‹ La côte des Esclaves et le DahomeyChapitre 62 sur 65 · TRAFIC DES ESCLAVES · texte numérisé non relu

TRAFIC DES ESCLAVES

L'Afrique a toujours été, plus que toute autre contrée, la terre de l'esclavage, et nous trouvons des nègres esclaves dès la plus haute antiquité. Il y en avait, comme rameurs, sur les galères des Carthaginois, et l'histoire rapporte qu'en un seul jour, Hasdrubal en acheta cinq mille, venant des bords du Niger.

L'esclavage étant en vigueur dans tout le continent africain, on ne saurait y reconnaître un des traits caractéristiques du Dahomey. Une chose distingue ce pays des autres contrées, c'est le trafc des esclaves : non-seulement il a été un des principaux foyers de la traite, mais encore il est organisé pour la traite, puisque ses razzias annuelles, tendant à procurer des esclaves, rentrent dans l'essence même de sa constitution.

Le trafic des esclaves fut tellement actif au Dahomey et dans les contrées environnantes que la côte prit, sur ce point, le nom de Côte des Esclaves. Le Dahomey surtout a mérité cette dénomination. Nous avons vu que ce fut le premier point, dans ces parages, où la traite fonda des établissements. En 1660, Ardres eut un comptoir: les deux royaumes d'Ardra et de Juda, avant d'être conquis par le Dahomey, faisaient le commerce des esclaves avec les Européens; le Dahomey lui-même y participait par Tintermédiaire de ces deux États.

Ghézo avait raison de dire « que les gouvernements d'Europe avaient toujours favorisé la vente des esclaves; que les Anglais, loin de s'y être toujours opposés, avaient fait longtemps la traite des nègres ». Oui, Français, Anglais, Hollandais, Portugais aidèrent à cet indigne forfait de la chasse à l'homme poursuivie par le Dahomey. Ils y aidèrent en instituant et organisant chez les peuples de ce royaume

le trafic des esclaves. Les rois accordèrent le monopole de ce commerce à certaines compagnies qui, seules, avaient le droit de former des comptoirs. L'Europe entière reconnut la traite des nègres et fut de connivence.

Je n'ajouterai rien à ce que j'ai déjà dit des établissements européens de Savi et de Wydah, tous fondés en vue du trafic dont nous parlons. Du reste, la traite ne se faisait pas seulement à terre, dans les comptoirs : les navires trafiquaient aussi directement avec les chefs des tribus de la côte : les Popos. Porto-Novo, Lagos, Badagry. le Bénin.

Cantu calcule qu'il a dû s'exporter « 15 millions de nègres dans le cours d'un siècle, et qu'il a dû en périr autant dans le trajet ». Voici quelques chiffres qui regardent . spécialement le Dahomey :

A l'époque du voyage de Snelgrave. les navires y prenaient plus de 2,000 nègres tous les ans.

Durant l'année 177G, on en exporta à bord des navires

français 6,150

portugais 3,000

anglais 1,000

Soit un total de . . 10,150

Durant l'année 1787, l'exportation fut, par navires :

français 937

portugais 2,107

anglais 561

Total 3,605

c'est-à-dire près de deux tiers de moins qu'en 1776.

A^ B. — Les Portugais se maintiennent. Leur fort de Wydah a été occupé jusqu'en 1776.

On ne comprendrait pas l'écart énorme survenu dans le chiffre de l'exportation dahoméenne, à onze ans d'intervalle seulement, si l'on ne savait qu'un changement considérable s'opérait dans les idées, soit aux colonies, soit en

Europe. Dans les colonies, la prédication des missionnaires donnait avec zèle les nobles enseignements de la charité chrétienne; en Europe, on commençait à élever la voix contre les atrocités de la traite et de l'esclavage colonial. Les amis des noirs allaient s'organiser en société en Angleterre et à Paris , et déjà ils faisaient entendre des protestations énergiques contre létat de choses existant.

Les faits leur donnaient raison contre les avocats de la traite, lorsqu'ils dévoilèrent les abus criants qui se produisaient dans les colonies. Il ne leur fut point difficile de montrer ce qu'il y avait d'erroné et d'hypocrite dans ce prétexte des esclavagistes; « les noirs sont moins malheureux dans les colonies qu'ils ne Tétaient en Afrique » .

Enfin, la politique finit par adopter des mesures empreintes d'humanité. La France et l'Angleterre, qui avaient peut-être plus de reproches à se faire, prirent l'initiative des lois humanitaires qui ont aboli la traite des nègres. Dans le tableau des exportations de 1787, nous avons vu ces deux nations figurer dans des proportions fort restreintes. Bientôt après, elles supprimèrent les primes accordées précédemment aux marchands négriers, prohibèrent légalement la traite, établirent des croisières le long de la côte, afin d'assurer l'exécution des lois nouvelles. Les Anglais surtout firent bonne garde , quel que fût le mobile qui les poussât dans la voie de la répression.

Malgré les traités par lesquels toutes les nations maritimes acceptaient et prescrivaient l'abolition de la traite des noirs; malgré les conventions conclues par la France et l'Angleterre avec divers peuples de l'Afrique, dans le même but; malgré une surveillance des plus actives ; malgré les peines rigoureuses édictées par les gouvernements contre ceux qui se livraient à la traite, cet infâme trafic continua de fait jusqu'en I860.

Ce furent surtout des sujets portugais qui firent ce com- "merce de contrebande. Les derniers marchands d'esclaves

que nous voyons au Dahomey étaient tous Portugais, de nom et d'origine : Suarez et Medeiros, Francisco de Souza,

Domingo Martins Ces deux derniers furent les associés

du roi, agissant de concert avec lui; combinant à leur avantage commun le mouvement des troupes ; se réservant le monopole du commerce, et se l'assurant par toute sorte de moyens. Sous leur direction, la traite sembla reprendre avec plus de vigueur ; car la Havane et le Brésil n'étaient pas tellement fermés aux arrivages qu'on n'y pût trouver un débouché. Le commerce y était même d'autant plus lucratif que la marchandise était plus rare.

La seule difficulté sérieuse était d'éviter les croiseurs. Cela n'était pas bien aisé loriSque les négriers allaient à la voile, et des forfaits d'un nouveau genre vinrent ajouter aux horreurs de la traite. Un négrier se voyait-il sur le point d'être capturé , on amenait toute la cargaison sur le pont et on la jetait par-dessus bord , afin de faire disparaître les pièces à conviction. Ces noyades de tout un chargement d'esclaves se produisirent fréquemment, tant que les négriers allaient à la voile. A la fin, pour échapper aux vapeurs de la croisière, les trafiquants de chair humaine utilisèrent, eux aussi, la vapeur. Leur dernier navire à vapeur, emportant à chaque voyage plus de mille nègres, fit sept voyages sans se laisser prendre , ce qui lui permit de réaliser des bénéfices énormes. Ce navire, excellent marcheur, laissait approcher ceux de la croisière jusqu'à la portée du canon. H restait sous vapeur, et continuait son chargement en attendant qu'ils arrivassent, sûr de les distancer promptement dans la marche.

Les Portugais et les Brésiliens qui s'adonnaient à la traite dans les derniers temps n'y ont réellement renoncé que lorsqu'elle devint tout à fait impossible, c'est-à-dire lorsque la Havane et le Brésil fermant effectivement leurs ports aux négriers, la marchandise humaine se trouva sans écoulement. Jusque-là, le trafic ne laissait pas d'être bien rémuné-

rateur; il couvrait largement les pertes infligées par les croiseurs, et il ne cessa qu'en 1865.

Les Anglais avaient sur la cote des espions chargés de signaler les points sur lesquels on préparait des embarquements d'esclaves. Seulement, les négriers éludaient souvent les tracasseries de leur surveillance importune, grâce à la protection du roi et des chefs. Le roi avait interdit aux blancs certaines voies, par où les esclaves arrivaient clandestinement à la plage. Signalons la rivière qui sépare le Dahomey du royaume de Porto-Novo, et le chemin allant d'Allada vers le grand lac Nokoué. Les mouvements d'esclaves s'y faisaient en secret. On alla jusqu'à acheter la complicité des espions anglais eux-mêmes. Ils étaient payés (et ils acceptaient sans scrupule ni vergogne) ; ils étaient payés , eux, les affidés des croiseurs, pour favoriser la traite et les négriers : doublant leurs appointements par le concours frauduleux qu'ils prêtaient à ces derniers.

Au demeurant, ils ne jouaient pas mal leur rôle de traîtres soudoyés, que l'un d'entre eux sut aUier aux obhgations de ministre wesléyen. M. B***, richement doté par la société wesléyenne et subventionné par les abolitionnistes , exploitait avec art la position qu'on lui avait faite à Wydah. Au lieu de donner aux croiseurs les renseignements qu'il leur devait à bien des titres, il jetait leur surveillance dans le désarroi , les envoyant à l'est quand le cliargement se préparait à l'ouest, et les amusant à des manœuvres qui permettaient aux négriers de terminer sans encombre leurs opérations. Ainsi, à force de ruses et d'argent, le commerce des esclaves résista longtemps avec avantage aux prohibitions des États civilisés et à la répression sévère des croiseurs.

Dans les derniers temps , il fut une source de déceptions pour ceux qui s'y étaient adonnés. Forcés d'avoir au Brésil des correspondants auxquels ils consignaient la cargaison, ils se virent dans limpossibilité d'exiger ce que ceux-ci

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