourd'hui jouissant de la même réputation de salubrité que tout autre point du littoral.
En pays neuf, la création et le développement des villes sont subordonnés à la création et au développement de voies de communication faciles et rapides notamment des chemins de fer. La voie ferrée au fur et à mesure de son prolongement dans l'intérieur a fait naître des centres nouveaux : Abidjan, Agboville, Dimbokro, Bouaké qui comptent dès à présent ou compteront bientôt parmi les principaux de la colonie. Par contre l'attraction obligatoire vers ces \illes champignons, surgies du sol en quelques années, n'a pas été sans nuire à d'autres déjà existantes : petits ports placés à l'embouchure des grands cours d'eau (Grand-Lahou, Assinie)
OU points d'aboutissement de grandes routes caravanières de plus en plus délaissées (Aboisso).
A des types de villes construites de toutes pièces par la colonisation européenne, nous ajouterons la description d'une grosse agglomération indigène ayant gardé son cachet local et placée sur une route fréquentée de très longue date par les caravaniers du Soudan.
Etant données les modifications apportées d'année en année aux agglomérations urbaines d'un pays qui commence seulement à s'ouvrir à l'activité commerciale et industrielle, nous présenterons à la date où elles ont été écrites les monographies qui suivent. Nous indiquerons dans une note les changements et les aménagements apportés entre leur publication et celle de ce livre.
Le voyageur qui, après un parcours de 35 kilomètres en lagune, arrive dans la baie d'Adjamé, venant par chaloupe de Grand-Bassam, voit se profiler devant lui une ondulation de terrain sur laquelle est bâtie la capitale de la Côte d'Ivoire. S'il est parisien ou si, d'aventure, il a suivi en bateau-mouche les bords fleuris de la vallée de la Seine, il trouvera en s'approchant de Bingerville quelque similitude entre ce site coquet et le riant coteau de Bellevue. En imagination, notre voyageur pourra remplacer la piste du funiculaire par la route à forte rampe qui conduit du débarcadère à la place de l'ancien Gouvernement et dont la couleur sanguine tranche sur celle uniformément verte de la végétation ; l'ancien hôtel Paillard lui apparaîtra sous la forme du nouveau palais du Gouvernement en voie d'achèvement, et il verra, tout comme à Bellevue, se détacher agréablement à travers une luxuriante végétation les toitures à tuiles rouges et les murs blancs des habitations étage es. C'est
(1) Supplément du bulletin de V Afrique Française {mars 1913).
dire l'excellente impression du premier coup d'œil, impression qui ne se modifiera de façon désavantageuse que si notre voyageur, déposé à Bingerville, est astreint à effec-
Fig. 8. -^ Plan de Bin^^erville,
tuer à pied la dure et chaude montée qui conduit à la ville proprement dite.
Du plateau dominant la lagune d'une hauteur de cent
mètres, il pourra jouir, aux jours très clairs, d'un panorama d'une rare beauté mais dont les yeux se lassent à la longue à cause de la monotonie de ses tons d'éternel été. De multiples dentelures boisées accidentent la baie et s'enfoncent doucement vers la lagune ; sur l'un de ces minuscules promontoires, dans un espace déb rousse, un colon a élevé quelques pavillons qui enjolivent le paysage. A l'entrée de la baie, la lagune baigne une île basse et longue, puis s'étale sur cinq kilomètres jusqu'à l'amorce du cordon littoral indiquée par un mince rideau de palétuviers qui borne l'horizon.
On sait que la Côte d'Ivoire offre cette particularité d'avoir une cité administrative distincte de la cité commerciale, et qu'en outre la voie ferrée qui traverse la Colonie sur 320 kilomètres du Sud au Nord a son terminus en un troisième point de la rive lagunaire dont Timportance croît sans cesse. Il paraît utile de rappeler ici à la suite de quelles circonstances la cité administrative fut isolée sur le plateau d'Adjamé, à 35 kilomètres de Bassam et à plus de 15 kilomètres d'Abidjan (1). Dès la création de la Colonie de la Côte d'Ivoire — il y a vingt ans — Bassam fut condamné comme chef-lieu administratif en raison de son insalubrité d'alors • Mais il fallut l'épidémie de fièvre jaune de 1899 qui disse mina 75 0/0 de la population blanche de Bassam pour que la question du transfert de la capitale fut sérieusement reprise.
(1) Par la route carrossable : dix-huit kilomètres entre Abidjan et Bingerville, une trentaine de kilomètres entre Bingerville et Bassam .
Le choix de son emplacement porta sur :
Drewin, rejeté parce que trop éloigné de l'activité commerciale concentrée sur la lagune Ebrié ;
Adjamé-Sander que le Gouvernement local proposait d'adopter ;
Abidjan-Adjamé pour lequel le Département des Colonies affirmait nettement sa préférence à la suite des résultats de la mission Houdaille dont le but avait été l'étude du tracé du futur chemin de fer de la Colonie. Ce point appelé à être tête de ligne semblait destiné en outre à devenir, un jour, un port en eau profonde par le percement de la bande côtière et le balisage d'un chenal dans la lagune.
A la fin de l'année 1899, le Département, envisageant la réalisation possible de ce projet, décida le transfert à Abidjan du chef-lieu administratif qui prendrait le nom de Bingerville. Mais le Gouvernement local tentait de décider le Département à revenir sur sa décision en faveur du plateau d'Adjamé où l'installation des bureaux présenterait à son avis de réels avantages. En substance, il appuyait sa thèse des considérations suivantes :
Dans bien des colonies françaises et étrangères, le cheflieu administratif est distinct du principal centre commercial. L'altitude du plateau d'Adjamé (70 à 95 m.) est presque le double de celle du plateau d'Abidjan (25 à 30 mètres) ; de nombreuses sources, faciles à capter, jaillissent au bas du plateau d'Adjamé ; la pente de cet accident de terrain est plus forte que celle du plateau d'Abidjan et les habitations européennes se trouveront plus exposées à la brise du S. W. Adjamé est plus rapproché de Bassam qu'Abidjan et, en tout état de cause, il sera toujours possible de relier
ce dernier point au chef-lieu par une route carrossable d'une quinzaine de kilomètres. Au surplus, il convient pour prévenir les épidémies d'éloigner autant que possible la population européenne d'Abidjan où doivent être effectués les premiers travaux de terrassement. Le Département maintint néanmoins sa décision, autorisant seulement la construction d'un hôpital sur le plateau dAdjamé. Le gouvernement local, de son côté, proposa Tinstallation du cheflieu administratif à Petit-Bassam, sur le cordon littoral. Mais, au début de l'année 1900, le Département des Colonies permit la construction pour les fonctionnaires dune ville sanatorium à Adjamé, en spécifiant que des emplacements seraient cependant réservés à Abidjan pour les services établis provisoirement à Adjamé.
Un projet d'emprunt pour les premiers travaux du chemin de fer et du port échoua en Conseil d'Administration et marqua la condamnation d'Abidjan comme capitale ; repris quelques semaines plus tard, il recueillit un avis favorable en même temps que le projet d'emprunt de 450.000 francs pour l'établissement de la ville sanatorium à Adjamé. Le 25 novembre 1900, le Gouvernement s'installait à Adjamé qui devenait et devait rester le chef-lieu administratif de la colonie. Telle est l'histoire de la création de Bingerville sur laquelle il ne nous appartient pas, étant trop contemporaine, d'émettre un jugement qui, dans la pensée du lecteur, pourrait paraître téméraire. Il convient seulement de noter qu'il ne pouvait plus être que difficilement question, par la suite, du transfert à Abidjan de Bingerville où des travaux considérables, estimés à 1.500.000 francs, en 1908, n'avaient cessé d'être effectués depuis sa création.
Abordons l'histoire de nos rapports avec les autochtones de la région d'Adjamé qui forment le groupement Ebrié.
Au moment de l'installation du chef-lieu en 1900, deux villages importants occupaient le plateau, un troisième, Bot, était en bordure de la lagune. Sans nous témoigner une hostilité ouverte les gens de ces agglomérations, virent notre arrivée d'un assez mauvais œil puisqu'elle les obligeait, avant tout, à renoncer à leurs pratiques sauvages.
Le chef du village d'Adjamé, un nommé M'Zaka, chercha bien à soulever les Ebriés contre nous. Gomme il faisait montre d'un mauvais esprit persistant lors des premiers travaux de transfert, son internement fut décidé ; il fut embarqué pour le Congo, le 31 octobre 1901, et son éloi^ gnement eut pour conséquence de ramener le calme dans le pays.
A quelques kilomètres de Bingerville, les gens d'Akouadio, sur la route actuelle d'Abidjan, refusèrent, en fin 1903, de débroussailler la piste télégraphique et menacèrent le Chef de poste de Bingerville. Au mois de janvier 1904, l'Administrateur Lamblin qui disposait de 70 miliciens effectua, dans cette agglomération, une démonstration au cours de laquelle il fut blessé avec plusieurs de ses gardes. Un surveillant des Postes et Télégraphes fut tué au même moment par ^ les rebelles. Le 20 janvier 1905, un garde qui accompagnait plusieurs femmes d'Akouadio appelées au poste fut assailJi ; et le 6 février, un dioula fut assassiné non loin de la lagune. C'est alors qu'une intervention des troupes régulières fut
Joseph
Planche XXIII
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Fig. 50. - L'Hôtel du (ionverneiuenl à Biiiiicrville.
Fig. 51. — Une rue à Binger ville.
décidée : le 23 février 1905, la 2® Compagnie du 4*^ Régiment de tirailleurs sénégalais châtiait les gens d'Akouadio.
En 1907, par mesure d'hygiène, les villages populeux d'Adjamé et de Santé furent déplacés, le premier à l'Est, le second à l'Ouest et tous deux dans la savane à une faible distance du chef-lieu. Depuis, la sécurité la plus complète n'a cessé de régner dans la région de Bingerville où les autochtones ont été complètement désarmés à partir du dernier trimestre de rannée 1909.
Bingerville compte parmi les centres les plus salubres de la Côte d'Ivoire. Le plateau élevé de cent mètres est, une bonne partie de l'année, balayé par la mousson marine du S. W. à laquelle souvent se substitue, de nuit, la brise de terre. Pendant quelques jours des mois de décembre et janvier, souffle Tharmattan ou mousson du Nord-Est ; ce vent froid et sec abaisse le thermomètre jusqu'à -|- 11^.
La température moyenne annuelle, moins élevée qu'à Bassam, oscille entre + 25° et -f- 25° 3. Les mois les plus chauds sont février -(- 27«2 et décembre -\- 26^7 ; les mois les plus frais sont août -h 22^4 et juillet -|- 23''7. La partie de l'année la plus pénible comprend les mois de novembre et décembre pendant lesquels le temps est constamment orageux ; de nombreuses tornades précédées de vents violents arrivent généralement du Nord-Est et de l'Est avec accompagnement de phénomènes électriques.
La nébulosité annuelle moyenne est de 6,4 ; le ciel est fréquemment couvert et prend rarement cette pureté de
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teinte indigo qui lui est commune dans certaines régions tropicales. Les chutes de pluies qui atteignent leur maximum aux mois de mars, avril, mai et juin diffèrent sensiblement de celles enregistrées à Bassam où elles sont annuellement de 2 m. 50 en moyenne contre 1 m. 80 à 2 mètres à Bingerville ; par contre les jours de pluie (180) paraissent être un peu plus nombreux au chef-lieu qu'à Bassam.
L'état hygrométrique indique une humidité relative de l'air fort élevée. L'hygromètre ne s'abaisse qu'exceptionnellement au-dessous de 70. En raison des variations considérables du cours des saisons, il semblerait téméraire d'impartir à celles-ci des dates précises, et de diviser l'année en saison sèche, saison des pluies, petite saison sèche, petite saison des pluies. Pareille division est admise à tort.
Le gouvernement local prend toutes les précautions possibles pour protéger les Européens contre les épidémies et maintenir dans la ville un état sanitaire excellent. Ainsi qu'il a été dit, les agglomérations indigènes ont été éloignées par mesure d'hygiène. Des travaux considérables de débroussement ont été effectués, et l'entretien de la ville, toujours parfait, est l'objet de l'attention constante de F Administration : le nettoyage des concessions est assuré périodiquement; des corvées de prisonniers enlèvent, chaque jour, les ordures ménagères qui sont incinérées ainsi que les récipients (boîtes de conserves, bouteilles, etc.) où l'eau peut stagner et contenir des larves de moustiques ; les orifices des gouttières et des citernes attenant aux habitations sont, autant que possible, protégés par de la toile métallique pour empêcher la propagation dos moustiques, lesquels sont assez
rares puisque la plupart des Européens se passent de moustiquaire.
Notre voyageur de tout à l'heure constatera, par une promenade à travers la ville, que les avenues et les rues rectilignes sont fort bien entretenues. 11 regrettera sans doute, qu'en bordure des principales artères des arbres n'aient pas été plantées en place des interminables rangées de vétiver et de citronnelle ainsi que cela a été fait dans plusieurs rues transversales ombragées par de fort beaux manguiers ; mais c'est là une précaution dictée par Thygiène et par la nécessité de donner aux habitations le plus d'air et de lumière possible. Dans la ville proprement dite les habitations sont placées le long de trois avenues de direction Est-Ouest, non dénommées officiellement mais dont les deux principales sont assez connues sous les noms d' c avenue François- Joseph » et d' « avenue Marie-Thérèse ». Que le lecteur n'essaie pas de trouver dans ces appellations une évocation quelconque de l'histoire de la maison d'Autriche...
De nombreuses bornes fontaines alimentées par deux cliàteau deau se trouvent le long de ces voies publiques lesquelles sont éclairées, les soirs sans lune, par des lampes à lusol (1). L'avenue François-Joseph a pour prolongement à travers la savane la route d'Adjamé à l'Est et la route d'Abidjan à l'Ouest ; elle va de la place du Gouvernement actuel à la mission catholique et communique avec les autres avenues par de nombreuses rues perpendiculaires.
(1) Les principales voies publiques sont maintenant éclairées à l'électricité.
Les habitations des fonctionnaires consistent, celles qui datent de la création de la capitale, en cases de bois surélevées, à trois pièces, hautes, vastes et entourées d une large vérandah ; les plus récentes, en dehors de quelques grands bâtiments de pierre ou de brique, en petits pavillons à deux pièces et vérandah, dans des concessions de 50x50. Celles-ci sont ornées avec goût des plantes les plus diverses ; les crotons mélangent agréablement leur feuillage de tons variés aux touffes en fleurs des orgueils de Chine, des canahs, des hibiscus et aux magnifiques frondaisons violettes de bougainviller. Placé à la cote la plus élevée du plateau, le nouveau palais du Gouvernement à deux étages domine la cité de sa façade massive à colonnades multiples et contribue à lui donner un petit air de capitale^.
A la partie Est de Tamphithéâtre constitué par la ville, au-dessus du camp du dépôt des gardes-cercles, qui comprend une soixantaine de cases rondes d'un alignement impeccable, se trouve une avenue de boutiques de traitant sénégalais, fantis et gabonais. A proximité du débarcadère s'élèvent la plupart des factoreries, un groupe de bâtiments dépendant du Service des Travaux Publics, et quelques cases de manœuvres indigènes. Un peu à l'Est est le village de Bagba habité surtout par des manœuvres sénégalais qui ont leur mosquée à minuscule minaret construit avec le bois de vieilles caisses et duquel un muezzin d'occasion jette, le soir, son appel monotone pour convier les rares fidèles d'Allah à la dernière prière.
Limportance croissante des affaires a nécessité^ ces der-
nières années, le développement des services et l'augmentation du nombre des fonctionnaires ce qui a eu pour conséquence la construction de nouveaux bâtiments pour les bureaux et les logements. Jusqu'en 1909, les bureaux du Gouvernement étaient groupés dans un même bâtiment attenant à l'habitation du Lieutenant-Gouverneur ; actuellement le Chef de la Colonie a près de lui :
1° Le Cabinet et une section d'écrivains expéditionnaires indigènes ;
2<* L'Inspection des Affaires administratives ;
3° Le Bureau des Affaires politiques et indigènes.
Trois bâtiments spacieux bien agencés et distribués de la façon suivante ont été construits un peu à l'Ouest de l'amphithéâtre de la ville, au-dessous du nouveau palais du Gouvernement en voie d'achèvement :
P?'€7nier bâtiment ii^ Bureau (Bureau Militaire).
Deuxième bâtiment
Cabinet du Secrétaire Général de qui déjDendent directement les 3® et 4® bureaux.
Service Forestier.
3^ Bureau. — Administration générale et affaires économiques. Inspection de l'Enseignement. Service de l'Agriculture.
4^ Bureau. — Finances et Matériel divisé en trois sections avec au total une vingtaine de fonctionnaires.
Les autres services installés à Bingerville sont :
Le Service des Travaux Publics et des Mines :
Le Service des Postes et des Télégraphes et le bureau de la localité :
Le Service du Trésor ;
Le Service de Santé avec une ambulance et la pharmacie ;
Le Service de l'Imprimerie Officielle ;
Le Bureau de l'Enregistrement et des Domaines.
Bingerville était, en même temps que la capitale de la Colonie, le Chef-lieu administratif du Cercle des Lagunes. Un arrêté local du 17 août 1912 a décidé le transfert à Abidjan de la résidence de l'Administrateur ; cette mesure facilitera l'administration d'un cercle particulièrement important et étendu ; elle rapprochera l'Administrateur des principaux postes du Cercle et le mettra plus au contact du commerce de la région dont lactivité se manifeste surtout le long de la voie ferrée et dans la région de Dabou-Toupa- Jacqueville. Dès le transfert, les circonscriptions d'Abidjan et de Bingerville seront réunies en une seule. Bingerville sera maintenue conune poste urbain duquel dépendront seulement les agglomérations de Bagba et de Petit-Sante.
Pour le moment, les bâtiments du cercle comprennent dans la Capitale :
La résidence de 1" Administrateur et du Chef de Poste placée au milieu d'une belle et vaste concession (1) ;
Le camp des gardes du poste ;
Les cases des interprètes du cercle et du posté ;
Le village des représentants.
(1) L'administration du cercle des Lagunes est maintenant transférée à Abidjan.
Joseph
Planche XXIV
Cliché Minet.
— Honte d'Abidjan h Bingerville
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Pirogues en lagune Ebrié.
(JÉOGRAPHIE URBAINE 17'
Soixante-dix élèves choisis parmi les meilleurs sujets des écoles régionales de la Colonie, cest-à-dire des écoles de second degré, suivent à Bingerville les cours du groupe scolaire central où ils sont préparés soit aux concours de l'Ecole Normale de Saint-Louis ou de l'Ecole professionnelle Pinet-Laprade, soit au concours local des moniteurs de l'enseignement. Ils trouvent également l'enseignement nécessaire pour concourir à différents emplois dans F Administration soit dans les Postes et Télégraphes, soit dans les bureaux ; ils peuvent enfin acquérir une préparation suffisante pour faire de bons employés de commerce ou de bons ouvriers.
Le groupe scolaire central comprend:
Une habitation pour les instituteurs.
Un dortoir pour les élèves.
Quatre salles déclasse.
Une école professionnelle où est enseigné le travail du bois et du fer.
Une école de village.
M. le Lieutenant-Gouverneur Angoulvant s'est préoccupé, dès son arrivée dans la Colonie, du sort des jeunes métis abandonnés dans les postes, et a décidé la création d'un orphelinat où ces enfants sont recueillis, élevés, éduqués et instruits aux frais de la Colonie. Les métis suivent les cours du groupe scolaire central en sorte que l'enseignement qu'ils reçoivent leur permettra de se faire une situation et de gagner honorablement leur vie.
Sauf, pour l'école de village, le régime du groupe scolaire central est Tinternat.
A quelques centaines de mètres de l'ancien Gouvernement, le long de la route d'Abidjan, s'élèvent, en savane, les bâtiments de la ferme-école. Cette ferme créée par un arrêté local du 23 novembre 1910, permet d'accroître et d'améliorer peu à peu le cheptel encore pauvre de la région et d'enseigner aux indigènes les soins à donner au bétail.
Des moniteurs de race peuhl sont chargés des détails de l'élevage. Sous la surveillance d'un agent de culture, ils donnent aux jeunes indigènes provenant des différents villages du cercle des Lagunes toutes indications utiles pour la récolte et la distribution du fourrage, les soins de propreté à donner aux animaux et l'entraînement à la lactation.
Le groupe des bâtiments de la ferme comprend :
Une habitation à deux pièces pour Lagent de culture ;
Une habitation pour les moniteurs peuhls ;
Une étable pour une trentaine de vaches prêtées par des villages qui bénéficient du croît ;
Une bergerie avec une dizaine de brebis et autant de chèvres ;
Une porcherie ;.
Une écurie pour deux chevaux.
Un essai d'acclimatement de la race chevaline a été entrepris il y a plus d'un an et parait devoir donner de bons résultats. Deux étalons du Sénégal de race bayar, attachés au service du Gouvernement ont, jusqu'à présent, supporté le climat dans les meilleures conditions.
L'activité commerciale est à peu près insijs^ni fiante dans cette cité exclusivement administrative. Six factoreries européennes suffisent à ravitailler la population ; quelques-unes achètent en faible quantité de l'huile, des palmistes et du caoutchouc aux Ebriés des villages d'alentour. Un petit nombre de boutiquiers Sénégalais, Apolloniens et Fantis, un tailleur gabonais, un boulanger sénégalais, trois ou quatre blanchisseurs constituent à peu près tout le négoce indigène de l'endroit.
Un Alladian de Jacque ville entretient de belles plantations de bananiers et de cacaoyers aux environs de la ville ; deux colons européens font débrousser des concessions de cent hectares pour les transformer en palmeraies ; un autre monte, actuellement, sur le plateau une petite huilerie qui pourra traiter trois à quatre tonnes de fruits de palme par jour et concasser les graines (1).
Bingerville est desservi par un service lagunaire quotidien assuré par la flottille de la Compagnie des Chargeurs Réunis. Les voyageurs quittent Bassam par chaloupe à 6 h. 30 ; ils passent à Bingerville à 9 heures et arrivent à Abidjan à 10 h. 30 pour prendre, s'ils le désirent, le train régulier montant vers Dimbokro ; au voyage de retour la chaloupe
(l) Cette usine a été déplacée depuis et Conctionne avec une autre plus récente dans le voisinage de Bingerville.
quitte Abidjan avec les voyageurs du train descendant, stoppe au chef-lieu à 16 h. 15 et arrive à Bassam à 19 heures. Des vapeurs dont les départs de Bassam concordent avec les courriers venant de France desservent les principaux points de la lagune Ebrié, notamment Bingerville, Abidjan, Dabou et Grafiy.
Au développement pris par la capitale a correspondu celui des moyens de locomotion de plus en plus employés, de plus en plus pratiques et perfectionnés. La chaise portée par quatre hommes a été remplacée, dès 1908, par le hamac à deux porteurs léger et rapide ; depuis quelques mois l'emploi des monoroues à passager s'est vulgarisé : ces véhicules ont l'avantage d'être confortables, solides et très stables au point que le Gouvernement local a décidé d'en doter un grand nombre de Cercles.
Les monoroues et biroues à bagages ont également fait leur apparition au chef-lieu ; ils permettent, sur des pistes peu larges, de faire rouler par deux hommes, cinq charges de 25 kilos et d'économiser trois porteurs pour le transport de ces charges. La plupart des postes vont en recevoir; il en résultera une diminution du nombre des porteurs au plus grand profit de la colonisation : les hommes ainsi disponibles pourront se livrer aux travaux de culture et à Texploitation des richesses naturelles de la Colonie.
Il convient d'ajouter qu'une route à faible rampe passant par la savane de l'Ouest aboutissant au plateau a été rendue carrossable ; elle va permettre d'établir pour les voyageurs et bagages un service d'omnibus ou d'automobiles entre le débarcadère et la ville.
Le raWtaillement en vivres de la population européenne comme de la population ouvrière indigène est assez difficile à assurer par suite de l'isolement de la \'ille. Un certain nombre d'Européens entretiennent un jardin potager et un poulailler, mais la majorité s'approvisionnent au marché où les poulets coûtent de 0 fr. 80 à 2 francs, les œufs 0 fr. 10 pièce et le poisson 0 fr. 75 le kilo.
Les pères de la mission vendent des légumes frais et des fruits du pays mais à des prix trop élevés pour être à la portée de toutes les bourses ; de son côté le Service d'Agriculture fait, de temps en temps, des distributions gratuites de légumes. Enfin, depuis quelques mois la ferme-école de Bingerville vend du lait à raison de 0 fr. 50 le litre, mais la production moyenne est encore faible (5 litres en moyenne).
Un boucher Sénégalais tue trois fois par semaine des bœufs du pays et parfois des moutons ; ce bétail est au préalable soumis à l'examen du médecin de la localité.
Les factoreries sont assez bien achalandées ; certaines reçoivent deux ou trois fois par mois, des paquebots-frigorifiques anglais faisant escale à Grand-Bassam, des v-ivres frais tels que faisans, pièces de bœuf, gigots, beurre, œufs, pommes, etc., qui permettent de varier heureusement l'ordinaire des popotes.
Le chiffre de la population indigène essentiellement flotante ne dépasse guère 600 ; il comprend, pour une bonne
part, un élément hétérogène et hétéroclyte « la boyerie ». Les membres de cette corporation peu intéressante, dont l'âge varie de 8 à 25 ans, forment un véritable syndicat, et il n'est pas rare d'apprendre que, dans une de ses assemblées, il a été décrété que tel patron, trop exigeant, serait privé de boy ou de cuisinier : la sentence est impitoyablement exécutée. Les salaires demandés par ces domestiques d'occasion sont fort élevés : un cuisinier qui sait à peine confectionner l'ordinaire poulet rôti ou le « poisson sauce du vin » exige 45 francs par mois; un jeune boy tout juste bon à respecter comme de précieuses reliques les couches de poussière et les toiles d'araignée ou à laisser les cancrelats se multiplier à leur aise dans les armoires et les chambres exige de 15 à 20 francs. Inutile de parler de la casse et de la volatilisation rapide du matériel !
Le chifïre de la population européenne de Bingerville est passé de 40 environ en 1901 à 78 en 1909, 112 en 1910 et 127 en 1912, avec une moyenne de 25 femmes^ et 5 enfants.
De la case au bureau, du bureau à la case, telle est la vie normale de l'Européen à Bingerville. A 9 heures du soir, le silence plane sur la capitale. Tout au plus entend-on parfois se mêler au grillonnement des multitudes d'insectes, au cri perçant de l'ahua grimpeur, au roulement d'un tam-tam lointain les rengaines d'un phonographe usé, le souffle d'un minuscule et poussif harmonium, voire la plainte d'un cor de chasse au bord de l'eau. Toutefois, le samedi soir fait exception. « La Jeunesse Elégante », union des jeunes noirs du pays qui occupent de hauts emplois dans l'administration (dactylographes, ouvriers d'imprimerie, etc.), donne son bal hebdomadaire ; les Européens en quête de divertissements
peuvent admirer, dans une salle de bal illuminée de lustres en bois ornés de bougies de traite, les danseuses en costume national et les danseurs en complets dernier-chic exécuter des valses qui, malheureusement, vont la plupart du temps au pilou-pilou national. Mais nos visiteurs auront rapidement assez des effluves d'étranges parfums de traite qui voltigent dans la salle, et du charivari dun orchestre — 0 ! père Desgranges qu'en dirais-tu ! — dont le principal instrumentiste détient une scie qu'il assouplit à l'aide d'une lime pour en arracher des grincements vraiment peu harmonieux.
Avant la tombée du jour les Européens épris de footing — ils sont peu — trouvent autour de Bingerville de ravissantes promenades dans les allées tracées à travers la forêt de palmiers ou la savane herbeuse à bouquets de goyaviers qui entoure le plateau. Les routes d'Adjamé, d'Abidjan, de Santé, d'Aghien ont été fort bien aménagées ; cette dernière conduit à un belvédère d'où l'on voit se dérouler un panorama superbe : à la lagune Potou qui s'étend au pied dune falaise à pic de près de cent mètres succède une forêt étendue parmi les ondulations de laquelle se distinguent les villages de Grand- x\lépé et de Grand-M'Bato situés à plus de 25 kilomètres à vol d'oiseau. Quelques vaillantes équipes de tennis ont à leur disposition deux beaux emplacements réservés à ce jeu si à la mode aux colonies. Le dimanche des groupes de chasseurs s'en vont à la recherche d'une biche, d'un pigeon vert, d'un porc-épic ou d'un rat palmiste dans l'espoir — trop souvent déçu — d'agrémenter la popote d'un plat rare.
Une activité fiévreuse dans les bureaux, un calme décevant dans la \âlle : telle est la caractéristique de la cité
administrative de la Côte d'Ivoire. Dans ce béguinage administratif, d'une discipline claustrale, l'Européen trouve la distraction la plus saine en s'attachant et en s'intéressant à ses fonctions ; c'est ainsi qu'il voit arriver, sans impatience, le terme de son séjour, l'heure où il pourra s'embarquer vers la France pour prendre, près des siens, un repos mérité (1).
(d) Depuis la publication de cet article, d'importants aménagements ont été apportés à Bingerville. Le flanc du coteau a été complètement débroussé ; seuls les palmiers à huile nombreux ont été épargnés. Le jardin d'essai — un petit Bujtenzorg — couvre une vaste superficie autour du nouvel hôtel du Gouvernement ; ses allées, ouvertes à travers des plantations de palmier à huile, de cacaoyer, de caféier, de bananier et d'arbres à parfum sont devenues un but de promenade. Les principales rues de la ville ont été empierrées et sont carrossables pour les camions automobiles qui assurent régulièrement le service de la lagune au plateau. Des routes pour autos relient Bingerville à Bassam et Abidjan. Aux fossés ravinés par les grandes pluies ont été substitués des caniveaux en pierre et ciment assurant aux eaux un écoulement normal vers la lagune. La mission catholique a édifié une vaste église près de son ancienne chapelle. Au village indigène de Bagba les cases ont été alignées le long de belles avenues et refectionnées pour assurer à leurs habitants plus d'hvgiène et de confort. Un village a été créé sur le plateau près du camp des gardes pour les employés indigènes de l'administration. Un appontement solide a été construit au débarcadère permettant aux plus gros vapeurs de la flottille lagiinaire d'accoster à quai. Enfin la ville est depuis quelques mois éclairée à l'électricité.