‹ La coucarachaChapitre 50 sur 84 · L.\ CUUSAlHi · texte numérisé non relu

L.\ CUUSAlHi

Kilo anaujjeait des fleurs et ne se doutait pas que je lusse là ; mais, au moment où elle se tourue, qu'estce que je vois? un bijou de l'Inde, assez précieux, mais surtout l'ort remarquable, que je reconnais tout de suite. Ce bijou et l'eudi'oit de la cèle où je me trouvais me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas : aussi d'un bond je suis sur le /nur, du mur dans le jai-din , et assez près de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, et il y avait de quoi ; mais je la rassurai bienlùt en lui disant en parfait an- ;|lais : Vous êtes la femme du capitaine Duiou. Est-il ici ? — Oui , monsieur. — Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a donné ce bijou? — lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou , suspendu à une chaîne avec sa montre. — Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. que mon mari doit sa liberté, — me répondit celle femme en me rejçardant avec ses <;rands beaux yeux étonnés. — Eh bien ! madame, le capitaine Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi! — Vous, monsieur ! Ah ! quel beau jour pour mon \V illiam ,

monsieur... Suivez -moi.

n Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison , dont la position était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à la brune, nous allions nous promener

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sur les falaises, avec sa femme et sa sa'ur, excelleiile personne aussi.

D Quand Diilovi me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon , que je l'avais prié d'accepter pour sa lomme, dont il me parlait toujours, ce bijou (|ue j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant : Dulou, qu'elle le porte en souvenir de son mari. \ ons voyez que ça s'est bien trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame Dulou. Quant à ce que j'ai fait pour Dulou, ce n'est pas la peine de vous le dire, c'est une misère : dans ce lemps-là c'avait été beaucoup pour lui et rien pour moi; mais il s'en souvint : c'était tout simple, à sa place j'aurais fait tout de même.

s Par exemple, j'avais beau demander à Dulou les moyens de tiavcrser la Alaiicbe, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner : c'était très-diflicile de trouver un canot Il était impossible d'éviter les gardes-côtes. . . Les vents étaient contraires. . . et variables (ce qui n'était pas vrai ). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne volonté. (]'était dur, à trente lieues de France.

i> Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. l n soii" il dit à sa femme et à sa belle-sœur comme d'habitude : Alesdames, prenez vos chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. -Vous nous promenâmes assez longtemps sans rien (lire ; j'étais triste ; le temps se passait; j'étais inquiel de ma mère ; la guerre continuait, et je n'y étais pas ; et puis eniin il me chagrinait de douter du déiouc-

V\ COKSAUlK. &y

(rient de Uulou, qui pourfaul n'aurait pas dû être injjraL f.e soleil était couché et la nuit commençait à se faire noire , lorsqu'en arrivant près d'une petite anse, Dulou me dit en levant le nez en l'air : Capitaine, que dites-vous de ce vent-là ? (c'était une jolie brise de plein nordl. — Pardieu, lui répondis-je , il n'eu taudrait pas plus à un pauvre prisonnier qui aurait un- canot pour se trouver, demain matin, couclié dans la maison de sa mère. — Eh bien ! alors , médit Dulou, capitaine, embrassez ces dames et partez. — Je ne compris pas tout de suite : c'était lro[) loiu de ma pensée du moment.

') Dulou me prit par la mam en haussant les épaules, et me mena derrière un morne où je lis un assez ;;rand canot gréé ai ec une grande voile, une misaine et une trinquelte amarrée à une roche. — Excusezmoi , me dit alors Dulou, si je vous ai fait attendre si longtemps ; mais il fallait que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois : cette nuit vous pourrez passer sans crainte.

•n Je reconnus mou Dulou d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien ; j'embrassai ces dames bien fort , lui aussi, et je sautai dans ce canot.

" J'y trouvai des vivres , un compas , des arnres, de la poudi'e, une longue vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et à Dulovv, et je démarrai. J'étais libre

• Je courus grand large ; la mer clait superbe ; un Icmps de petite maîtresse. La longue-vue de nuit

0 1,.\ COLtIAUA l(;il.\.

jiic fut bonne; car, au bout d'une heure de marcbe, je distinjjuai une corvette, peut-être anglaise, sur laquelle j'avais le cap ; je virai de bord et lis quelques bordées. Ce petit accident me retarda un peu; mais le lendemain malin, au point du joui-, j eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume et de distinguer la jetée de Calais. Il Taisait un soleil magnilitiuc, la mer était comme u!i miroir, la brise i'ruiclie et toujours du nord. Dans deux heures je devais embrassi r ma mère et mon frère.

Ti Mais ce qu'il y eut de bon , c'est que les pilotes, les marins et les flâneurs du part étaient, comme d'habitude, rassembles sur la jetée, et qu'en re;;ardant deçà et delà avec leurs longues-vues , voilà qu'ils m'aperçoivent dans mon bateau. — Tiens ! un prisonnier qui s'échappe, dit l'un. — Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre. — Ca se pourrait, dit un troisième. — VA ne voih'i-t-il pas qu'un mousse, au lieu d'entendre : .si c'étail, entend : c'est le capitaine S... Il part comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criaut comme un sourd : — Voilà le capitaine qui arrive d '.Angleterre, tout seul , dans un canot !

■n Heureusement cpic c'était vrai , car sans cela vous coneeve/, quel horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Knlln elle accourt avec mon frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu ; je n'étais pas à une portée de canon du port.

!) Je n'ose pas vous dire con;me je fus accueilli. Tous les bateaux pécheurs et pilotes de Calais étaient

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VPiuis à ma roncontrp , et me convoyaient : c'étaient (1rs hommes, des femmes, des eiilaiits ; c'étaient lies Iiourras , une joie , des cris de vive le eapilaine S... ! qui me faisaient pleurer comme une I)ète ; et puis au bout de tout ca, sur la jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait lout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.

5) ^lais , comme je mettais le pied sur l'éclielle pour sortir de mon canot , en criant toujours ma mère!... je me sens arrêté au bas de la jetée par un pékin en noir et en ccharpe , flanqué de deux gendarmes , qui me demande mon pnsse-port!

» C'était pourtant le commissaire, qui était assez hètc pour me demander mon passe-port. Mon passeport ! l'animal ! comme si j'arrivais dans sa ville par la grand'-roule et en vinaigrette. Demander son passe-port au capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons d'Angleterre ! C'était à en devenir commissaire soi-même! In chien qui venait me parler de passe-port quand je voyais ma mère à vingt pieds au-dessus de moi ! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de rechellc , je l'envoyai, lui et ses gendarmes, se rafraîchir dans le port ; d'un saut je fus sur la jetée , et vous jugez si je fus embrassé par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eut de fameux , c'est que ces diables de marins étaient furieux , et qu'ils ne voulaient plus laisser sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes , qui barbotlaient d'un canot à l'autre en

Ci \.^ coiM'.AnATonA.

criant comme trois raniclies eu détressp , ajouta \o capitaine qui riait encore de souvenir. — Voilà , messieurs , nous dit enfin Tom , de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre ; mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne |)ense à ce misérable Dubreuil, et que je ne voie en rèie sa damnée figure avec ses deux trous sans yeux , qui ont manqué me jouer un si hète de tour. "

11 me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette narration , de dépeindre l'àpre énergie des gestes du capitaine , l'inflexion de sa voix brève ou sonore , qui se modifiait , qui se pliai! si bien à toutes les exigences de ce récit animé.

Je n'ai rien omis, rien changé; mais quelle différence ! que cela maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à moi qui l'ai vu!

Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange bizarre de deux hommes : l'u» grandiose, énergique, bouillant et intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, a\ant vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête ; et puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir assisté seulement comme spectateur à cette imposante el terrible partie de sa v,ie, el de s'en souvenir comme d'un sombre el niagnili(|ue drame qu'il aurai! vu jouer jadis e! qu'il sait par co^ur. (le qui m'avail enlore frappé- dans ce récit, c'était ce dévouement admirable iIcK mjii-'ms Ipk lins ))oiii' les nôtres: ces .ser-

\ icos 011 il s'agit à chaque pas de vie et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Va cela sans se dire ?/icrc>, Jrèrr ! car ils ne se disent pas merci entre eux. ^lais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de mitraille , si les vagues écumanfes sont sur le point de vous engloutir, vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être cette main reconnaissante sera-t-elie glacée ; mais c'est comme cela qu'elle vous aura dit merci, c'est comme cela (|u'une autre (ois vous direz merci à d'autres.

DAJA. !

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Coiiff.i.iion.i (Ir miinl l»;/HS/i». liv. il.c'li ".

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