UX REMORDS
encore plus par désir ; — figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer uu trésor pareil, — une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal élevée... (jui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune fille dont le premier il a fait battre lecœur... figurez-vous que cet Albert trouvant cela. .. a résisté, a fait le Scipion, et que le lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est sauvé pour ne pas succomber!!!... »
Eb bien le monde dira: a C'est un sot, un animal, un niais, je n'en voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon notaire, — il la bonne heure, n
Voilà ce que dira le monde , cette majorité de la société qui seule fait la représentation, classe ce qui est bien ou mal, reçu ou blâmé.
Ce monde enfin, par lequel et pour leauel on vit, méprisera profondément le vertueux Albert, le méprisera comme homme du monde , — et on a beau dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là, — on y compte, on y croit, on s'en pare, et d'être réputé un homme bien moral par un épicier, si môme les épiciers croient encore à la vertu , ne dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries dp ce mande.
Maintenant qu'on dise à ce même monde : « L'Albert d'autrefois a quelque peu vécu. — Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé. — Aussi maintenant Albert est poursuivi d'un remords
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atroce, cuisaut, profond ; car il ne se pardonne ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a toujours dei'ant les yeux ces charmes ravissants qui pouvaient être à lui et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte susceplibilifé. Maintenant , Albert cherche la solitude, poursuivi encore un fois par ce remords implacable. »
Le monde répondra : a Cela prouve qu'il a au moins le sens commun. — Péché avoué est à moitié pardonné ; qu'il ne recommence plus, et l'on verra... Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille énormité. »
Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet aphorisme qui est peut-être désolant, mais qui avant tout est vrai, je crois.
On se repent toujours du bien qu'on a fait, et l'on rejjrette souvent le mal qu'on aurait pu faire, — ou mieux,' — disons avec La Rochefoucault :
Le mal (pie nous faisons ve nous attire pas ianl (le perséaitio)} et ,dc haine (pie uns bonnes i/iia- Htés.
VK coiisAinr:.
FRAGilEXT Dl' JOURXAL DIX IXCOMU.
. . . . . Ayant obtenu do mon amiral un congé de quelques mois, je visitais alors en curieux tous les ports de la I\Ianclie , qui, dans notre dernière guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides corsaires.
J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de corsaire , j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un rrai, un type, le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de tabac, l'œil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices profondes à y fourrer le poing.
Comme, dans une de mes stations sur la côte , j'exprimais ce naïf désir à un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel j'étais recommandé, il me dit :
« Eh bien! demain je vous ferai dîner avec un corsaire.
— Un corsaire ! — lui fis-je.
— Un vrai corsaire, — rcprit-il , — un corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait
■2H LA COUCARATCHA.
plus de prises que tous ses confrères depuis Duukerque jusqu'à Saint-Malo.»
Je ne dormis pas de la nuit, cl le jour me parut démesurément long , quoique j'eusse essayé de lire Conrad, de Byron, pour me préparer à cette sainte entrevue.
A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide ù dire, mais j'avais presque mis de la recherche dans ma toilette. Eu entrant je trouvai à mon hôle un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis involontairement.
it Xotre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, — me dit-il; — il est en conférence avec le capitaine du port.
— Hélas! j'attendrai donc, » répondis-je, en sentant mon cœur se rasséréner.
On se mit à tahic. J'étais placé à côté de la femme (le mon hôte, et, à ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans , qui paraissait fort intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.
Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un hahit noiiqui tranchait merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, dis-je, avait nne franche et joviale figure, \\p\\ vif, la joue pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans Joute sa personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur sa ville dont il paraissait fier, me pai-la des embellissements projetés, de la rivalité de l'école des Irères et de l'enseignement mutuel , et finit par m'apprendrc, avec une sorte d'orgueilleuse