‹ La coucarachaChapitre 11 sur 84 · IV · texte numérisé non relu

IV

Pourtant Roméro s'arrête, et confiant Pélicko à son instinct, il fait un signe à son lévrier, qui s'accroupit près d'une pelitc porte dont son maître a la clef., et. Dieu me sauve! il faut que don Baltliazar ait une bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef., au moins,... — car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin , mais aussi celle du Patio , du parloir , de la galerie , et aussi, sainte Vierge!... celle de la chambre où repose la senora Méina, épouse de don Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade, — Méina dont il est si jaloux, — Méina son diamant, — Méina qu'il n'eût peut-être pas troquée contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids s'enfonçait toute seule dans le cou d'un taureau.

Quel silence ! — Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son souffle! — Quel silence ! — On entendait les battements précipités du cœur de Roméro... car sa raaiu tremblait sur la

oS LA COUCARATCHA.

clef qui grinçait faiblement dans la serrure , la main de Roméro tremblait... et pourtant la clef maudite cùt-elle été rougie au feu, que si elle n'eût pas crié, Roméro l'eût pressée d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa respiration s'arrête... car il croit avoir entendu un mouvement de la duègne qui dort là... dans cette galerie dont il presse à peine les larges dalles... S'éveille-t-elle?. .. — Xon , non, car Dieu est juste, et don Baltliazar est à Séville. . . non. . . elle dort. — La clef roule doucement, la serrure cède , et , fort d'une expérience que les amants partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu à peu... ce qui fait bruire les gonds... Roméro la pousse brusquement d'un seul coup... et le profond silence de la nuit n'a pas été troublé.

Lne fois dans cette chambre , Roméro demanda au ciel bu à l'enfer de vivre encore une nuit , de posséder Méina et de mourir après ; — car il lui semblait qu'une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui restait d'existence... il lui semblait qu'après cette nuit si ardemment attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui... il fallait mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer ; — et cette pensée était plus forte que le raisonnement... plus forte (|u'une conviction intime du contraire, c'était un pressentiment.

Roméro avait eu I)icn des liaisons , et éteint bien des désirs ; mais il aimait pour la première fois. — Le souvenir de ce qu'il avait ressenti jusqu'alors le lui prouvait ; jusqu'alors jamais une pensée amère ne s'était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec amour la figure de Aléina pendant son sommeil, cette Ogure si pâle et si belle... il se sentit tout à coup accablé sous le poids d'une tristesse indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux : à cette sensation d'abord inexplicable , à la fois atroce et enivrante , Roméro comprit que dans toute passion profonde et vraie il est des émotions d'une amertume poignante , — des idées fatales attachées à la certitude de tout bonheur inespéré, immense... des idées de mort quelquefois, — peut-être parce que ce bonheur étant le but , qui absorbe , concentre tout notre être , — ce terme atteint, il n'y a plus que le néant à craindre ou à espérer.

Puis ces pensées de tristesse et d'amertume passèrent rapides dans l'àme de Roméro. — Il revint à lui, et, ainsi qu'un homme bercé par un songe enchanteur et encore assez soumis à l'influence de sa raison pour craindre de s'éveiller , ainsi Roméro se voyant si près de Méina n'osait croire à la réalité d'un pareil bonheur. «Oh! — se disait-il... — oh ! la voir là... couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras ; oh ! pouvoir effleurer de mes lèvres ses

60 LA COUCARATOHA.

paupières fermées , et cette longue, longue ligne de cils bruns et soyeux qui s'étend au-dessous de ses sourcils étroits et arqués. - — Oh ! pouvoir baiser ce menton si doux , si frais , et ce joli cou aux veines bleues, — Oh ! pouvoir caresser de mon souffle ce sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure blancheur des dentelles qui le voilent à demi. — Oh! sentir cette haleine de jeune femme s'échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites dents perlées... Oh! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement dessinées par ce souple et complaisant tissu...

Et se dire tout cela est à moi ! — Elle si réservée, si contrainte , si observée dans le monde , que j'ose à peine toucher ses doigts roses et effilés ; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sèches et glaciales... pour moi elle aura bientôt des mots d'amour qu'elle me dira sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux. Tous ces trésors dont le soupçon seul m'enivre , elle me dira bientôt : — C'est à toi... à toi seul, mon amant, à toi seul mon cœur les donne... les donne avec ivresse... car je conçois maintenant le bonheur d'être belle... »

Et Roméro transporté éteignit une .lampe qui

brûlait devant une Madone , et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur espagnole. — Alors il s'approcha de Wéina, qui dormait toujours, et peochc vers elle, aspirant son souffle avec délices : a Mou ange,... c'est moi,... ne crains rien... 'i dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux lèvres de la jeune femme... — Mais les lèvres parurent entendre... car elles murmurèrent aussi : Cl Roméro,... mon ange,... ou plutôt mon démon... )i Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se confondirent. — Lui priait ; — elle refusait. — Mais il y avait tant d'amour dans ses refus qu'ils enivraient encore Roméro, qui pressant de sa bouche amoureuse les beaux yeux de Mélna toute frémissante : «Oh! mon ange, — lui disait-il, — je veux te devoir à ton amour,... car j'aime mieux, vois-tu , un regard donné qu'un baiser ravi ! Tu m'accordes tant... mon Dieu... que je n'ose demander... à toi je sacrifierais mes désirs, mon amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux rien que donné par toi... car en toi j'idolâtre tout... jusqu'à tes refus, s

Et Méina, vaincue par tant d'amour et de soumission, dit enfin : a Mais tu veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux... tu veux que je devienne folle... Eh! bien... oui... tu verras si je t'aime au moins... « et c'étaient alors ses lèvres séchées par le désir qui cherchaient les lèvres

62 LA COUCARATCHA.

de Roméro. .. et c'étaient ses beaux bras qui entouraient le cou de Roméro pour l'attirer et le presser sur son sein qui brûlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la force de dire : a Et la Madone, mon Roméro?... — Elle est voilée, mon ange. . . j

Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d'el Puerto , car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval était sans cavalier, a Eh! mais, — dirent-ils, — c'est le cheval noir de Roméro... mais où est donc Roméro et son beau lévrier?... s Et comme le cheval passait près d'eux, ils virent du sang à ses pieds... (I Serait-il donc arrive mallieur à Roméro? -n dirent-ils encore ; car ils ne le haïssaient pas , malgré son air sombre et dédaigneux. A ce nom de Roméro le pauvre cheval qui passait près d'eux

tourna la (été comme s'il eût compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit tristement le chemin du pont de la Guadaléla. .. du vieux pont mauresque maintenant noir et silencieux.

CABALI.O NEGnO Y PERRO BLANCO 6:î

a Roméro, — reprirent les oisifs , — a pris hier soir la roufe de Jlédiua, qui est au nord. — Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la route d'el Puerto, qui est au sud? — Mais, Dieu me sauve ! — dit l'un, — voici don Balthazar d'el Puerto , le vaillant taurcador que l'on croyait à Scville. .. le voici monté sur son grand cheval rouan... — Sainte Vierge , il est bien pâle , il va nous instruire peutêtre, lui qui vient d'el Puerto... du sort de Roméro. — Ho là! seigneur don Balthazar, qui venez d'el Puerto , y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté sur un beau cheval noir?

— Oui , messeigneurs , le cheval noir avait des houppes rouges , et le chien blanc un collier noir et hicu. — C'est cela, seigneur don Balthazar. — Le cheval avait des houppes rouges... — moins rouges pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du chien. — Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar? — Oh ! je veux dire, que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps de Roméro au cimetière, car je l'ai (ué, — et ma femme Mélna. .. à l'hospice des fous, car elle est folle, n Et sans dire plus, le seigneur don Balthazar tourna la tète de son grand cheval rouan du côté de la place des Cinq-Tours. Il Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que Roméro n'eût quitté Prcdia, — dit l'un, — je l'aurais averti... mais le voyant se diriger vers Médina... je

64 LA COUCARATCHA.

n'ai eu garde de penser qu'il s'en allait au Puerto. — Comme ma femme va toujours dans la rue de Gcdéo, il faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est à l'opposé , — dit un autre.

Page 1