‹ La coucarachaChapitre 51 sur 84 · CHAPITRE PHKMIKH · texte numérisé non relu

CHAPITRE PHKMIKH

... Je venais de faire une campaj^ne de deux ans (l;ins l'Inde. De retour à Paris depuis six mr)is, j'avais pour maîlressc la femme d'un de mes amis d'enfance.

C'était une fort jolie femme, un lérilable type de race et de dislinclion ; frêle , blanche, deiicale, nerveuse, pâle avec- de jjrands yeux bruns qui voyaient à peine ; l'air lier et hautain ; un pied charmant ; une main et une taille divines; de l'esprit, de l'âme! de l'âme... ni peu ni Iroj), mais juste ce qu'il en fallait pour mettre (|U('l(|iie poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exii{cnces et les ennuis de la pnx~ sion...

Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa l'emme et moi, il demanda sa voilure (>f dit :

tt Je vous quitte, Jeniiy, car j'ai affaire, et c'est voire jour d'Opéra, je crois...

UAJ.l. (>.-.

— Oui, — répondit Jeiiuy ; — mais j'ai cbnné ma loge aux Bressac.

— Kt que ferez-vous ?

— Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Ariille, j'irai peut-être un moment... n

Je me levai, et me disposais ù sortir avec mon ami quand sa femme me dit :

« Je ne vous renvoie pas , au moins ; je n'ai demandé ma toilette que pour neuf ou dix heures... ■

Je m'inclinai...

u Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui tiendras compagnie, car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je ne puis remettre.

— Adieu, Jenny, d dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se tournant vers moi : « N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux heures pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres, j

Et il sortit.

Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asscoir sur la causeuse près de Jenny.

u Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... n me dit-elle avec un soupir.

Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que , n'y comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis :

>'. Comment... Jenny... quel sacrifice!... i

Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur If.

Gii 1,A COL'CAKATCHA.

une petite table, me tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et piqué.

u Ab: — lui dis-je en baisant ses jolies épaules, — je conçois. Ecoulez, ma clière ; nous sommes convenus d'être francs... je veux donc vous dire ce qui lous contrarie. — \ ous m'avez parlé de sacrilice parce que vous aiez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir faute et vriiiords. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction si j avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos au moment où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai. pu réprimer un mouvement de surprise... t)r, cette surprise vous empêche d'utiliser la disposition (l'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et i ous m'en voulez... Est-ce celo? "

.lenny sourit presque...

ic Allons, j'ai deviné juste, et, puisque nous sommes en veine de franchise, laissez-moi donc vous dire que

d'ailleurs c'était un mauvais thème que le siicri-

Jicc. — Entre nous et dans une liaison comme la jiôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez ? Etre adorée et environnée de soins, d'hommayes, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, vous appelez vela vous xtirri/irr .' A la hoiiue heure... c'est une conséquence de Ihabilude ou nous sommes, nous autres, de lous remercier du bonheur que nous vous donnons...

h.UA. li'i

— A merveille!... Et notre réputation? et nos principes ?

— Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien ! en ne s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, la réputation demeure intacte.

— J'admets cela... et nos principes/

— Oui... mais moi je n'admets pas vos principes...

— Arthur... vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.

— Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes... Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de ce que vous appelez vos principes, quand je vois un aussi mince mérite que le mien en triompher? El encore le méi'ite n'est rien... Si au moins je vous avais prouvé mon amour par un dévouement sans bornes, une constance désintéressée , parfaite ; mais non : je ne vous avais jamais vue il y a six mois ; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de toutes les femmes ; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les hommes, et j'ai été heureux, pal-ce que le bonheur entrait dans nos arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je vous dois ; nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons trouvées ; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.

— En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être

tiS LA OOUCAUATCIIA.

rayé de notre laugiie!... Kt le remords!... n'esl-cc pas un sacrifice que de s'y exposer?

— Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la réputation. Le remords... c'est la peur d'être découvert... Or, avec de la prudence et (lu mystère... on n'a pas de remords.

— Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes : soit! c'e.st une coquetterie de votre part... parce (|ue vous savez que rien ne me séduit et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon amour pour vous n'est-il...

— Qu'un paradoxe.

— V ous lavez dit... Alais, pour en revenir à notre discussion, vous nie/ donc qu'une femme puis.se faire un sacrifice à son amant?

— Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent nous nous soyons fait le moindre sacrifice ; et je dirai plus... c'est que, si quelqu'un en a fait, c'est plutôt moi...

— C'est fort amusant!... et comment cela?

— Kcoutez donc , Jenny : vous êtes mariée , et je ne le suis pas ; v ous n'avez pas à songer à un avenir, vous, et je me trouve dans la même position qu'une jeune personne à ctahlir qui a un amant...

— Kou que vous êtes !

— liC fait est si vrai que, si je mourais demain, j aurais sur mon cercueil une couronne de roses lilanclies et de beaux draps blancs ; et , mon Dieu ! tout autant d'emblèmes de candeui' el de purele

IIAJA. W

(lu'iin anjie dp seize ans qui va monler au ciel... ce que c'est que le monde !...

— Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à son amant sont fort rares sans doute, monsieur? — reprit Jenny.

— Heureusement, fort rares, presque impossibles

à rencontrer, en France surtout grâce à nos

mœurs et à notre divine corruption, qui, jusque dans Je vice , veulent l'aise , le repos , et surtout la Iii)erté.

-—Et ailleurs?

— Oh! ailleurs, c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se peut. . . cela est. . . cela même a été... je puis le dire...

— Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peutêtre?.,.

— Mais oui... peut-être...

— Oh ! racontez-moi donc cela , je vous en prie !

— Si j'étais fat. . . je dirais que vous seriez jalouse. . . j'aime mieux dire que cela vous ennuierait.

— \ ous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de lous entendre parler de vos voyages... mais vous voulez en parler si rarement... — Voyons... Arthur, je lous en prie... O'i ! contemoi cela... je le veux!...

— Eh bien! écoute donc, i dis-je à .lenny.

70 LA COUCARATCHA.

CHAPITMK II.

it II y a de cela environ dix-huit mois , j'étais dans rinde. L'amiral ' " m'avait cliar<]p d'une mission assez importante pour... (pardonnez moi cet horrible mot) pour \nza<T[apatnam. .le partis de Madras, je remplis mes instructions, et je revins... .le n'étai.s plus qu'à quinze lieues de cette ville, lorsqu'un accident , arrivé à un des hommes qui portaient mon palanquin, m'obligea de m'arrèter dans un villao[c appelé Tschina-Marmelonj] (encore pardon du nomi; mais, dans l'Inde, ils sont fous comme ça.

D Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos, qui n'avait qu'un défaut : c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement imprévu venait boideverser ses arran- ;]ements.

11 Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de déranger ses plans , parce qu'alors i-ien ne m'amusait (atit que sa colère et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il fivnt se distraire.

■n Quand AI. Duclos eut bien gémi sur le retard (|ui nous retenait dans la chaudrerie de ce village, il me dit: — Knfin nous voilà (raiu|uilles -jusqu'à

HA.) A. Tl

(Icmain..., que Icrons-nous ? J'aime à savoir sutquoi compter (c'était son mot).

n — Mais, lui dis -je, cp que nous pouvons faire de mieux , c'est de souper et de nous coucher ensuite, et de doi-mir si les moustiques nous le permettent.

j — A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en attendant l'heure du repas ; cela me donnera de l'appétit, et me préparera à bien dormir.

■ Il s'en fut, cl je rne promis bien qu'il souperail, iju'il se couciierait , el qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.

)) I.a chaudrerie se remplissait de voyageurs ; une cliaudi'erie , Jenny, e«t un caravansérail, une auber,je publique Guidée par de bonnes ùmes, oir l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quel- (|ues endroits des aliments pour les pauvres.

11 Bientôt notre compajjnie fut aujjmentce d'une troupe de daatcheries ou danseuses ambulantes, aclompaj^nées de leurs musiciens.

r' Après que ces bayadères , selon le vœu de leur reli<^ion , qui prescrit deux ablutions par jour, eurent été se haicjner dans l'élant^, la conductrice ou bidda lie la troupe vint me saluer en me présentant un bouquet, et me demander, au nom de sa compû- ;»nie , la permiçsion de danser devant moi.

« dette demande fut pour moi un coup du ciel, .le décidai mentalement qu'au lieu de souper, de se cou-

72 LA COUCARATCHA

cher et de dormir , le malheureux ou plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas , assisterait au bal , et veillerait toute la nuit.

7) Je dis donc à cette femme (|ue j'aurais le plus grand plaisir à voir danser sa troupe, mais qu'd fallait attendre pour cela l'arrivée de mon camarade.

1 A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants témoignèrent leur joie par les exclamations de nela dorr ! mnarai\jha! ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.

» On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet usage dans les murs de la chaudrcrie ; j'ordonnai à mes porteurs d'aller abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on joncha la grande salle... .le fis apporter le matelas de mon palanquin dans un coin ; mon fidèle l'"ritz me fit un boul de punch a l'arrach... J'allumai 7iion houka, et j'attendis Duclos...

j) Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, sfupide de ce pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de celte verdure éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.

ï II se fil jour à travers la foule , et s'approchani de moi... — Eh bien! me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent ? C'est insoutenable, avec vous on ne peu! compter sur rien... Kncore une fois,... nous ne soupons donc plus '/

7> — Pas du tout, mon cIum- monsieui- Diu'Ios,...

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