‹ La coucarachaChapitre 14 sur 84 · O CT 0 I! R E · texte numérisé non relu

O CT 0 I! R E

Tiislp fiisie

Goethe.'

Voici le jour, voici que le soleil commence à dorer de ses rayons ces e.mx si bleues, si fraîches, si transparentes de la Aléditerranée , et c'est à travers une légère brume que se dessinent les hauts rochers de Sphaclérie. Lève-loi , pauvre matelot ; lève-toi, secoue tes membres engourdis, ploie (on hamac, et cours aux roulements du tambour. — On parle

02 LA COUCARATCHA.

bien et beaucoup du tranquille sommeil de ces héros qui dormaient avant le combat... Que de héros, mon Dieu , dans ces longues batteries ! car leurs ronflements surmontent , je crois , le bruit de la caisse. »

On monte, on fait l'appel, et c'est plaisir que d'entendre ces voix mâles et sonores répondre à chaque nom ; seulement , chacun se dit , en regardant ses voisins avec l'air du plus grand intérêt : il Ce soir, peut-être, ces rangs si pressés seront éclaircis ; ces voix , maintenant retentissantes, feront entendre des râlements sourds et étouffés , et ces bonnes figures brunies par le soleil seront pâles et sanglantes. — Mais, après fout, comme il faut des morts et des blessés, autant que ce soit eux que moi ; — c'est si naturel ! »

A dix heures , chacun reçut l'ordre de se rendre à son poste de combat. Les armes furent montées sur le pont , et l'on ouvrit la soute aux poudres.

Je descendis alors dans la batterie de trente-six ; c'était un admirable spectacle ! Le jour, ne pénétrant que par les sabords , éclairait toutes les figures en reflet, à la manière de Rembrandt, puis, glissant sur les canons noirs et polis, scintillait sur le brillant acier des platines, tandis que le mdieu et l'avant de la batterie restaient dans l'ombre; seulement, par un caprice de la lumière , le fer des piques et des sabres qui garnissaient le cabestan luisait par intervalles comme autant de vifs éclairs. Tous les matelots, coiffés d'un petit chapeau de paille, vêtus seu-

Icmenl d'un pantalon et d'une chemise serrés autour des reins par une ceinture rouge , entouraient silencieusement leurs pièces.

Les mèches brillaient, et chaque pointeur, appuyé sur la culasse du canon, tenait la longue corde qui fait jouer la batterie ; car à bord les canons font feu comme des fusils , au moyen d'un cbieu et d'un bassinet.

A l'arrière , le plus ancien lieutenant du vaisseau donnait ses ordres à un enseigne et à quelques aspirants qui devaient surveiller et bâter la manœuvre ; puis Renard, le maître canonnier, allait, venait, tournait et parlait , à chaque homme et à chaque canon, tantôt avec des menaces, tantôt avec des encouragements ou des flagorneries sans pareilles. Arrivé près de la cinquième pièce de tribord , il s'approcha ; et , après un long et pénétrant coupd'œil jeté sur son affût : « Eh donc!... c'est toi qui pointes ce canon-là, Guilbo? — dit- il à un grand garçon qui jouait avec sa corne d'amorce.

— Oui, maître...

— Ah çà!... tu connais son caractère,., tu sais que c'est l'Enragé... qu'il porte dix toises de plus que les autres, mais qu'il a un fameux recul?.. Ainsi, veille à tes pattes...

— Merci , maître. . .

— Eh donc ! mes enfants , soyez attentifs ; pour des novices , vous allez avoir celui de vous trouver aune fameuse danse. Surtout du calme, et n'ayez

94 L.\ COUCARATCHA.

pas peur du sang ; car, voyez-vous, quand une blessure saigne... c'est bon signe... »

A ce moment Alulot sortit du faux-pont, son visage était radieux et il tenait Georges par la mam.

« Bonjour, matelot! — dit-il à Renard en lui frappant joyeusement la tète avec sa longue-vue.

— Eli donc! mon vieux, nous sommes bien gai ce matin... Ah! tu sens la poudre... tu sens la poudre...

■ — D'abord... et puis... je suis sauvé; tu n'auras pas la scie de te charger de mon fils , car je verrai grandir Georges.

— Eh donc! qui t'a dit cela?

— Tiens, Renard, ce matin, je n'y ai pas tenu; j'ai été trouver le capitaine de frégate qui est un bon, un ancien, et je lui ai dit : Capitaine, vous me connaissez, je ne suis pas un poltron, eh bien! au lieu d'être à la barre sur le pont, laissez-moi gouverner à la barre de rechange. — Mulot, qui me dit, on ne peut rien refuser à un vieux comme toi; vas-y, et veille au grain. — Tu vois , matelot : l'histoire de mon couteau me disait bien de craindre si j'avais été à mon poste ; aussi c'est là que le boulet viendra pour me chercher, mais il ne trouvera rien du tout... vieux... rien du tout... sera-t-il vexé! Enfoncé le boulet!... — s'écria le bonhomme en embrassant son fils.

— Oui, compte là-dessus, — dit Renard en luimême... — comme si celui qui de là-haut dirige les boulets qui nous envoient en dérive , comme si ce-

lui-là s'était jamais trompé... Il vous avertit par des présages, c'est déjà beaucoup.

— Aussi à taiilôt, mon matelot! — dit gaiemeut Mulot; — tiens, je te laisse Georges : il est pourvoyeur à la onzième pièce.

— A tanlôt, — dit Renard, — mais avant embrasse-moi toujours.

— Bah! nous sommes parés foi et moi, après à la bonne heure.

— Après, — murmura tristement Renard; puis, tendant sa main au timonier : — C'est égal , mon vieux... c'est une idée que j'ai comme ça.

— A la bonne heure! — dit Mulot en se jetant dans les bras de son ami , qui le pressa plus fortement que de coutume. — Ils se séparèrent , et Renard, en le voyant monter dans la batterie de 18, s'écria douloureusement : — Ça me fait un ami de moins et un fds de plus. Sacrebleu ! qu'il vive, mon vieux matelot, et j'adopte tous les mousses du onzième équipage , s'il le faut, d

Un roulement de tambour prolongé annonça que le commandant inspectait les batteries ; il descendit, et après un sûr et rapide examen des hommes et des pièces", il remonta sur le pont après avoir adressé à ré(|uipagc quelques mots encourageants.

Il était alors midi ; il vira de bord afin de ranger la côte de Morée et de doubler la pointe qui cache les fortifications de Navarin et forme l'entrée de la baie.

Cette manœuvre était claire et significative ; mais

96 LA COUCARATCHA.

quand l'Asia, portant le pavillon amiral anglais, suivi du Gcnoa et de l'Albion, donna dans la passe, on ne conserva plus de doute sur l'issue de l'événement.

Après eux venait la Sirène. A une légère embardée que fit le Breslaw on put la voir un instant, marchant avec grâce sous ses huniers et se dressant sous son pavillon,

Cette vue électrisa les matelots, qui se penchèrent aux sabords.

— A-t-elle l'air fier ! — dit l'un.

— Eh donc.'... c'est qu'elle sait qui elle porte, mes garçons... C'est comme un cheval, voyez-vous, ra connaît son maître... Enfin un bateau marchand, une bouée , une cassine à calfats que monterait un amiral... ça se verrait tout de suite...

— Mais, maître Renard, — dit un autre, — pourquoi donc les Anglais passent-ils avant nous?

— C'est pour essayer les canons de Brahim, mes enfants ; mais quand il s'agira de mordre , nous serons sur la même ligne. Allez, c'est pas notre amiral qui se laissera mettre le cap sur lui. C'est là un malin! Oh! il n'y a pas moyen de voir, comme on dit, ce qu'il a dans son bidon... Il les a tous enfoncés avec ce qu'il appelle, je crois... sa... sa. plomalie, maintenant il va recommencer avec ses canons, et soyez calmes , garçons, je l'ai vu exercer... il en joue drôlement, du canon ! »

A ce moment l'immense porte-voix qui correspondait du pont à la batterie basse résonifa et fit en-

LK l'KKSAGE. 'J7

tendre ces mots : a Canonniers , à vos pièces... cl surtout ne faites pas feu avant l'ordre !... »

Le lieutenant, l'enseigne et les aspirants rcpélcrent cet avis.

On doublait alors la pointe et l'on put apercevoir la ville et les forts qui s'élevaient en amphithéàlrc, et sur la côte l'escadre turco-cgyptienne embossce en fer à cheval , ayant à droite trois vaisseaux de ligne, au fond vingt frégates de 60, et sur la gaucho d'autres frégates d'un moindre calibre , puis des corvettes et des biitks qui, formant une seconde et une troisième ligne d'embossage , devaient par leurs feux croisés soutenir les navires du premier rang.

Jamais, je crois, de mémoire de marin, on n'avait vu un tel nombre de vaisseaux de guerre resserrés dans un aussi petit espace, dans une baie qui n'avait pas une lieue de profondeur.

Le plus grand silence régnait parmi les matelots qui regardaient attentivement les vaisseaux anglais mouiller bord à bord des Egyptiens à une portée de pistolet.

«■ Bon, — dit tout bas Renard, — voici notre amiral qui ne se gêne pas, la meilleure place... vergue à vergue avec l'amiral turc... une frégate de 60 à bâbord , une autre à tribord , sans compter les corvettes... sacrebleu... quel beau mouillage... esfelle gourmande, cette Sirène... il lui en faut trois à combattre... eh dame!... voilà ce que c'est que d'être montée par un amiral qui veut faire ridutter ?,on pavillon à celte fuiiice-Ià ;... mais patience, notre I. 7

98 LA COUCARATCHA.

commandant en mange aussi , et nous aurons notre part... I

A l'entrée du port, à gauche étaient mouillés deux goélettes et trois sacolèves. Le commandant de la corvette anglaise le Dearmouth envoya deux embarcations pour se saisir de ces bâtiments que l'on supposait être des brûlots... Les Anglais furent accueillis à coups de fusil par les Egyptiens, et presqu'au même instant un coup de canon , tiré par un bâtiment turc sur la Sirène, tua un homme de son équipage.

Aussitôt l'aniiral de Rigny engagea le feu , les amiraux anglais et russe suivirent son exemple , et e combat devint général.

Au bout de dix minutes la brise qui soufflait avait entièrement cessé, neutralisée par les épouvantables détonations de cent navires de guerre qui roulaient et retentissaient encore dans les montagnes qui cernent la baie ; un immense dais de fumée planait audessus du bassin dont l'eau était criblée par tant de milliers de projectiles , qu'elle semblait troublée par des gouttes de pluie...

On ne voyait autour du Breslaiv, qui profitait du dernier souffle de vent, qu'une vapeur noirâtre, éclairée de temps' en temps par des flammes rapides ; enfin ce beau navire atteignit le fond de la ligne d'embossage et mouilla par le travers d'un vaisseau turc, qui, ayant pris l'amiral russe en poupe, faisait à Son bord un ravage horrible par ses volée.s de bout en bout...

Cette effrayante canonnade colora tout à coup la batterie du Breslcnv , les matelots restèrent silencieux et calmes... seulement quelques jeunes gens pâlirent, l'immense porte-voix résonna de nouveau et l'on entendit: a Feu, feu... tribord... n

Ce commandement était à peine répété par les officiers , que la volée partit aux cris de Vive le roi !

IL Eh donc ! bravo , mes garçons , — s'écria Renard qui, penché sur un sabord, avait suivi l'effet de la bordée, — encore une pareille et le pavillon rouge verra que notre poudre est bonne.

— Prenez garde ! prenez garde ! — cria-t-on sur le pont à l'entrée du grand panneau , — un blessé ! dégagez l'entrée de la cale, d En effet une espèce de fauteuil amarré avec des cordes s'affala peu à peu, et, lorsque l'homme tout sanglant qui descendait attaché sur cette machine passa devant un petit mousse qui courait porter un boulet à la onzième pièce , on entendit une voix mourante s'écrier d'un ton déchirant : a Georges!... d C'était le vieux Mulot qui appelait son fils pour la dernière fois. — Ou lâcha une seconde volée : la fumée remplissait alors la batterie , et les cris discordants des mousses, qui, penchés à l'entrée de la soute aux poudres , demandaient des gargousses , se mêlaient au commandement des officiers et au bruit de l'artillerie.

Le combat était alors dans toute sa fureur ; et la chaise sulïîsait à peine pour descendre les blessés,

100 LA COUCAU.IKJHA.

dont les plaintes s'étouffaient bientôt dans les profondeurs de la cale.

Tout à coup un sifflement aigu et rapide traverse la batterie , et deux coups secs , éclatants , retentissent. C'était un boulet ramé qui, entré par un sabord d'arcasse , ricocha sur deux pièces , tua un homme, en blessa deux, et se logea dans la préceinte.

« Otez-ça , — dit Renard en montrant le cadavre sanglant , — ça distrait. »

Un cri perçant se fit entendre à la huitième pièce. u Qu'est-ce donc, Renard? — demanda l'officier qui, calme et froid, commandait le feu par un mouvement de son épée. Le maître y courut et vit un chargeur dont le poignet avait été écrasé par un boulet sur la gueule de sa pièce.

— Eh donc ! — dit Renard , — quel est ce braillard? il crie comme une mouette.

— Maître , — dit le pointeur , — c'est Melon qui vient d'oublier sa main sur son canon et de laisser tomber le refouloir.

— Sainte Vierge ! sainte Vierge ! — criait le pauvre novice breton qui voyait le feu pour la première lois , — sainte Vierge ! c'est un mauvais poste que celui de chargeur.

— Eh donc ! — dit Renard en le poussant dans la cale, — va faire entortiller ton moignon ; mais, sacredieu , tais-toi ! Si tu n'en manges plus, n'en dégoûte pas les autres...

— Allons , garçons , n'écoutez pas ce paroissien ;

c'est une fameuse place à prendre que la sienne, car le même coup n'arrive jamais deux fois.

— Ça c'est sur , aussi j'y vais, maître , dit le servant de droite, à moi le refouloir. .. » Et comme il s'avançait pour charger , un biscaien lui fracassa l'épaule droite.

Il Eh donc ! c'est particulier. Ote-toi de là , mon garçon , va te faire panser, et voyons qui cédera de nous deux, s dit Renard en prenant la place du matelot blessé.

A cet instant , une des frégates turques que le lireslaw combattait, coupa ses cables et laissa porter sur ce navire afin de tenter l'abordage.

Je la vois encore , à son avant était sculptée une espèce de chimère colossale peinte en rouge avec des yeux verts... Au milieu de la vapeur bleuâtre de la poudre, elle s'avançait, s'avançait, et l'on distinguait ses passe-avant couverts de nègres et d'Arabes presque nus, armés de poignards et de haches ; puis, monté sur un porte-hauban de misaine, un officier égyptien , petit et assez jeune , vêtu de bleu avec un turban dont les plis en désordre flottaient sur son cou. De sa main droite il semblait designer le grand mât du vaisseau.

Tout à coup notre volée partit comme le beaupré de cette frégate allait s'engager dans nos haubans d'artimon. On entendit un cri effroyable , immense , qui un instant domina le bruit infernal du combat; et quand la fumée fut dissipée on ne vit de la frégate égyptienne que son avant, qui resta quelques secon-

102 LA COUCARATCHA.

des à la surface de l'eau et disparut tout à fait en laissant une large traînée de matelots qui tentèrent de gagner le rivage ou de s'accroclier aux manœuvres pendantes le long du bord.

A cette vue, l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qu'augmentait encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries , et l'on apprit enfin que le commandant La Bretonnière venait d'être blessé sur son banc de quart.

Eu effet , quelques minutes après, le fatal fauteuil s'abaissa, portant le brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs : « Bravo, 1) mes amis , le onzième équipage se couvre de » gloire ; de cinq frégates que nous avions à com- D battre , il n'en reste que deux ; le feu du vaisseau » turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. )) Continuez, mes amis... continuez... n

Ces mots élecfrisèrent l'équipage. «. Vengeons notre commandant , n s'écrièrent-ils , et, malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l'on apercevait à cbaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais. « Poinlez à fleur d'eau, — criait Renard, — à fleur d'eau, mes enfants, voyez, cette turr/ue-Vd est déjà démâtée de son grand mât... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit »

A peine achevait-il ces mots , qu'une effroyable détonation se fit entendre ; une immense colonne

de fumée blanche et compacte , très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en forme de larges volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonncr, et quand cette vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau on ne vit que l'arrière du navire turc qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.

a Le chien , — dit Renard, — nous aura mordus en mourant ; gare les débris et les éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 36... i

En effet , les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Renard s'étaient réalisées et que l'explosion de la frégate nous avait couverts de débris brûlants et tué ou blessé beaucoup de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les œuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir...

Il était cinq heures et demie , le roulement du canon s'affaibli.ssait, la fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait à sa fin ; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du calme remplaça cet(e bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée, et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce...

On fît alors prendre quelques moments de repos

Kl'i \.i\ COUCARATCHA.

aux équipages , el on leur distribua des rafraîchissements.

Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous , et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve ; on se serre la main après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du cœur que chacun félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation passé , on donna im coup d'œil au vaisseau, à la rade...

Quelle différence!... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces manœuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes; tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant, les manœuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées , hachées , pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour e( le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit! à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu qui , sans direction, se croisaient en tout sens et menaçaient de nous incendier; nous savions bien que nous avions l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de l'amiral russe vint remercier le Breslaio de l'assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniei-s restèrent jusqu'au jour couchés près de leurs pièces ; car on

I, K PRESAGK. lO.i

savait que les Turcs devaient le lendemain tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie , maître Renard monta sur le pont et s'avança vers la roue du gouvernail, où se tenait alors un timonier... il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée : « Dis-moi , mon garçon , as-tu gouvei-né pendant l'affaire...

— Oui, maître Renard, car c'est moi qui ai remplacé maître llulot. n

Renard frissonna.

Il Jlais je croyais, — ajouta-t-il après un moment de silence... — je croyais qu'il était à la barre de recbange dans la batterie de 18.

— Oui, maître Renard, il allait y descendre, mais le voilier s'est mis à rire comme il passait, en disant : Tiens, voilà un ancien qui s'affale eu bas, parce que ça va chauffer... est-ce que les dents lui claquent? Eu parlant par respect , maître Renard , c'était une bêtise , parce que tout l'équipage savait que le maître timonier était un bon qui en avait vu des grises dans le temps de l'autre...

— Eh bien!... achève...

— Alors , maître Renard , l'ancien est remonté , il a pris la barre en disant au voilier : Si j'en reviens, ce sont tes dents qui claqueront. Enfin , maître, à la première volée que le vaisseau turc nous a envoyée, j'étais là, tout près, j'ai fermé les yeux ,

106 LA COUCARATCHA.

et en les rouvrant j'ai vu maître Mulot couché par terre, la tête sur un habitacle... le boulet l'avait pris là... — dit le jeune homme encore pâle à ce souvenir... — là. — Et il montrait sa poitrine...

— C'est moi, maître, qui l'ai amarré sur la chaise, et je l'ai entendu qui disait bien bas : Je le savais... pauvre Georges ! Et voilà tout ce que j'ai vu , maître Renard, n

A ce moment on entendit des cris. «. Qu'est-ce que c'est? — demanda Renard.

— Ah ! maître , ce sont ces vermines de mousses qui jouent ensemble avec le petit Georges, je reconnais sa voix... Tenez, ils sont là, sur l'avant, près de la poulaine. j

Renard se dirigea vers l'avant et vit une douzaine de mousses, noirs de poudre et de fumée, qui entouraient Georges.

« Mais va donc te faire panser, — lui disait l'un.

— Je te dis que non , je ne veux pas, moi, c'est rien du tout...

— Rien du tout , mauvais gamin , — dit un canonnier d'un air caurroucé , — rien du tout... C'est rien du tout que deux doigts d'emportés... Cette petite canaille-là est estfopice , et il dit que c'est rien du tout... Répète-le encore et tu vas voir! — dit le philanthrope en levant la main sur Georges.

— Je vous dis, moi, — reprit fièrement l'enfant, — qu'on ne me pansera pas maintenant, mon père le saurait... et ça le vexerait... Puisqu'il est blessé

lui-même , faut pas que je l'inquiète pour une misère...

— Ah! oui, ton père... — reprit le canonnier, — ton père... joliment... il est... d

La phrase fut interrompue par le plus glorieux coup de poing qu'un homme ait jamais reçu: a- Te tairas-tu , carogne , — dit maître Renard en menaçant encore l'indiscret... Puis se retournant vers Georges :

— Toi, viens en bas, mon enfant...

— Voir mon père, maître Renard? — dit l'enfant en cachant sa main ensanglantée.

— Xon , mon petit. . . non. . . demain. . . ou après. . . en attendant, couche-toi là... près de cet affût... En attendant, c'est moi qui serai ton père. Entendstu... je t'aimerai bien; mais, sacredieu , n'aie pas peur.

— Oui , maître Renard, — dit Georges tout tremblant... et n'osant pleurer au souvenir du gros baiser que son père lui donnait tous les soirs.

— Sacredieu... — pensa Renard en s'enveloppant dans sa capote, — hier, à cette heure-ci, mon vieux matelot était près de moi... et aujourd'hui... pauvre Ululot , va ! »

Et il s'assit aux pieds de Georges en attendant le jour.

108 I.A COUCARATCHA.

LE LEXDEMAIX.

Page 1