GRAND-BASSAM
« Elle est bien triste, bien morne, bien de la couleur de sa destinée, cette pauvre petite bourgade blanche... Elle sent l'agglomération improvisée d'hier, le campement à peine débarqué sur le sable, à peine monté, avec ses factoreries espacées et ses maisons de bois à véranda entre des jardins faiblement tracés parmi les fleurs sauvages. » Ainsi Grand-Bassan, aujourd'hui le principal centre de la Côte d'Ivoire, apparut, en 1897, à Pierre d'Espagnat, l'auteur de^ « Jours de Guinée ».
Du paquebot ancré au large, le voyageur chercherait en vain, à travers l'embrun de poussière marine, les traces de la triste petite bourgade de jadis. Bâtie à fleur d'eau, entre mer et lagune, sur une bande de sable de 200 à 250 mètres de large, longue agglomération effdée dont les habitations à toits rouges et à parois blanches s'égrènent vers l'Occident, Grand-Bassam a pris l'aspect coquet et séduisant d'une vraie cité coloniale.
Le Bassam rebutant d'autrefois, le Bassam que vous pouvez voir reproduit en gravures fidèles dans les relations du
(i) Extrait du Bulletin de l'Afrique française [janvier d 91 4].
Fig. 9. — Grand-Bassam. Blockhaus en 1891,
vice-amiral Fleuriot de Langle qui remontent à quarante ans ou dans les Six mois dans rAttiéde Camille Dreyfus, ouvrage qui date de quinze ans, ce Bassam aux huttes sordides plantées dans le sable à la grâce de Dieu, aux marigots infects, aux rives lagunaires sales et broussailleuses, ce Bassam a complètement disparu. Son cadre seul est resté le même : le rideau sombre de la forêt commençanle. Et son sol, demeuré rebelle à toute flore arborescente, laisse parcimonieusement quelques longs stipes de cocotiers dominer les bâtisses de leurs coiffes inertes.
A bord du bateau, au milieu d'un brouhaha intense dont Tanalyse décèle le grincement des cordages, le bruit métallique des treuils en action, les cris et les appels des manœuvres noirs, le passager à destination de la Côte d'Ivoire prend place dans une sorte de panier de bois à quatre petites places, puis, brusquement enlevé, il se trouve déposé dans une baleinière ballottée au flanc du navire. Une douzaine de solides pagayeurs l'emmènent en chantant au pied du wharf sur lequel est hissé le panier où il est resté immobile. Sans regrets, il abandonne son siège étroit et dur pour se hâter d'atteindre la terre ferme. Et, après Conakry, la vision de ses frais jardins, de ses baobabs, de ses gros manguiers, de ses jets d'eau, il s'étonne que Bassam ne lui apparaisse pas comme l'escale ingrate qu'on lui avait jadis décrite.
Le boulevard Treich-Laplène qui court le long de la mer en une ligne droite ombragée par une double rangée de
cocotiers est tout entier cimenté. L'animation y est grande. Piétons, cyclistes, Européens en monoroue ou en hamac empruntent cette voie pour se rendre à leurs affaires. Le boulevard est bordé des maisons de commerce et des principaux bâtiments administratifs. Ces habitations, la plupart à étage, sont d'une composition sobre, adéquate aux nécessités du climat, et rivalisent de bien-être et d'originalité architecturale à la fois. Certaines d'entre elles sont entourées de jardinets fleuris toute Tannée durant et dont l'entretien représente bien des soins minutieux et patients.
Des rues transversales accèdent au boulevard Bonhoure qui longe la lagune. Sur la rive de celle-ci sont les appontements des maisons de commerce en possession de vapeurs et de chalands. En bordure du boulevard se trouve le nouveau marché, vaste construction bien aérée, pouvant soutenir la comparaison avec les marchés de beaucoup de nos villes de province. A l'extrémité est bâti le quartier indigène qui comprend des petites boutiques de traitants et des échoppes d'artisans. Ces habitations bien propres, bien entretenues, construites en briques, couvertes de tôles ou de tuiles, sont soumises à une surveillance administrative très sévère.
Ainsi se présente dans son ensemble Grand-Bassam, la première ville commerciale de la Côte d'Ivoire, vieille de soixante-dix ans et dont l'histoire tourmentée mérite d'être rappelée.
En 1842, Bouët-Villaumez, Gouverneur du Sénégal, établit le protectorat de la France sur plusieurs points du litto-
Fig. 10. — Grand-Bassam en 4916.
rai de la Côte d'Ivoire, notamment à Lahou, Fresco, Bassam et Assinie. A ce moment, Bassam comptait seulement deux comptoirs commerciaux : 1 un français, appartenait à un commerçant français M. Verdier, l'autre anglais était la maison Swanzi. Pendant la guerre de 1870, M. Verdier eut l'honneur de maintenir les droits acquis par la France sur cette partie de la côte de Guinée. Les alfaires se développaient dans la localité au fur et à mesure de la pénétration du pays, le nombre des factoreries augmentait. Le 1^'* janvier 1890, un résident officiel fut nommé à Bassam. Ce fut Treich-Laplène. Le Gouvernement de la République récompensait ainsi les services éminents qu'avait rendus à son pays l'explorateur du bassin de la Comoé. Ses successeurs furent les Administrateurs Desailles et de Beckmann. Un décret du 10 mars 1893 créa le Gouvernement autonome de la Côte d'Ivoire à la tête duquel fut placé M. Binger. Il résida à Bassam et eut pour successeurs les Gouverneurs Bertin, Mouttet et Roberdeau. Sous l'administration de M. Roberdeau, le 15 novembre 1900, le chef-lieu administratif de la colonie fut transporté à Bingerville, à la suite des épidémies de fièvre jaune qui décimèrent une partie de la population européenne de Grand-Bassam. 1899, 1900, 1902 furent les années d'apparition du fléau dans la ville où le moustique stégomya trouvait, parmi les marigots infects, un foyer propice à son développement en saison tiumide et aux hautes eaux. En 1899, 75 0/0 des Européens moururent en quelques semaines. On conçoit qu'à dater de ce moment, Bassam fut pour un temps l'escale redoutée et maudite.
Le transfert de la ville en un point salubre fut étudié et, à la suite de diverses missions, on choisit le plateau d'Abid-
jan sur la côte nord de la lagune Ebrié. On espérait en la possibilité d'y transporter un jour le chef-lieu administratif et les maisons de commerce, d'en faire le point de départ du rail vers l'intérieur et d'y construire le port de la colonie par l'ouverture d'un canal à travers le cordon littoral de Port-Bouët. Mais, en dépit des patients efforts de plusieurs années, la percée de Port-Bouët ne put être réalisée. Force fut donc, en attendant l'étude et l'exécution d'un autre projet, de songer de nouveau à Bassam, déjà doté d'un wharf, et de perfectionner provisoirement le seul débouché pratique de la Côte d'Ivoire. Le développement rapide des aflaires ne permettait pas d'entrevoir d'autre solution^ et, c'est dans ces circonstances que la ville dont nous nous occupons sortit de Toubli et du marasme dans lequel elle végétait.
A dater de 1908, l'assainissement de Bassam fut entrepris avec une persévérance tenace. Aucune mesure d'hygiène ne fut négligée pour éviter le retour des épidémies de fièvre jaune. Les progrès réalisés par la science en ces dernières années, les résultats remarquables obtenus dans plusieurs villes d'Amérique où la fièvre jaune était à l'état endémique, les enseignements acquis tant sur le mode de propagation du typhus amaryl que sur la prophylaxie à instituer pour éviter sa propagation permirent de mener à bien l'œuvre d'assainissement dont le détail sera exposé plus loin. Constatons dès maintenant, qu'en ces dernières années, le redoutable fléau a épargné Bassam alors qu'il a fait des apparitions sur plusieurs points voisins de la côte occidentale d'Afrique.
Nous avons exposé à la suite de quelles circonstances la question de Bassam dut être reprise en 1908, cinq années après la dernière épidémie. Ajoutons que la ville possède, économiquement, une situation géographique privilégiée qui justifie son choix par les premiers arrivants.
Placée à droite de Fembouchure de la Comoé, Bassam est le point d'attraction du commerce de la lagune Ebrié longue de plus de 100 kilomètres. Sur les rives de celle-ci sont édifiées plusieurs villes (Abidjan, Dabou, Jacqueville, etc.), où les sociétés commerciales de Bassam ont établi des succursales. Les indigènes riverams, très laborieux, exploitent activement le palmier à huile qui est, par l'étendue de ses peuplements, la richesse de la région. La lagune parcourue par des vapeurs, est la voie naturelle que prennent les ponchons d'huile, les sacs de palmistes, les bois d'acajou descendus par les rivières côtières pour, de Bassam, être chargés sur les cargos à destination d'Europe. De la Comoé, navigable jusqu'à Alépé, descendent les mêmes produits. Bassani est, en outre, le débouché de Bouaké, Dimbokro, Agboville et des stations intermédiaires de la voie ferrée vers lesquelles convergent tout un réseau routier. Par le rail lui sont amenés les produits de l'exploitation forestière (acajou, caoutchouc, huile, cola, etc.), et les produits du Nord (peaux de bœuf, coton, ivoire, etc.).
Débouché d'un fleuve, d'une lagune, d'une voie ferrée, Bassam ne pouvait être sacrifiée inopinément, sans remplaçante, et prouvait ainsi la nécessité de sa vitalité.
GÉOGRAPHIE URBALNE 193
Une autre cause devait faire momentanément de Bassam le principal centre commercial de la colonie. Bassam était le seul point du littoral de la Côte d'Ivoire qui fût doté d'un wharf. Le port possédait l'outil indispensable au transbordement des marchandises sur les côtes où se produit le phénomène de la barre. Le wharf évite les pertes de barre si fréquentes par le transport aléatoire des marchandises au moyen de baleinières et, passant les volutes dangereuses, il rend possible le travail de manutention même aux jours de grosse mer.
Elevé à 5 mètres au-dessus du niveau de la mer et long de 223 mètres, le wharf fut construit, en 1897, par la maison Daydé et Pillé. La colonie le prit à son compte en 1907 à un moment où son état nécessitait une réfection complète. D'importants crédits furent prévus au budget local tant pour effectuer les travaux indispensables à son fonctionnement que pour augmenter un matériel qui ne répondait plus à l'importance croissante des transactions commerciales. En l'état actuel des choses, si le temps est beau, il est j)ossible de transborder, par le wharf, 500 tonnes de marchandises. Ainsi que l'indique le tableau ci-après, le tonnage du wharf est passé de 20.000 tonnes en 1907 à 65.000 tonnes en 1912 :
innées
Tonnage
Receltes
Les travaux d'entretien sont, malgré tout, restés onéreux et les dépenses qu'ils occasionnent annuellement sont à peine compensées par les recettes :
Dépenses du Wharf
Francs
En raison du mouvement croissant des navires, — plus de 400 vapeurs de toutes nationalités visitent chaque année Bassam, — il était urgent de substituer à cet outillage d'attente un port véritable répondant aux besoins économiques nouveaux. Nous examinerons, en terminant cette étude, ce qui sera fait dans ce but dans un avenir prochain.
Si le tonnage des marchandises manutentionnées au w^harf indique l'importance de Bassam, les recettes eflectuées, dans cette localité, au titre des droits d'importation et d'exportation, laissent mieux voir encore la part de ce port dans le commerce général de la Côte d'Ivoire.
Recettes effectuées en 191^ au titre des droits
l>'importation D'exportation
Total pour la colonie . . . 3.937.508 67 424.304 69 Port de Grand-Bassam. . . 1.614.032 53 129.32134
Toutes les maisons de commerce ne disposant pas de chaloupes et de chalands pour assurer leurs transports, la concentration de l'activité économique en ce point du littoral rendait utile la création d'un service de vapeurs en lagune. En mars 1907, la Compagnie des Chargeurs Réunis installa un agent à Grand-Bassam et fit entrer en lagune, par l'embouchure de la Gomoé, un premier vapeur de 100 tonnes, r« Eclaireur ». En 1908, elle augmenta le nombre des voyages à Dabou,Jacque ville, Toupa et Gralfy. En 1909, elle lança r« Avant-Garde », du type « Eclaireur » (1). Et le nombre des voyages s'accrut. Peu après, la compagnie construisit à Bassani, pour sa tlottille lagunaire, un coquet appontement avec gare-abri pour les passagers et les marchandises.
L'administration passa, en 1911, avec les Chargeurs Réunis une convention en vertu de laquelle celle-ci s'engageait à transporter le personnel et le matériel dépendant des divers budgets (général, local, colonial, etc.). Ce contrat permit au gouvernement local de supprimer la flottille qu'il entretenait à grands frais en lagune.
(1) A présent, le service de la lagune est assuré par Va Adjamé ».
La Compagnie des Chargeurs Réunis possède depuis peu — en dehors de plusieurs vapeurs — le yacht « Anoma », qui, quotidiennement, fait le parcours Bassam-Bingerville- Abidjan retour. Le bateau arrive et cjuitte Abidjan aux heures correspondantes à celles de départ et d'arrivée des trains.
Avant d'aborder la question de rassainissement de Grand- Bassani, il nous faut dire quelques mots du climat de la localité.
La ville est sous la complète influence de la mousson du Sud-Ouest, qui lui apporte une grande partie de Tannée des vents pluvieux. Les chutes d'eau, à Bassam, sont plus élevées que dans les autres stations météorologiques de la Côte d'Ivoire où des observations ont été faites :
•2.502 mm.
169 jours de pluie