EXPLORATIONS
Les explorations à la Côte d'Ivoire datent toutes de notre époque.
Le xixe siècle va s'achever après avoir vu la découverte de l'Afrique et ce fait sera, sans doute, plus gros de conséquences que la découverte faite par Colomb.
Cependant, il est encore quelques régions qui restent rebelles à la pénétration. Parmi elles est, sans contredit, le pays qui s'étend au nord de notre colonie delà Côte d'Ivoire.
Le voyage du capitaine Binger a le premier révélé de nos jours ces contrées, jusqu'alors à peu près complètement inconnues. Après lui, surgirent aussitôt de nombreux émules et c'est ainsi qu'à l'heure actuelle l'œuvre se continue sans relâche; de sorte que le moment n'est pas loin où, sans doute, nous connaîtrons exactement toute notre colonie ; mais la région ouest, celle qui s'étend depuis les territoires delà rive droite du Bandama jusqu'au Cavally, aura été la dernière à la résistance.
Causes du retard dans la connaissance des pays de la Côte d'Ivoire.
A quoi tient le retard dans les explorations de la Côte de Guinée ? A plusieurs causes.
1° La barre. — A la barre qui s'étend sur tout ce littoral, occasionnant de grandes difficultés pour embarquer ou débarquer les marchandises; cette muraille liquide no tut
certes pas le moindre obstacle à l'établissement des Européens dans ces parages.
L'inconvénient est moindre aujourd'hui et nous pouvons en tout cas y remédier, mais il était sérieux pour les anciens navigateurs.
2» Hostilité des indigènes. — Ceux-ci, d'ailleurs, nous l'avons vu, ne fréquentèrent guère les indigènes de la Côte des Dents « qui sont très méchants », dit Villault de Bellefond. Cette réputation leur a, d'ailleurs, été conservée jusqu'à nos jours et, naguère encore, l'amiral Fleuriot de Langle parlait de sacrifices humains et de cannibalisme dans la région de Grand-Bassam.
Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette question de l'anthropophagie ; pour le moment, songeons que les ancêtres des indigènes qui, de nos jours et pour différentes raisons, ont assassiné déjà bon nombre de nos compatriotes (lieutenant de Thévenard, commandant d'Assinie, en excursion dans la lagune ; Voituret, Papillon, capitaine Ménard, Poulie, etc.), n'étaient peut-être pas d'un naturel fort doux, auquel on ait pu, dès l'abord, s'abandonner.
Des considérations semblables ne sont évidemment pas de nature à arrêter des explorateurs comme la France en produit; par contre, elles ont pu empêcher les tentatives des commerçants qui, à plusieurs reprises (les Anglais notamment), eurent leurs factoreries pillées. Enfin les Jack-Jack, les tribus de VAkapless, entassez souvent nécessité notre intervention pour qu'on puisse dire, en fin de compte, que l'hostilité des indigènes fut bien, jusqu'à nos jours, la seconde cause à l'arrêt de la pénétration.
30 Obstruction des voies fluviales. Relief du sol. — La troisième, la plus sérieuse peut-être, résulte du défaut de commodité des voies fluviales.
Cette cause est particulière à toute l'Afrique, ce continent où (( les chemins qui marchent » n'existent guère. Mais en particulier, à la Côte d'Ivoire, la non-navigabilité
— sodés fleuves se fait mieux sentir. Les cours d'eau y sont moins longs, moins importants, par suite du rapprochement de la chaîne de hauteurs qui les séparent du bassin du Niger et où ils prennent leurs sources; de sorte que les rapides se rencontrent là très pi'ès de la côte.
Ces hauteurs elles-mêmes deviennent de véritables montagnes, vers le nord-ouest, venant se souder au Fouta- Djallon, où, vraisemblablement, elles forment un bouleversement chaotique comparable à certaines parties des Alpes.
40 La forêt dense. — La Côte d'Ivoire proprement dite n'est d'ailleurs qu'une immense forêt, dont la plus grande partie est très épaisse et cette circonstance n'est pas aussi pour faciliter l'exploration.
Idée de M. Binger pour Pexploration de la Côte d'Ivoire.
La première tentative qui devait réussir (et même d'une manière éclatante) fut celle du capitaine Binger, qui prit le problème à rebours : « Je pense, dit-il (Du Niger au golfe de Guinée, tome I, pago 144), que déboucher à la côte est moins difficile que la pénétration en partant de la côte. Les raisons à donner pour la pénétration sont quelquefois difTiciles à faire comprendre et l'on est toujours un peu suspect, tandis que lorsqu'il s'agit de déboucher, on a une excellente raison à donner en disant simplement que l'on regagne sa patrie, ce qui est vrai. »
L'hostilité des indigènes, d'après M. Binger, serait d'ailleurs toute d'intérêt, car les habitants delà côte tiendraient à conserver seuls le monopole de l'échange de leurs produits avec les noirs de l'intérieur : a Ils vivent de courtage, ils y trouvent un trop gros bénéfice probablement et emploient tous les moyens pour éviter qu'il ne leur échappe.
» Il y a là une zone qui semble vouloir se dérober à l'exploration. ))
Premières explorations. Elles datent du milieu du siècle et portent uniquement sur les pays avoisinant le littoral do la côte est.
Les premières tentatives eurent lieu lors de l'établissement de nos premiers comptoirs à Grand-Bassam et exclusivement dans cette dernière région.
Les commandants Bouët-Willaumez et Fleuriot de Langle rapportèrent d'intéressants documents sur le pays.
La lagune Ebrié, ou de Grand-Bassam, était explorée pour la première fois, dans toute son étendue, par le lieutenant de vaisseau Cournet.
En 1849, le commandant Dubourquois, chef d'état-major de l'amiral Bouët, remontait le Tanoë jusqu'à Alacouabo, à quelques milles au delà du point où aujourd'hui le fleuve quitte les possessions anglaises.
Le Comoë (ou Akba), aujourd'hui connu d'une façon presque complète, eut pour premier explorateur (1843 à 1849) M. Lartigue, capitaine au long cours, de la maison Fabre et Régis, qui ne s'avança guère cependant au delà de l'embouchure, vers Pettépré.
Une deuxième tentative sur cette voie fut faite en 1850 par Hecquard, sous-lieutenant de spahis. Hecquard ne remonta guère plus haut que son prédécesseur dans la vallée du Comoë.
A Yacassé, village situé à quelques kilomètres au nord de Pétépré, ses porteurs l'abandonnaient et l'expédition, qui avait pour but la pénétration jusque dans le Ségou, échoua de ce fait. Hecquard avait en outre visité le pays de Krinjabo.
Brétignère et Chaper exploraient savamment, en 1882, la partie nord du Samvi (royaume d'Amatifou) et fournissaient sur cette région d'intéressants rapports.
En 1884, l'exploration du Tanoë se continuait au point
où l'avait laissée le commandant Dubourquois, avec le ((Guet N'dar)).
Le lieutenant PuUen remonta, à cette date, un des affluents de droite du Tanoë, aujourd'hui entièrement situé dans les possessions anglaises (la rivière Soui, d'après Binger).
Première exploration dans Vintérieur. (Treich-Laplène, 1887.) — L'exploration de Treich-Laplène, en 1887, fut une des plus importantes. Elle fut provoquée par les agissements des Anglais, cherchant à nous soustraire les routes de commerce dans les régions frontières.
Treich-Laplène (delà maison Verdier) partait, le 1^^ mai, dans l'intention de gagner le Bondoukou et de signer un traité avec le chef de ce pays. Quittant Krinjabo, où avec M. Brétignère, il avait obtenu du roi de ce pays Akassimadou, notre allié, de nombreux porteurs, il s'enfonçait dès lors dans une région qui, pour être fort près de la côte, n'en était pas moins peu connue.
Il passait ainsi à Aïn-Boïsso, où la rivière cessait d'être navigable, suivait dès lors la rive gauche par Diangui et Yaou, village formant la frontière du pays d'Assinie. Il entrait alors dans l'Indénié et atteignait Biamharacrou, après avoir quitté la rivière Bia.
« L'arrivée du premier blanc (dit Treich-Laplène dans son rapport) dans ces régions, jusqu'alors inaccessibles aux hommes de notre race, semble chose extraordinaire. »
L'explorateur se rapprochait alors du Comoë, où il signait à Bettié, sur les bords de ce fleuve, un traité d'alliance avec le chef du pays où il avait été bien accueilli.
De Betlié, il gagne Zaranou, dans VAlangona, après s'être écarté du Comoë, non navigable. Son itinéraire allait bientôt recouper celui de l'Anglais Lonsdale qui, parti d'Elmina et après avoir traversé le Sahué, avait visité ces mêmes régions.
Treich-Laplène quittant Zaranou où les chefs, quoique bienveillants, semblaient incapables de prendre une déci-
sion relative atout traité, se dirige par Abengourou vers le pays de Bondoukou. Daus ce village, le voyageur fut malheureusement arrêté par la fièvre. Néanmoins, il reprit sa route, ayant appris que les Anglais cherchaient, de leur côté, à contrecarrer notre expédition.
Il remonta ainsi jusqu'à Yacassé, puis retourna à Amuokonkrou, où son énergie réussit à obtenir un traité des chefs.
Sentant qu'il ne lui est plus possible de gagner le Bondoukou, où, d'ailleurs, il avait envoyé un émissaire, il prit le parti de regagner la côte, mais en suivant une autre route. C'est ainsi que, de retour à Zaranou, il prit le chemin du Comoë, signalant partout de nombreuses mines d'or, plaçant les villages sous le protectorat français, comme à Bettié, qu'il visitait à nouveau le 14 juillet.
Le retour s'opéra ainsi sur le fleuve par Malamalasso, Kottokrou, Yacassé, Alépé.
Treich-Laplène avait terminé son intéressant voyage le 22 juin, jour où il arriva à Grand-Bassam.
Deuxième exploration de Treich-Laplène, 1888. —L'ère des grandes explorations s'ouvrait décidément à la Côte d'Ivoire.
Le 7 septembre 1888, Treich-Laplène repartait de nouveau. Il allait cette fois à la rencontre de Binger, dont on annonçait la présence dans le pays de Kong, après avoir cru un moment au massacre de la mission.
Treich prit l'itinéraire de l'année précédente, mais cette fois il réussissait à gagner le Bondoukou et à obtenir un traité du chef du pays, situé à la lisière de la grande forêt équatoriale.
Par le territoire des Pakhallas et les pays situés au nord du Barabo, il atteignait Kong le 26 décembre 1888 où le capitaine Binger le rejoignait en revenant de son exploration du Mossi.
Le 10 janvier 1889, un traité était signé à Kong par les
représentants de la France et le chef Karamokho Oulé Ouattara.
M. Binger venait d'explorer déjà de vastes étendues de territoires (États de Samory, le Mossi, etc.) jusqu'alors vierges de tout itinéraire européen.
Mission Binger. — La descente de Kong à la côte, qui serait comme la troisième phase de l'exploration Binger, est la seule qui doive nous occuper ici comme se rattachant directement à la colonie.
Binger et Treich-Laplène quittaient Kong le 21 janvier et prenaient la route du sud. Ils traversèrent successivement le Djimini par Ouandarama, Dakliara, le Dlammala et atteignaient vers Mango les bords du Gomoë, dont ils s'écartaient pour le retrouver bientôt à AUakrou, après avoir traversé VAnno. Ils descendirent ensuite le Comoë, reprenant parfois les sentiers de la forêt lorsqu'il n'était plus possible de naviguer en pirogue. Ils passèrent ainsi à Bettié, Daboisné, ne manquant jamais de se concilier les populations et avant tout de les rattacher à la France. De Malamalasso, ils descendirent le fleuve jusqu'à Grand-Bassam (par Kottokrou, Yacassé, Alépé^ Impérié), où ils arrivèrent le 20 mars 1889.
Cette dernière partie du cours du fleuve était connue, mais l'immense région au nord avait révélé son mystère par cette exploration mémorable. M. Binger a consigné d'ailleurs des renseignements très complets sur cette région qui n'est presque toute qu'une vaste forêt, dans son remarquable ouvrage Du Niger au golfe de Guinée, tome ï.
Explorations de Tavernost et Armand. — Au mois de février de l'année suivante, une mission composée de MM. de Tavernost, lieutenant, Armand, docteur Tuvache, se proposait de remonter le Bandama, fleuve qui a son embouchure à quelques kilomètres à l'est de Grand-Lahou et qui restait encore peu connu.
La mission remonta ainsi jusqu'à Tiessalé, mais il ne fut
pas possible d'aller plus loin, soit par mauvaise volonté des indigènes ou des porteurs, soit pour toute autre cause. MM. de Tavernost et Armand redescendaient bientôt à Dabou, puis regagnaient Grand-Lahou, d'où ils s'embarquaient pour la France.
Mission de la Société de l'Ouest africain. Massacre des explorateurs. — Cependant une mission, non officielle cette fois, allait reprendre en mars le même chemin. Elle était composée de MM. Voituret, Papillon et Paluzot, de la Société de r Ouest africain. Le moment était sans doute mal choisi, après l'insuccès de la première tentative si récente.
Néanmoins, Voituret et Papillon partaient le 18 mars pour remonter le Lahou. Quelques jours après, on apprenait la nouvelle de leur massacre dans la région de Tiessalé, là même où la mission officielle précédente avait trouvé les indigènes assez hostiles. Les deux voyageurs avaient eu le tort, semble-t-il, de se montrer exigeants auprès des habitants qui déjà étaient mal disposés en notre faveur. Cependant, en 1894, cette même région (bassin du Comoë) était le théâtre de l'assassinat d'un autre Français, l'administrateur Poulie.
Une colonne de tirailleurs, envoyée du Sénégal, arrivait quelque temps après le massacre de Voituret et Papillon, pour venger leur mort.
Mission Quiquerez et de Segonzac. — Au mois d'avril, une nouvelle mission composée de MM. Quiquerez et de Segonzac, tous deux officiers, partait de Grand-Lahou pour aller opérer sur une autre région, vers l'ouest. On sait la courte histoire de cette mission qui s'engagea à peine dans les profondeurs de la forêt bordant le San Pedro, d'où l'un des membres (Quiquerez, mort le 22 mai 1891) ne devait jamais revenir.
Les explorations au Soudan confinant à Phinterland de la Côte d*Ivoire.
Pendant ce temps, dans les régions intermédiaires entre le Soudan et la Côte d'Ivoire, d'autres explorateurs agissaient, obtenaient des traités et contribuaient aussi, quoique indirectement, au mouvement d'expansion de notre nouvelle colonie.
L'hinterland de la Côte d'Ivoire s'assurait, de plus en plus, après le voyage du capitaine Quiquandon chez le roi Tiéba, du docteur Crozat dans le Mossi, plus tard, par le passage de Monteil.
L'exploration du capitaine Ménard, qui aurait été si féconde en heureux résultats, fut dirigée habilement pendant de longs mois.
Exploration du capitaine Ménard. — Le capitaine Ménard partit de Grand-Bassam le 22 novembre 1890. Il séjourna quelque temps à Kong, consolidant les relations amicales entre les deux pays. Il se proposait, en se dirigeant vers l'ouest, de visiter le Ouorodougou (pays des Kholas), d'explorer l'hinterland de la région du Cavally, à peu près complètement inconnu. Mais il fut arrêté aux environs de Sakhala, le 2 décembre 1891, par les sofas de Samory commandés par Sékou-Ba et tué après s'être défendu vaillamment.
Le gouvernement de la Côte d'Ivoire a voulu honorer la mémoire d'un de ses braves explorateurs en donnant son nom à l'aviso chargé du service de la colonie.
Mission Binger, 1892. — La mission Binger(1892) arrivée à Kong, apprenait dans cette ville le massacre du capitaine Ménard qui avait eu lieu le 4 février 1892 à Séguéla (et non Sakhala) dans le Ouassoulou.
Cette nouvelle mission, composée de MM. Binger, docteur Crozat, lieutenant Braulot et Marcel Monnier, est la môme
que celle qui avait été constituée pour la délimitation de la frontière avec la côte. Les travaux ne pouvant aboutir, à cause du mauvais vouloir des commissaires anglais, la mission française avait continué un voyage d'exploration qui devait ajouter un nouvel apport considérable à la connaissance du pays.
A Kong, et pour le retour, la mission se partageait en trois petites colonnes. MM. Binger et Monnier revinrent par la région de Bondoukou et le Diammala par Dabakala et Satama-Soukoura en plaçant cette région sous le protectorat français. Ce ne fut pas toujours chose facile : témoin les difficultés qu'ils eurent à surmonter dans le Baoulé,
Le lieutenant Braulot visitait en même temps le Barabo, sur la rive gauche du Comoë, VAnno et V Indénié. Le docteur Crozat avait pris la route du nord, celle du Soudan par Sakhala. Il était malheureusement terrassé par la fièvre à la veille d'atteindre Sikasso, à Tuguela^ où il succombait au mois d'avril 1892.
M. Marcel Monnier a raconté le voyage de la mission dans son ouvrage La France noire : « Quiconque pénétrera comme nous, dit-il, au cœur de ces contrées, n'hésitera point à affirmer que la France occupe ici l'une des situations les plus avantageuses de la côte occidentale d'Afrique. »
Tentatives nouvelles. — Les difficultés de la tâche ne rebutaient nullement les courages. A la fin de l'année 1892, M. Barrai opérait aussi quel(îues tentatives de pénétration à la Côte d'Ivoire, mais il succombait bientôt à son tour à Grand-Lahou, sur la côte.
Le climat meurtrier emportait également, plus tard, à Kong, M. Maximilien Moscowitz, envoyé du Muséum.
Mission Braulot — En 1893, le lieutenant Braulot reprenait à nouveau le chemin de Kong, accompagné du docteur Maclaud. La mission, partie en novembre 1892, opéra surtout dans la région au nord du Bondoukou; elle rapportait
des itinéraires du pays de Bouna où elle avait été arrêtée et avait étudié les cours du Yefo et du Miram, ainsi que les routes allant sur VAnno et V Indénié. La mission avait été arrêtée par les indigènes devant Bouna, sans pouvoir gagner Say, sur le Niger.
Mission Marchand. — Le capitaine Marchand allait tenter aussi de trouver une route commode pour aller du Niger à la Côte d'Ivoire.
Relier nos possessions du golfe de Guinée à la boucle du Niger, pays sillonné déjà par des célèbres explorateurs comme Binger et Monteil, tel était le but de la nouvelle mission.
Au commencement de 1893, le capitaine Marchand prenait le chemin du Bandama pour remonter vers le nord. En ce point, en effet, la forêt a une moins grande largeur et la pénétration semblerait plus facile.
Dès Tiessalé, des difficultés surgissaient encore. Il fallut forcer le passage devant l'hostilité des habitants. Malheureusement, un événement douloureux vint encore attrister les débuts de l'entreprise. Le capitaine Manet qui accompagnait M. Marchand, partit en pirogue pour Eliessou et fut englouti dans les rapides si dangereux du Bandama.
Le capitaine Marchand, resté avec M. Bailly, chargé du convoi, s'enfonçait dans le Baoulé le 13 septembre. Apprenant la présence des bandes de Samory dans les régions du nord, il modifia son itinéraire par Wassadougou et Sameni. Dans ce dernier village, il laissait M. Bailly (1) et repartait seul pour le Folona, qu'il trouva ravagé et dévasté par la guerre.
Le 12 février, le capitaine Marchand atteignait Tengréla. De là, par Tiemou et Tenienderi, traversant les troupes de sofas, il retournait à Sameni pour retrouver ses porteurs.
(1) M. Bailly est mort, ensuite, de la fièvre et des fatigues sans avoir pu revenir à la côte.
La mission entra alors dans les régions déjà visitées du Diammala et du Djiinini et atteignit Kong après de nombreux déboires résultant de l'état de guerre du pays.
Cependant, le voyageur ne recevait pas, dans cette ville, le même bon accueil qu'avaient trouvé les précédents explorateurs. La campagne du colonel Archinard à Djenné en était cause. Il fallut de nombreuses explications et l'énergie du capitaine Marchand pour retrouver la conciliation. Bientôt les relations cordiales étaient rétablies lorsqu'un nouveau danger surgit. Les bandes de Samory s'avançaient prenant la direction de Kong.
Le capitaine Marchand, après des vicissitudes de toutes sortes, dont la moindre avait été la révolte momentanée de ses tirailleurs, retournait à Grand-Bassam le 25 septembre. Il signala aussitôt au gouvernement le péril nouveau.
Le Transnigérien. — Cette exploration avait été féconde. Le capitaine Marchand rapportait un projet de chemin de fer : le Transnigérien, qui relierait nos possessions du Soudan à celles de la Côte d'Ivoire.
Il suffirait, semble-t-il, d'établir une voie ferrée d'environ 80 kilomètres destinée à relier le Bandama, tributaire du golfe de Guinée, au Bagoë, affluent du Niger. Cette dernière rivière n'est autre, en effet, que le Baniqui ou Petit Niger, qui se jette dans le Dioliba à Mopti.
Quant au Bandama, il semble tout indiqué dès lors pour servir de voie d'accès à la Côte d'Ivoire. Sa vallée, en effet, forme comme une échancrure, un coin, dans la forêt impénétrable. Entre le Bandama et son affluent de gauche, le Zini, la plaine s'étend pénétrant dans la forêt. « C'est un golfe de plaine » suivant l'heureuse expression du capitaine Marchand.
Nul doute que le projet d'un chemin de fer parcourant ces régions, riches en somme et toutes neuves, ne se réalise un jour. Sans doute ce jour est encore éloigné, mais il n'en est pas moins vrai que le prochain siècle verra la
transformation complète de l'Afrique, comme l'avaient rêvée nos meilleurs explorateurs (1).
L'alarme jetée par le capitaine Marchand provoqua en partie la colonne Monteil, à laquelle l'explorateur se joignit encore malgré le parcours de 4.200 kilomètres qu'il venait de faire dans son voyage.
Colonne Monteil. — La colonne Monteil contribua encore à nous faire connaître ces régions d'une façon plus précise et à compléter la carte du pays de la Côte d'Ivoire, par les travaux des officiers qui prirent part à l'expédition et occupèrent les différents postes.
La partie ouest de la Côte d'Ivoire reste encore inexplorée.
En somme, toutes les explorations précédentes ont uniquement porté sur la région orientale de la Côte d'Ivoire. Vers l'ouest, seules les rivières de Sassandrah (Richards 1880 ; Arago 1891 et de San Pedro (Quiquerez Segonzac, 1892) ont été remontées à plusieurs journées de pirogue.
L'hinterland occidental de la Côte d'Ivoire (bassin supérieur du Cavally) n'est connu qu'imparfaitement par les voyages de Bûttikôfer (1879-1882) qui remonta la rivière Saint-Paul et du Libérien Anderson (1868).
Ce dernier, voyageur noir, est allé jusqu'aux centres de Nahala et de Mousardou dont la possession est reconnue néanmoins à la France par la convention avec le Libéria.
Cependant, la grande région qui s'étend derrière la côte occidentale de la colonie reste encore inconnue. Est-ce bien inconnue qu'il faut dire, et ce pays, malgré toutes les
(1) L'itinéraire Marchand, d'une longueur d'environ 400 kilomètres, présente l'avantage de passer à trois journées de marche de la ville commerciale de Kong. En outre, il est préférable à la voie du Sénégal qui ofTre une interruption de navigation, et 600 kilomètres de chemin de fer de Kayes à Koulimandio. Par la Guinée française, 400 kilomètres de voie ferrée seraient nécessaires de Konakry à Farana.
Côle d'Ivoire. 4
légendes qui s'y raltaclient (cannibalisme, état sauvage le plus complet des habitants, etc., etc.), est-il si différent des pays voisins, maintenant connus, pour qu'on n'en déduise pas, a priori, la connaissance?
C'est toujours la forêt tropicale, plus épaisse peut-être là qu'ailleurs, peuplée sans doute, mais de petits villages, sans présenter , à coup sûr, de centre important de commerce.
La route de la Côte d'Ivoire au Soudan par le Cavally.
Puis, la question n'est pas là, et il est d'abord un autre but plus important que la curiosité à satisfaire au sujet des tribus légendaires des Lô, des Paï-Pi-Bri, des Pdi- Gnons, etc. ; ce serait de mettre la Côte d'Ivoire en communication avec les sources du Niger par cette région.
En reliant par cette voie nos possessions de la Côte de Guinée à celles du Soudan, on ne ferait guère qu'oeuvre politique peut-être, mais elle serait sage. Les efforts des Anglais, qui se porteront tôt ou tard dans l'hinterland de leur colonie de Sierra-Leone, seraient désormais neutralisés. Nos rivaux resteraient enserrés, d'autre part, entre nos possessions de la Guinée française avec lesquelles nous aurions encore opéré la liaison. Quant au point de vue commercial et des communications faciles, la voie du Cavally, par exemple, n'est peut-être pas celle qu'il faudrait préférer, malgré ses débouchés dans un pays riche et fertile.
La route suivie par Binger, celle qui fut proposée par le capitaine Marchand, sembleraient pour cela préférables; pourtant, ce n'est qu'en décrivant un long arc de cercle qu'elle entre dans le bassin du Niger et dans celui du Sénégal, contrairement à la route du Cavally qui, bien moinslongue, semble-t-il, pénètre directement dans nos possessions en se dirigeant droit au nord.
C'est que la ligne droite, en Afrique, n'est pas toujours le plus court chemin d'un point à un autre, et surtout dans ce pays couvert de forêts ou bouleversé de soulèvements chaotiques, coupé d'innombrables petits cours d'eau non navigables.
A ce propos, il est bon de citer les observations du capitaine Péroz (!).(( En réalité, la longueur d'une vole de communication dépend moins de son développement linéaire que des difficultés qu'elle présente et du temps nécessaire à son parcours. On doit tenir pour la plus courte celle qui demande le moins de temps pour la parcourir, quelle que soit sa longueur réelle. Les Africains n'ont cure de cette considération .
» Dans les régions montagneuses, les sentiers suivent généralement les vallées ou les flancs des torrents où l'eau se trouve fréquemment et où les difficultés de passage sont moindres. Mais, pour passer d'un bassin à un autre, les routes franchissent la ligne de partage au col le moins élevé, et de là dévalent dans la plaine par la ligne de plus grande pente. Comme les eaux suivent généralement cette ligne, les sentiers deviennent bientôt de véritables lits torrentueux où les animaux n'avancent qu'avec peine. »
La route de Grand-Bassam au Soudan par Kong, traversant une région non montagneuse, ne présente pas d'ailleurs tous ces inconvénients.
Dernières explorations,
A l'heure actuelle, les efforts portent encore plus particulièrement à la côte orientale, vers la Côte d'Or anglaise. Le lieutenant Baud, de l'infanterie de marine, parti de Carnotville le 26 mars 1895, arrivait à Grand-Bassam le 12 juin suivant, api-ès avoir contourné le Togo et la Côte iVOr.
(1) Capitaine Péroz : Tactique dans le Soudan.
Il reconnut que notre éternel ennemi dans ces régions, Samory, étendant ses Etats vers l'est, avait passé le Comoë et occupait Bondoukou (10 septembre).
Parmi les travaux qui ont contribué à augmenter les connaissances géographiques de la Côte d'Ivoire, il faut encore citer ceux de M. de Pobéguin, administrateur (1895).
Ils ont porté sur la topographie des lagunes, les embouchures des cours d'eau, et, en général, sur la côte ellemême jusqu'au Cavally, rectifiant parfois des données qui, pour être assez anciennes et datant peut-être des explorations de la marine vers le milieu de ce siècle, n'en étaient pas moins très fantaisistes souvent.