‹ La coucarachaChapitre 49 sur 84 · L'X CORSAIRE · texte numérisé non relu

L'X CORSAIRE

modestie, qu il {tait membre du couseil municipal, capitaine de la ^jarde nationale, el qu'il jouissail même d un certain crédit à la fabrique. Je le crus sur parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre circonstance ; mais , je dois l'avouer, ils me paraissaient alors monotones, dévoré que j'étais de voir mon corsaire. Et mon corsaire n'arrivai! pas. En vain notre hôte, par une charitable attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines, quoique lui, Tom, lût spécialement chargé de la surveillance de ce (juarticr. Je ne retirai de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction : que M. Tom, au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.

On servit le dessert. Les gens se retirèrent : j'étai.^ désespéré; n'y tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitryon :

« Hélas ! votre corsaire vous oublie , — lui dis-jé.

— Quel corsaire ? — dit M. Tom qui cassait ingénument des noisettes.

— Mais le commissaire de mtirine que j'avais invité , •" dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.

J'étais rouge comme le feu , et pardieu si colère , qu'il fallut la présence des deux femmes pour me contenir.

Je ne sais où ma vivacité allait m'emportei', lors-

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que , pour toute réponse , je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives , qui sourirent aussi. J'en excepte pourtant il. Tom , qui devint rouge jusqu'aux oreilles, et baissa la tôle d'un air honteux.

Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène ridicule, pensai-je en vouant un reinercimenl intime au digne conseiller municipal.

tt C'est assez plaisanter, monsieur, — me dit alors l'hôte d'un air sérieusement affectueux ; — excusezmoi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma position de vieillard pour vous mettre ù l'abri des impressions calculées à l'avance , car , grâce à ces préventions , monsieur, on juge mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés , votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité , et par dépit d'avoir mal jugé , vous les appréciez mal , ou vous persistez dans l'illusion que vous vous étiez faite à leur égard, n

Je regardai mon hôte d'un air étonne. J'avais seize ans , il en avait soixante , el puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce peu de mots , que je ne savais trop comment me fâcher.

« Une preuve de cela, — ajouta-t-il , — c'est que si tout à l'heure je vous avais montré notre corsaire, eu vous disant : le voici, vous eussiez, j'en suis sûr, éprouve une tout autre impression que celle que vous avez éprouvée, et pourtant cet intrépide dont je

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VOUS ai parlé est ici au milieu de nous, il a dîné avec nous. — Je fis un mouvement. — Je vous en donne ma parole, s dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.

Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, (jui s'épanouirent complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.

» Regardez-nous donc bien , n me dit Ai. Tom avec un rire singulier.

Alors mon hôte me dit , en me désignant AI. Tom de la main :

» J'ai l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S...

— Le capitaine S... ! vous êtes le brave capitaine S... ? — m'écriai-je , car le nom , l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise : mon cœur battait vite et fort.

— Eh ! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul , — me dit le corsaire en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.

— Vous êtes le capitaine S... ? » dis-je encore à AI. Tom en le couvant des yeux , et m'attendant presque à voir depuis cette révélation le front du conseiller municipal se couvrir tout à coup de plis menaçants, son œil flamboyer, sa voix tonner...

Alais rien ne flamboya , ne tonna ; seulement le corsaire me dit avec la plus grande politesse :

« Et je me mets à vos ordres , monsieur, pour vous faire visiter la rade et le port, d

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iiprès quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les noisettes pour un corsaire.

En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, un pli à ces joues rieuses et vermeilles.

Mon hôte , voyant mon étonnement , dit au corsaire :

« Oh ! maintenant , il ne vous croira pas , Tom ; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, i"acoutez-lui votre évasion de SoulJuunpton. s

Ici le capitaine Tom fit la moue.

Sur mon observation , mon hôte n'insista pas , et je me mis à causer avec le capitaine , serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.

Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation s'engagea entre nous deux ; il me donna même quelques détails sur la façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombré An sujet de notre conversation.

Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle manière il abordait l'ennemi , il me répondit tranquillement en jouant avec sa four-

clieUc : >i Mon Dieu , jp l'abordais ])itsi|iio toujours (le Ion (j en lona, mais j'avais une liabiUule (|ue je crois bonne et que je vous recommande dans l'occasion , car c'est bien simple, — ajoula-t-il à peu près du ton dune ménagère qui iiasarde 1 éloge d'une excellente recette pour faire les confitures ; — cette biibilude, reprit-il, la voici : au moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout bonnement ma volée complète de mousqueferie et d'arliilerie bourrée ù triple cbarge. Kb bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça produisait , — ajouta le capitaine on se tournant à demi de mon côté et secouant la tète d'un air de conviction.

Je pris la liberté d'assurer au capitaine que j<' me faisais parfaitement une idée de l'effet que delait produire cette excellente babitude qui, dans le lait, était bien simple.

— Rab!.. Tom fait le crâne comme ca, — dit mon bote d'un air malin , — il ne vous dit pas (lu'il a peur des revenants !

— Ob ! des revenants! — dit joyeusement Tom en remplissant son verre d'excellent curaçao.

— Des revenants, — reprit mon bote , — enfin l'Iiomme aux ijciit mniiçirs ne vous visite-t-il Jamais, Tom ?... n

f^a ligure dn capitaine prit alors une bizarre expression : il rougit, son œil s'anima pour la première fois , et posant s:)n verre vide sur la table, il me dit en' passant la main dans ses cbevetix gris et décou- \r:inf son lar;;e Iront : « Aussi lii''i) il vent me fiiirc II. ' 3

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raconlpr mon évasion de Soiithampton ; cette diable (l'aventure s'y rattaclie. Kcoufez-moi donc , jeune homme.

— Ah çà, Tom, songez ù ces dames, — dit mon hôte, en montrant sa femme et une de ses amies.

— Ala foi , — dit le capitaine , — si la chaleur du récit m'emporte , figurez-vous bien , mesdames , qu'au lieu du mot il y a des points. •

Je ne sais si ce fut une illusion , ou l'effet du curaçao réa<jissant sur le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce lier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours estil que, lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par un geste de muet commandement. Il me sembla un homme extrêmement distinct du conseiller municipal.

Le capitaine commença donc en ces termes : 11 C'était dans le mois de septembre lSi2, autant que je puis m'en souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à Calais grande largue avec une prise , un brick de 280 tonneaux , chargé de sucre et de boi.s des île.s , lorsque mon second, qui le commandait, signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des huniers grands comme une maison : c'était une frégate du premier rang. Le damné brick marchait comme une bouée: je donne ordre à mon second de forcer de voiles , et je commence à couvrir mon pauvi-e petit lougre d'iuifanl de toiles qu il en

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pouvait porter ; il était ardent comme un d('mon, et ne demandait qu'a aller de l'avant ; aussi voilà que nous commençons à prendre de lair. .. et à filer terme..., ce qui n'empèclia malheureusement pas la iréj^ate d'èlre dans nos eaux au bout de trois (piarts d'heure de chasse.

T Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon (pii me tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.

Ti Pour la lorme , seulement pour la forme, je lui i-épondis par ma volée à mitraille , qui pinça une demi-douzaine d'Anglais ; c'était toujours ça, et tout fut dit. Je fus genoppé, mais, par exemple, traité avec les plus «jrands égards par le commandant anglais, qui avait entendu parler de moi. C'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.

n Xous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à laquelle je complais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère et mon frère , de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester lono(emps. C'était dur ; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guiuées, et pardessus out une rage de France qui me rendait bien fort, allez. Aussi, quand le commandant, devant fout son animal d'état- major, me fit un grand di.scours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis dans une chandjre à part, surveillé à

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cliaque niinulo..., que c'était ma vie que je jouais en tentant de ni'évader ;... enfin une bordée de paroles superbes, je ne lui répondis, moi , pas autre chose que je m'en...

— Tom,... Tom,... — s'écria fort lieureusemeiil mon hôte..., car le capitaine, dans la chaleur du récit , avait déjà lait entendre certaine consonne sifflante qui annonçai! un mot des plus «[oudronnés.

— Mais c'est que c'était vrai , c'est comme je vous le dis , — reprit le capitaine, — je m'en...

— Tom , — s'écria encore mon hôte , — ce n'est imllement votre véracité que j'interromps , mais sonçjez ii ces dames , Tom !

— Ah! tiens, c'est \rai, — reprit le capitaine. — Eh bien ! non , je dis au commandant : je m'en moiiiie. .le m'évaderai tout de même. — \ous verrons, répondit l'Anglais. — Je l'espère bien, lui dis-je. — Et on m'envoya à Soiillia)>iplnn-Lal;e , à bord du ponton ht CoKrotiiie.

1) Southamplon-Lake est un assez jjrand lac, situé il environ quinze lieues de Portsmouth ; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal débouche dans un bras de mer qui court du X.-O. au S.-E. , et ce bras de mer, après avoir formé les rades de i'orismouth, de Spithead el de Sainle-Hélène , se jette enfin dans la Manche, après avoir contourne les îles Porisea, l{alin,q et Tornoy.

n .le ne vous donne tous ces détails (pi'afin de vous l'aire voir (|ue ce diable de lac élail une position inexpn<{nubl(' . cl. à ciniKc tic celn ménic. par-

iailciiKMil cluiisi(^ pour sorvif de iiiouillaijc à une douzaine de pontons qui rcnlcrmaienl alors quelques milliers de prisonniers de jjuerre IVancais , au nomlire desquels j'allais me (ronver, et au nombre desquels je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de la Couronne, vaisseau de SO rasé.

• Ce ponton était commandé par un certain mancliot, nommé Rosa , un malin, un fin matois s'il en lut, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, (pii avait perdu un bras à Tralalyar, et exécrait autant les Français que moi les Anfjlais : c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir pour cela, il était de son pays et moi du mien.

» liC premier jour que je vins à bord, il me lit voir son ponton dans tous ses détails , ses yrilles , ses serrures , ses pièges , ses trappes , ses verrous , SCS barres , les rondes qu'on Taisait tous les quarts d'heure, les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux murailles de ce pauvre vieux navire, l'uis il finit par ni'annoiicer qu'en outi'e de ces précautions , j'aurais encore à mes frousses et à mes ordres un caporal qui ne me quitterait pas plus que mou ombie , afin, disait-il d'un air gouailleur, (fuc mes mohidrcs dcsirn fnssmil prcrcniis.

T> Cependant , ajonla-l-d , si vous vouliez me donner votre parole d honneur de ne pas cherclier à vous évader, capitaine , je vous laisserais libre d'aller à terre tous les jours , et , à bord , votre ( lianibre ne serait jamais visitée.

u Vous êtes ti'op aimable, lui dis-je , mais je ne

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veux pas. VOUS donner celle parole-là , parce (|Uf: , voyez-vous, le soir et le malin, la nuit et le jour, je n'ai qu'une pensée, qu une idée, qu'une volonté, celle de m'évader. — \ eus avez bien raison , et j'en ferais tout autant à votre place, me répondit le manchot ; seulement je vous préviens d'une chose, c'est que vous me piquez au jeu , et que, pour vous retenir, tout moiicii me sera bon. — Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque tout luoycn me sera bon pour me sauver.

v Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Fijjurez-vous que tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries étaient grillés , rejjrillés et sur^fjrillés de telle sorte qu'on ne pouvait s'^n'jer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient visites cinq à six l'ois par jour, el autant de fois par nuit ; eu admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords , il régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du navire, et sur cette galerie se promenaient conlinuellenient dos sentinelles. Or, dans le cas oii vous auriez écbappé à ces sentinelles, vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui , la nuit, se croisaient dans tous les sens auloui' des pontons. Kniin , eussicz-vous même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de ce lac , qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les cotés du ponton.

î) Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou guéable , quoique extrêmement

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liasardeux , uii tel Irajct eût été possilile ; mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que, pour aller à terre , il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, molle et fjluante, dans laquelle on ne pouvait ni na;;er, ni marcber. ..

■n Aussi , à vrai dire , ces bancs de vase faisaientils, en partie , la sûreté des pontons.

D L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des grcdins partout , et plutôt sur les pontons qu'ailleurs , car la misère déprave ; et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient par la trahison de faux-frères.

1) Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en massacrant , avec des circonstances assez bizarres , que je tairai d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine ) , en massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord ; mais rien n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la payaient bien.

y) J'étais donc depuis huit jours à bord de la Couronne, lorsqu'un malin on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais gueux du reste, s était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le prit pour un matelot de service ; puis , ((uand il vit le moment favorable, il se jeta à l'eau.

Ht LA DUICAK ATCHA.

|tlon;{ca l't disparut sans (lu'oii ai! jamais pu parvenir à le rejoindre.

1 Vous eoneevez si cette nouvelle irrita mou desii' de m'éeliapper à mou tour ; mais je ne trouvais personne de sûr à (|ui me confier, et je ne voulais rien hasarder, par les motifs qne je vous ai dits, lorsque ma bonne éloile amena , comme prisonnier à bord de la C(iur()>inc, un capitaine corsaire de mes amis, ;|aillard solide, entreprenant,... un linmiitc enlin.

" Dès (]ue nous nous lûmes reconnus , nous comprîmes tout de suite, sans nous le dire, qu'il l'allail surtout laisser ijjnorer cette rencontre au commandant : aussi j Cus toujours l'air d'être plutôt mal (|ue bien avec Tilmimt. ('(Vest conmie (;a qu'il s'appelait. )

1 Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nomme lolivet, dont il était sûr, car ils naviguaient ensemble de|)uis viiijjt ans ; nous convînmes de nos faits , el huit jours api-ès la fuite de Dubrcuil , jour pour jour, les choses étaient en bon train.

:' Le malin de ce jour-là, le manchot me lit appeler dans sa clunnbi-e , il était radieux , pimpant el se carrait en se frottant le menton plulôl d'un air à se faire casser les reins... que souhaiter le bonjour : — Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer ;{ros jeu contre moi , vous avez perdu ; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux vos confidents.

» Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.

-! Oui , reprit-il en époussetant son collet d'un aiidi'jjagi; , oui, vous deviez vous sauver demain on après par un ti'ou l'ail à la muraille de la coijue du

L\ COIt^.AlHi;. il

iiaviic, d bâbord près du lltack- tlolc ; c'est un iiuiniiié Jolivel qui l'aisail le Irou , vous lui aviez donne dix louis pour le l'aire, il m'a demandé (juiu/.e ;juinées pour me le vendre , el je les lui ai données !)ieu vite ; car, en vérité, c'était pour rien.

' Comme bien vous pensez , j'étais exaspéré el j'aurais éfranjjlé Jolivet, si je l'avais tenu. — l ne luite si bien ménagée ! disais-je au manchot en trépijjnant, une luite à son heure! sur le point de réussir !... etc., etc.

• Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anjjlais ; mais, pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de madère à votre prochaine évasion.

» — (Jlue voulez-vous, — lui dis-jc, — c'est à vrl'aire... heureusement qu'il reste de la muraille à percer. VA comme après tout il n'y a pas de quoi se tuer pour cela, nous bûmes à la prochaine, et nous allâmes nous promener dans la batterie basse.

D J'étais ou plutôt j'aiais l'air navre-, désespéré, tandis que le manchot n'avait jamais été plus 'jai ; il ricanait, il siltlait, il roucoulait en chantant faux comme un .Anfjlais qu'il était; enfin il ne pouvait cacher sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans son droit.

!> Gomme nous nous promenions depuis une demiheure dans la batterie basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal partit audessus de notre tête dans la batterie de 18, et interrompit notre conversation, cpii n'était pas vive.

i-2 LA COLCAilAKJlI \.

•' — Qu'est-ce que cela? — demanda le commandant à un aspirant qui descendait.

' — Commandant , ce sont les prisonniers qui dansent ; il y a bal là-haut comme tous les jours.

- Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire : — Faites cesser, monsieur; cette joie est inconvenante de la part des prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... faites cesser aujourd'hui, monsieur.

T- Et, avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce bruit, qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.

- Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort ; car, au mo iient où la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la chambre de Tilmonf, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla plus le plancher de la ballerie; mais, comme je vous l'ai dit, cette seconde suffit pour me faire un damné mal ; on m'eut scié le cœur que ça n'eût pas été pire.

D Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car aussitôt je m'écriai furieux : — Et moi, monsieur, je m'oppose à cela : punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser surprendre, ce n'est pas juste. Vous voulez me faire haïr de mes compatriotes , c'est une lâcheté.

li\ (JOUSAIRK. '■:!

monsieur, eutendez-vous, une làclieté ; et, si vous êtes liomme d'honneur, vous leur permettrez de i-econimencer leur danse.

^ — Calmez-vous, capitaine, — me dit oblij{eutnluent le manchot ; — je vais moi-même leur en donner l'autorisation.

;i Kt la brute , le sot , le triple sot de manchot d'Anglais y alla lui-même concevez-vous, luimême — s'écriait le capitaine en bondissant sur

sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie (Vénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.

n Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, — ajouta-l-il en se calmant, — c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vin<jt sous par tète pour danser et l'aire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le lait, afin qu'on n'entendit pas le bruit qu'il faisait en me creusant pendant ce temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés de sa cabane.

1) C'est que la trahison de Jolicet était convenue entre lui, moi et Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour détourner l'allention et renforcer nos fonds des quinze guinées que le manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant cette nuit même, je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement

'il LA COUCAUAiCHA.

(lu nord-ouest, ce qui nous aiiiioiirait une uuil sonil)rc et orageuse.

1 Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de Dubreuil ; mon faux froti avait t»tc vendu, la danse avait recommencé, et j'avais le désespoir sur le front et la France dans le rd'iir... car Tilmont venait de m'avertir par un signe con- \enu que le trou était tout à fait fini.

)) J'allais monter sur le pont pour voii- encoiT d'où se faisait la brise, lorsque j'entendis le bruil du sifflet du maître, qui appelait tout le monde en haut.

1! .Au même instant un limonier vint me prévenir ([uc le commandant me demande sur la dunette.

" Je n'j comprenais rien ; je monte tout de même ; mais qu'est-ce que je vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.

1) IjC commaudtint 15 osa avait un air grave et solennel (]ue je ne lui connaissais pas. Il se tenait debout : à ses pieds était un hamac posé sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.

n Le manchot ordonna de battre un ban, et, quand les tambours eurent cessé de rouler, il dit en français :

•1 — Il 1/ a /util jours (juiin des prisonnùrs de rc ponton s'est érade. Arrivk aix im.vcs dk vase, i/ y est resté en(/(tt/é. Or, voici ce (jiti lui est arrirè.

II \ i; oit SA IRE.

l'uis, se lournant vers moi : — (lapitmiic, — me dilil, — roye- donc si par hasard rnvx ne recnaaaitriez pas ce camarade? Et, en disant ces mois, il éearte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. Alors je vois un cadavre tout nu, très-gonilé, et d'une couleur verdàlre ; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa fi<i[ure toute déchiquetée, et surtout les orhites sanglants de ses yeux, qui étaient vides ; ils avaient été mangés par les corbeaux...

D A voir ce visage en lambeaux, desséché pai- le soleil, il était clair que ce maliieureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu s'en tirer : que, plein de force, de vie, il y avait attendu la mort pendant des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les oiseaux de proie tourner sur sa tète, il avait pu prévoir ce qui l'attendait !...

1 Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il m'est impossible de rendre l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur moi-même. Mon sang ne lit ((u'un tour, je l'avoue ; car la première pensée qui me vint fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Alais comme j'ai toujours eu assez d'etnpire sur moi, je me contins ; et quand le maudil manchot, après avoir regardé tout le inonde pour juger de l'effet que ca produisait, se retourna de mon côlé et me dit de nouveau : — Kli bien , capila'nicl rrroii)iaissr\—r<tits ce camarade /

1 Je rroisai inew mains derrière mou do". ol je lui

46 LA COICARATCHA.

dis d'un air dégagé (qui me contai! durpiiienl à preiiilro , je vous le jure) :

)• — Je reconnais parfaitement le r(nn(ira(\(% monsieur... C'est DuLreuil , un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal , c'était un mauvais gueux qui battait sa mère.

!) ]\Ion sang-froid déconcerta le manchot , qui , presque furieux, s'écria en poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les reptiles :

!• — Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.

s — Oui , quand on est assez sol pour ne pas emporter de patins, — lui dis-je en ricanant malgré moi ; car l'imbécile, en me montrant cette jam])e mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.

a II la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement :

1) — V^ous êtes gai , capitaine ?

D — Très-gai, monsieur, — répondis-je ; — ainsi croyez-moi , jetez cette charogne à la mer. \'e jouez plus k croqucmitaine avec moi, et persuadez-vous bien de ceci : c'est que le ciel du bon Dieu lomhercùt sur moi, que je f/ratternis encore pour y faire un trou. Sur ce... bonsoir, monsieur.

1) Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me révoltait; et puis, devant m'évader

L'\ CORSAIRK. )7

la nuit mènip , j'avais bien d'autres chiens à tondre (|ue de faire le vis-à-rix de M. Duhreuil.

— Et vous avez osé vous évader celte nuit-là, capitaine ? — dit une de ces darnes dont la terreur était an comble.

— Oui , madame , — reprit le capitaine d'un air grave ; — et par l'enfer, ce fut bien une mauvaise nuit que cellr-là. n

Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait dopioyé de courage et d'énergie dans cette terrible nuit , la figure du capitaine Tom révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution désespérée. Son regard était fixe et profond, son allilude puissante. Il était sublime ainsi. In moment j'avais entrevu l'bomme que je voulais voir sous son enveloppe naïve et simple.

Et le capitaine continua son récit.

« .Ainsi que je vous l'ai dit, — continua le capitaine, — le trou de Tilmont étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.

I Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que vers les sept brurcs du soir il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie fine et glacée , et le temps tournait à l'orage, que c'était une bénédiction.

j .\ huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent leurs hamacs , les officiers leurs chambres : dix minutes après, tons les feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit

48 LA COICARATCHA.

plus que la marche mesurée des factionnaires des l)atteries et des parapets. Je me glissai alors à pas (le loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet s'y trouvait. Il faut vous dire que, le commandant ayant la conviction que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.

» Je me rappelle cela comme si j'y étais. Joluet sortit pour faire le guet en dehors; j'entrai. 'l'ilmoiil était assis sur son lit ; devant lui était un pliant, sur ce pliant un pot détain, et dedans quelque chose qui fumait. — Ah çà, ça va-t-il toujours pour celte nuit ? — me dit Tilmont.

)' — Toujours, mon matelot, toujours; la nuit est superbe.

11 Là-dessus Tilmont baissa un peu la planclic qui cachait le trou, et il vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou d'écume, fouettées par la violence du vent , tombèrent même dans la chambre. — Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, et me dit :

— a Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom ? — Je le vois, mais je tuci/f... (pardon, mesdames). — Mais tu y laisseras fa peau. — Mncore une fois, je m'en — it/of/uc. Crever là ou ailleurs, c'est tout un. — Mais entends donc ce vent , Tmn . vois donc comme il nous bourlinjiue, Tom.

r\ cousAïui:. y.i

» V,n effet, le damné ponton roulai! coiiitrie une «çaliote ; c'était une jolie leinpète. l'om* essayer encore de me dé'joùter, Tiimont baissa de nouveau la planche du trou, et, mal;{ré l'obscurité, nous vîmes alors toute l'elendue du lac blanchie par l'écume des lames, des lames d'un lac !... vous ju;j<z s'il ventait. Paitout le ciel noir et un vent d'enfer. J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues e( demie à li na;;e par un trmps pareil ; mais je m'étais dit : je partirai, je devais partir. Aussi je tins bon; et cuirime Tiimont regardait encore k son lion ; — Quand lu te mettras vinytfois lenez à la fenêtre, — lui dis-je, — ça n'y ehan<{era rien; encore un coup, je pars ; foi de Tom , je pars.

I Tiimont savait bien que dès que j'avais dit fui (le Tom, c'était fini; aussi me répondit-il d'un air très-sérieux, en fermant son trou : adieu, va. — Qu'est-ce que cela? — lui dis-je en regardant le fond de ce pot d'efain fumant , qui ne sentait pas absolument mauvais.

— C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble : il y en a une pinte , et tu vas d'abord commencer par me boire ca, 'i'om. — Xon, — lui dis-je ; — que le diable m'étran;;le si je fais comme ces chiens d'Anfjlais , qui ne se trouvent hommes que quand ils sont soûls... — Je te dis que tu vas me boire ça, Tom... — Non. — .\h !... — Et malj^ré tout, je bus, parce que, quand cet enra;fé de Tiimont avait quelque chose dans sa tète , il fallait que ça fut comme' 1 le voulait ; mais, quoique j'eusse

.10 LA COICARATCH.V

aialé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le venlre. Ah çà, maintenant, — lui disje, — et le suif / — Je l'ai , — nie dit-il ; — car il en avait eu six ou sept livres, conmie nous en étions convenus.

» Je me mis alors nu comme la main (pardon, mesdames), et, nous deux Tilmonf, nous me frottâmes d'une couche de yraisse d'au moins six lignes d'épaisseur ; ça n'est pas très-propre , mais c'est un procédé bien simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça vous nageriez dans l'eau «daeée comme dans l'eau tiède, sans seulemeni vous apercevoir du froid.

» Dès que je fus suiffé comme une baleinière, Tilmont m'allacha au cou un collier de nuinées cousues dans une peau d'anguille ; je mis dans mon chapeau ciré une petite carte de la Manche, que j'avais prise dans la géographie de l'enfant d'un sergent d'armes, .l'y mis encore une l)oussoIe , de l'amadou et un briquet ; je passai mon poignard dans le cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tète, et je bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un lètemenl complet pour m'habiller r-ii sortant de l'eau.

1- Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens mon Tilmonl y glisser quelque chose : c'étaient vingt guinées, tout ce qu'il possédai! alors. — Tilmont, — lui dis-je, — c'esl mal ; lu abuses de la position. — .liions, allons, — me di(-il •l'un iiir ex(fè?r>em''ii( ini|)iiii(<iili'', » oyon« , pus ili'

r\ CORSAIRK. M

jHildlircs.... ei tps patins pour los bancs dr vase, où sont-ils? — Là, derrière mon sac ; en faisant la planche, je pourrai les prendre et me les mettre an\ pieds. — Ah fà, est-ce bien tout? — C'est bien tout. — Alors, adieu, Tom ; bon voyajie. — Adieu, Tilmont. — l']t il ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. J'embrassai Tilmonl sans y voir; je lui dis : — Remercie bien Jolivet pour moi. l'ît je me glissai par le trou. ■ — Rien des choses chez toi, — me dit encore Tilmont. ..

1) Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.

n En me laissant aller au ressac , je me trouvai près des chaînes du gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les fonctionnaires, je plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient comme trois étoiles au milieu de la nuit.

■' Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps étail si mauvais qu'on n'avait pas ose- mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille ; il n'y avait plus que l'eau, le vent et la lasi- qui me chiffonnaient.

'i Après ça, vanité à part, je nageai comme un poi-ison, tle (|iie m'avait fait boire Tilmont me r/'--'

5i LA COUCARATtlHA

chauffait au dedans, et le suif m'empêchait de sentir le froid au dehors. La posilion était tenal)lc, mais il faisait un bien vilain temps tout de même.

1) Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait à verse, me fouettant le visage , m'empêchait de respirer librement, ce qui me gênait le plus.

51 Je nageai encore coui-ageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait d'attendre au lendemain ; mais après ca je pensai h ma mère, à mon frère : alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je ne pus m'empêcher de crier /loin-ra. Je fis à ce moment-là certainement les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. J'étais comme exaspért'. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.

» Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, lorsqu'il se fit au nord-ouest une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette éclaircie, je distinguai i l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me servir de direction pour passer les hnnrs (le rase. Je m'aperçus alors que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.

l .\ IIOKS.UIIK :<.i

» Et ici je ne sais commenl vous avouer une chose qui vous paraîtra bien bête, mais qui ne tne parut pas telle, à moi, car elle laillit me tuer... C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces Oancs de rase que tout il coup le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.

T Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, qu'il me seni])lai( la voir, et si bien que je la voyais...

j Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelquefois dans mes rêves ; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et, dans ce moment, au milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...

s J'eus beau me roidir, penser que c'était le rhum (|ue j'avais bu, ouvrir les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer, plonger, battre l'eau, me loucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. C'était un cauchemar : j'avais la flèvre, le délire, tout ce que vous voudrez, mais je la voyais...

s A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué deveuir fou, et, pour me fuir moi-même, ou plutôt la damnée ligure qui s attachait à moi, je plongeai avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une substance épaisse. Le fond diminua sensiblement... .l'étais dans la vase...

.-.'i LA COL'C AKAiCIH

" Alors, comme si le diable s'en lût mêle, le ieii( redoubla de sifflements, la pluie de (orce ; la nuil devint plus épaisse, et il me sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je voyais

toujours les deux \eu\ vides de ce s Dubreuil

(|ui me regardaient. Ce lut plus fort que moi : je sentais comme une défaillance, et pourtant je me roidissais en criant et râlant du fond de la gorge :

— A/i! mon Dieu ! On aurait dû m'enlendre du ponton, quoiqu'il y eût une lieue. A bien dire, ce lut le plus vilain moment de cette nuit-là ; car après ça je revins à moi , et je me raisonnai un peu en tirant la brasse pour me sauver de la vase, que je n'avais lieureusenient qu'effleurée. Enfin, — me disais-je...

— Tom, tu n'es pas une femme. .. Si lu réussis, pense que lu vas voir ta mère, ton frère ; tu as échappé à ce gredin de manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est \rai ; mais Dubreuil était un gueux, et lu es un honnête homme, ou, ce qui est plus clair, tu as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi, du creur au ventre, mordieul et va de l'avant...

1) Je m'écoutai, et j'eus raison. Je lis de mon iriieux ; et , toujours nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un etidi-oit où la lase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds ; et je glissai accroupi sur cette boue li- (juide comme sur des roulettes, (les patins étaient laits de deux planches de sapin très-larges et trèsminces, qui, par la grande surface qu'ils ofiraieiil à

r\ COKSAIIt K.

la lase, m'empètliaieiil d'y ciifoiicer. Je traversai ainsi le premier banc : puis je me remis à l'eau et à liajjer pour «jagncr les autres.

j Une lois que j'eus <{onté de mes patins, je \is que ce n'était qu'un jeu d'enfant : aussi je traversai le second et le troisième banc sans y penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie après mon départ du ponton.

" C'était bien ([uelque chose, mais ce n'était pas (ont ; il fallait sonjjer à sa foi/rf/c : j'étais couvert do limon comme un crabe, vu que ce que j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une goutte de j-hum à une gourde dont ce pauvre i'ilmont avait |)récautionné mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet , je me dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit alin de me trouver le malin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.

') Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la cote, et là, de gré ou de force , trouver un canot pour traverser la Manche.

3 Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai , obligé de me cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le silence à prix d Or, ou l'exigeant un peu brutalement; enlin vous jugerez des assommantes marches et contre-marches (|uc je du.s faire, (piaïul vous saurez que j'avais ((uiflc

le ponfou tk^piiis neufjoiii's e( (jue je ne me (roinais encore qu'aux environs de \\ inchelsea, à vin<]t-cin(i o» (rente lieues de Porismoulli tout au plus.

) Je commençais à me démoraliser : tant qu'il n'y avait eu que des obstacles à vaincre, ra allait tout seul , paix'e que les obstacles. . . ca monte : mais (juand il n'y ( ut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu à prendre garde, qu'à avoir peur d'un scliériff ou d'un uatcliman, ça ne m'allait plus.

1) Kiilin un matin, c'était, pardicu, un mercredi malin , j'avais marché toute la nuit, et je me lrou\ais auprès île Kalkslone , petit port pécheur sui- la cote, à une douzaine de lieues de Douvres ; j'étais harassé, pres(]ue sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je m'étais assis sous deux grands arbres qui ombrageaient un bauc situé à la porte d'une as.sez jolie maison , bàlie tout proche des falaises de la côte.

•^ J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, r('lléchissant si je n'aurais pas plus tôt fait d'engager fout bonnement, le poignard sur la gorge, ie premier pécheur que je n nconlrerais sur la côte à me conller son canot pour traverser la Alanche, au lieu d'élre là à me cacher comme un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de celte maison : c'était une voix de femme. Alachiualement ou par curiosité, je monte sur le banc, et j'aperçois dans le jardin une belle jeune femme avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et uue robe blanche.

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