I)A,IA
puisque nous sommes au bal... VA, pour preuve , j'ordonnai à mon principal rorelis d'aller prévenir les bayadères.
D — Au bal, au bal,... alors pourquoi me faitesvous compter sur le souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée , maintenant c'est le contraire. . .
n — C'était une surprise , mon cher Duclos...
' — Mais , mon Dieu , vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au monde , c'est une surprise...
" — Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une couronne et des pétards , monsieur Duclos ?. ..
1) — Si, monsieur, me répondit -il, mais nous tressions la couronne ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les pétards.
)} — Allons , un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous faisait pas de surprise...
^ — Je vous remercie bien , monsieur. — Quanrl je m'attends à boire du punch, je bois du punch ; quand je m'attends à souper, je soupe, — ou si jine soupe pas, au moins je ne bois pas de punch, me répondit-il d'un air piqué.
11 Le fait est qu'il était désespéré ; car cet excellent homme poussait si loin cet amour du prévu , que lors de notre combat de Tarifa, en 18..., ce qui le contraria le plus fut , non pas le danfjer qu'il affronta avec une froide intrépiditc', mais ce fut le
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désordre que cet inrident inaftendti jefa dans sa journée.
» La danse commença. — Klles étaient sept baya- (lères. IjSl musique résonna, et fit relenlir la rlian- (Irerie des sons perçants des cyritljales , des caresas, des matatans et autres instruments du pays.
D C'est qu'en vérité, .lenny , elles étaient charmantes : leur costume était si séduisant , leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or et d'arf^ent qui entourent leurs jambes et leurs bras,... leurs robes rl'étoffe de soie rayée , attachées sur les hanches avec une ceinture d'ar<]ent battu ;... tout cela était si éléj^ant, si oriental,... leurs poses enfin lascives et passionnées avaient un caraclèie si particulier, (jue j'eusse donné et donnerais encore vin<{t de vos brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcherics dans unv pauvre chandrerie du Carnale.
■n Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis sij^ne de cesser, au fjrand chajjrin de I)uelos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini par jouir de la danse, du hoului et du punch, comme s'il s'y fût attendu depuis huit jours ;... de Duclos, (|ui , paraissant oublier les couronnes conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des pensées malhonnêtes.
ji (lomme je parlais passablement la langue hindoue, je iTmerciai ces bonnes filles, en les assn-
rant qur Kambht-, la ilépsse de la danse, ne les surpassait pas ; mais je les priai de ehanfer quelque peu...
» Mes louanges leur plurent , les surprirent beaucoup de la part d'un Kuropéen ; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour m'ètre agréable. — Je leur indiquai la Kamie, que j'aimais beaucoup et que j'avais déjà entendue à Surate.
;) Klles me chantèrent donc les aventures de la princesse Iledd'liia, épopée maratte pleine de grâce et de fraîcheur.
1' Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent, l'illes voulurent commencer un autre çiicz ou poème ; mais je les remerciai, et après que, selon l'usatie, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un plateau couvert de feudies de bétel et de noiv d'arèquc, — tous les spectateurs se refii-èrenl, les uns dans leurs huttes, les auli-es dans la chaudrcrie.
- Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis ; quant à moi , je fis ; orter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, respirant avec délices l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si nourrie et si parfumée...
» A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon palanquin m'éveilla... Qui est là ? dis-je assez étonné...
D l'ne voix de femme me répondit :
1) C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries ; je viens vers vous avec mille compliments de la jeune iille au corset jaune et à la couronne de mongaries,
-C L A COIICAR ATCH.A.
— Daja. — Son cœur s'est ouvert en votre laveur comme le sourd-joupers s'ouvre aux rayons du soleil !
- Recevez le bétel qu'elle vous a préparé ellemême. Elle est assise au pied de votre palanquin , où elle attend vos ordres.
•a Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset jaune ! D'ailleurs , j'avais envie de dormir, je voulais repartir le lendemam de bonne heure pour Madras ; et puis enûn ces avances m'eussent peut-être convenu la veille , le lendemain ; — mais alors elles ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête intervention , el l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami Duclos , dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.
1) Tf'ti/ljiant' Mcliarsa ! Dieu seul est grand , me répondit la bidda ; ce qui me parut peu concluanl relativement à la surprise que je l'engageais à faire à Duclos. Elle s'en alla.
» Le lendemain, les cnrelis nous éveillèrenl. Duclos était prêt, et nous nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé de moi.
» .le cliercbais, par pure curiosité..., la jeune fdie au corset jaune ,... elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint un moment sur la porte de la cbiuidrerie, me regarda avec fierté, colère el mépris, porla ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et disparut.
DilJA. "i'
ï) \ous partîmes. A cent pas de la chaudreric , je soulevai un des pans de mon palanquin, et comme je regardais dans la direction du village, je vis avec ctonnement Daja qui paraissait avoir pleuré , car elle s'essuyait les yeux , et deux de ses compagnes semblaient la consoler... i
— Mais était-elle jolie, cette fille ? — me demanda Jenny avec impatience.
— Ravissante et faite à peindre ! — lui répondis-je.
GHAPITKE m.
tt Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, — continuai-je en souriant du léger nuage qui avait obscurci le Iront de Jenny, — je ne sais pourquoi le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était après tout qu'une fille , une de ces bayadères qui se livrent au premier venu ; j'avais beau me l'aire tous les raisonnements du monde, boire du punch, faire courir mes porteurs, mâcber du bétel, ménager des surprises à Duclos, ou fumer de l'opium : rien ne pouvait me distraire de la pensée qui m'obsédait.
— Et c'était une fille ? — me demanda Jenny.
■" — Oh ! tout ce qu'il y a de plus fille ! Enfin, n'y pouvant plus tenir, le soir de notre arrivée à Tuni-
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patuam, au momeut uii nos porteurs allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.
» L'excellent liomnie se préparait à monter dans son liamac tjuil avait ainoureiisemenl suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle cliaudrerie où nous venions d'arriver.
I L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma visite ; car, me montrant avec complaisance l'instullalion de son hamac , qui, à vrai dire, donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien arrangé, frais et tranquille :
1 — Avouez, — me dit le brave homme, — que je vais passer une fameuse nuit dans ce bon petit coin-là !
n En vérité, Jenny, il me fallut un courage suihumain pour sacrilier Duclos à Daja, pour renverser d'un .souille ce bonheur si bien apprêté : j'eus ce courage , cet admirable courage.
u — Je suis désolé, mon cher DucloSj — lui dis-jc, — mais nous repartons à l'instant... nous retournons sur nos pas...
!) — Farceur de commandant ! — me dit Duclos eu sautant d'un bond dans son hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, arrangeant son oreiller, poussant son traversin... , tant il était loin de penser à l'allreux imprévu qui le menaçait...
« — Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, — disjc très-sérieusemeul , — nous partons... Voici mes
DAJA. T!t
porteurs qui vieuuent me prendre... J'ai fait aussi prévenir les vôtres.
» Uuclos se croyait sous l'obsession d'un horrible cauchemar... » Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se lever!... — disait-il à voix entrecoupée en se tàlant pour voir s'il n'cfail pas le jouet d'une illusion...
T) — Oui, il faut partir... et à l'instant... Voyons, Duclos, du courage...
3 — Allons donc! je ne pars pas..., non, je ne partirai //r/^ Arc pas! — dit tout à coup mon homme se roidissant dans son hamac connne un désespéré el me regardant d'un air hagard.
» — Alousieur Duclos , — lui dis-je , — j'ai pu oublier un iusiant que j'étais votre supérieur, mainle-^ Jiant je vous l'ordonne.
1 — Mais, monsieur, pourquoi retourner?
I — Monsieur, je n'ai de compte à rendre (|i('ii I amiral, et vous devez m'obéir aveuglément... »
II M. Duclos ne répondit pas un mot, s'habilla, (il décrocher son hamac , monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de colère.
n Mon intention était , Jenny , de rencontrer les bayadères, la bidda m'ayant dit qu'elles se rendaieni aussi à Madras. Comme il n'y avait pas d'autre chemin que celui où nous voyagions , j'étais sur de mon lait : aussi marcliàmcs-nous toute la nuit.
— Kl ce malheureuN AI. Duclos? — me demanda Jenny.
•1 — I']n arrivant le malin au village où je croyais
8(( LA COLCAKATCHA.
renconlrer les danseuses , je m'arrèlai , avant que d'entrer à la chiiudrerie. Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis :
" — Je veux bien oublier , monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et vous donner une nouvelle marque de ma confiance ; vous allez monter sur le morne qui est situé lers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre et votre niveau, — et relevez un plan exact de toute la partie du pays qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.
1 — Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier. . . , et à quoi hon?... C'est le premier plan depuis Vizagapatnam... — me répondit Duclos étonné au dernier point.
T> Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle , — que je ne devais de compte do ma conduite qu'à l'amiral ; — et l'excellent Duclos se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest , en faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait de revenir sur mes pas pour lever le plan de JalTanapadiam.
» Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie , j'arrivai par une longue allée de cocotiers qui ombrageaient un fort bel étang maçonné dans lequel se baignait beaucoup de jnonde, et entre autres, tout à l'extrémité, une petite troupe de femmes.
TiTout à coup j'entends un cri perçant sortir de ce groupe ; je regarde avec plus d'attention , et je itconnais Daja, ma danseuse au corset jaune, qui, vc-