D.4JA
naut de se baijjner avec ses compaji(nes , ue faisail que de sortir de l'eau, car elle aiait encore sou pagne de bain.
s La pauvre (ille m'avait reconnu , je lui fis signe d'approcher; elle s'enveloppa d'une couverture de coton b'anc et accourut toute honteuse.
n — Daja, je viens pour toi, — lui dis-je, — pour le chercher... Veux-tu venir avec moi?
î Elle leva ses grands yeux noirs , et n'osait pas comprendre.
D — Veux-tu, Daja?
s — Avec vous?. ..
i» — Oui, Daja, venir avec moi à Madras... j
B Alors cette pauvre fille , tremblant de tous ses membres et n'ayant pas sans doute la force de me répondre , me regarda comme en extase , joignit ses deux mains avec force , et me fit signe de la tète qu'elle y consentait.
— Et vous emmenâtes cette créature? — me demanda Jenny.
» — Oui, ma chère, dans un donli que je pus me procurer; et je repartis pour Madras avec ce bon Duclos , qui m'apporta son plan , et crut qu'une haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un solfil ardent. Knfin le bon bomme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me dit : « Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait : Vous vous attendez à' II. 6
82 LA COKJHRA 1 Cll.l.
Iioirc un lerre d'arack, et à vous coucher apics, n'est-ce pas , monsieur Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer la pa- ;;o(le tic llchemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à cequelqu'un-là : (Ida ne ni'éfonncrail pas. ï — Et vous auriez rai.son, — dis-j eà Duclos , — qui pourtant cette fois huma son verre d'arack , e( passa la nuit comme il s'était pioposé de le faire : car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprises à mon compagnon.
— Ah çà ! mais le sacrifice ? — me demanda Jenny : — jusqu'ici il me semble que c'est vous.
— Attends donc, lui dis -je en voulant l'embrassci'.
Elle me repoussa... en me disant : a linc fdle... ah!...
— (]'esl-à-dire, Jenny, une lille, oui, mais (|ui, par une bizarrerie singulière, était restée pure au milieu de cette troupt; and)ulan!e. Elle ne .s y élail engagée que depuis environ six mois ; jusque-là elle avait vécu chez sa mère. Alais , dans une de ces guerres sans nombre qui ravageiil le (larriate , sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et |)onr vivre elle s'en était allée avec les daatcherics. Or, ([uand elle me vit, son cœur n'avait pas parlé; il parla, cl elle me le dit tout naïvement.
— Et vous avez cru à cela? — me dit Jenny...
— Mais que vous clés singulière, Jenny ! il faul bien que cela soit vrai, au moins une l'ois..., vA celle ciiliinl n'avail pas seize ans.
)i.u.\. sa
CHAPITHK IV.
»Kii airiiaiil à Madras, je rendis tomple à l'ainirai de ma mission ; je rompis (juehjiies relations de société que j'avais dans la ville blanche , et même dans la ville noire, ponr donner tout mon temps à Daja.
— Mais c'était une passion, — ■ me dit Jenny d un iiir moqueur.
— ilieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touITu qui s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide , transparente comme du cristal : c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.
— Et vous aviez mis cette lille sur un pied honorable , je suppose? — me dit Jenny avec un sourire .sarcastiquc.
— Fort honorable, ma chère : et puis la pauvre lille ne connaissait pas une àme dans Madras , ne sortait jamais ; ses vêtements étaient des espèces de jjrands peignoirs de coton ; elle couchait à la mode du pays , sur une natte de jonc, mangeait un peu de ni cuit dans de l'eau poivrée, et mâchait du bétel ; .vivant, en vérité, de paresse, de bains, d'amour et de soleil. Oii ! si vous saviez, Jenny, (juel plaisir
Si h.\ COI CAHA 1 (JH.A.
c'était pour moi, au lever de l'aurore, quaud les blanches Heurs du lotos étaient encore fermées cl que les bandes de perroquets et de hérons n'avaient pas encore pris leur volce ; et quel plaisir c'était d'aller avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plontjer dans cette onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'ajjilité de mon indienne qui l'effleurait à peine en nageant ; de voir l'eau rouler en perles sur cette peau brune et veloutée !... «
Jenny fit un mouvement d'impatience.
«Kt puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. Alors, couché sur une natte, fumant mon houka, je regardais Daja danser... ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un khtjouroit, un <jiet , en accompagnant sa belle voi.x sonore du péha, espèce de guitare à trois cordes.
i> D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; conversation pleine d'intéi'ét, qui irritait ma curiosité sans la satisfaire.
«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me faire passelle temps ; et puis le sojr elle me préparait le Hz avec une jatte de mologonier et d'eau aromatique , et nous partagions joyeusement ce frugal repas.
— Mais en vérité, — me dit Jcnuy, — c'est touchant et digne de Bernardin de Saint-Pierre... C'estune pastorale, une idylle, qui eût inspiré Gessner.
Vt\i\. 85
— Ma chère amie, — lui répondis-je , — c'est à (li\-hiiif ans qu'on fait des idylles en action; car alors on aime une femme , non pour soi, mais pour (Ile, on vit d'abnégation : aussi est-on généralement (rompe ou malheureux comme les pierres; à vingtcinq, on commence à vouloir sa part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime tout à fait pour soi : au moins , si l'on est trompé, on a joui.
>i Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien , n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me parler que de ce que je savais mieux c|u'elles ; ( omme il est toujours malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux corsets et à ime fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un moment d'ennui, et sans voir àme qui vive.
— .le le conçois parfaitement, — me dit .lenny ; — niais heureusement que la misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.
— Que voulez-vous, ma chère ! quand on a beaucoup voyage, on a tant de souvenirs, tant de points (le comparaison, qu'on devient comme Louis .\I\', iH[jirilrà auniscr, ainsi que disait madame de Maintenon.
— C'est un malheur. .. mais c'est comme cela , c'esl à prendre ou à laisser. Revenons à Daja. « Vn jour
su LA COL'CARATCHA.
(]uo je lui avais promis de la mener à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de ma frégate, j'avais loue une clielingue qui devait me transporter moi, Daja et une vieille mélisse qu'elle avait prise pour la servir. Xous arrivâmes sur la côte, la clielingue attendait avec son randel ou patron et six rameurs.
» Xous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.
î A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de clielingue était lioiM-iblement cbargée : car il ne restait pas six pouces de ses œuvres-mortes liors de l'eau.
ii Gbien, — dis-je au patron en m'avancant sur lui, — pourquoi as-tu cbargé ainsi cette cbelingue sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou je le casse la figuie avec celle raine.
D — Dieu est grand , — me dit cet animal avec son sang-froid.
D ^lais, quoique Dieu lïit grand il était trop lard, nous nous trouvions au milieu des brisants. I,e premier nous prit la poupe et nous emplit à moitié. I.a damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au «jouvernail, il me fut impossible de la manœuvrer, l II second brisant nous emplit tout à fait.
r' 11 n'y avait pas une minute à perdre.
i' — Daja, suis-moi, dis-je à l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, car elle nageait comme iiiie dorade.
nAJA. 87
•a A peine étais-jc à l'eau qu'un aulre brisant me passa en grondant sur la trte ; je plongeai pour prendre fond, et d'un vigoureux coup de pied je revins à la surface de l'eau ; au loin je vis les rames de la chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se précipitant de mon côté , et me disant de m' appuyer sur elle si j'étais fatigué... Je remerciai Daja... lui offrant au contraii-e mon secours, el lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau ; car javais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.
1' Xous nageâmes ainsi pendant (juelques minutes, riant même de notre mésaventure ; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.
'1 Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par nn poids énorme; en plongeant je regarde : c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à nue de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu ; car elle était venue jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y avait rien à en espérer, je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois audessus de l'eau, et de crier :
î) — Daja, au secours !
1) Cette bonne créature, effrayée, vint aussitôl , et me dit de m'appuyer de mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec ses pieds. Je le fis, car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait a\oc violence, el avançait
8« LA COUCARATCHA.
quelque peu en criant au secours. — Lorsque tout à coup la s métisse me mord au tjenou en expirant, et ce mouvement nous fait couler à fond, Daja et moi.
— Heureusement que vous êtes revenu, — me di( Jenny avec sang-froid.
— Heureusement, — lui dis-je.
n Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant à ce qu'il paraît, me jeta sur im écueil à fleur d'eau, où je me fis celte blessure à la tète dont vous me demandiez l'orifjine. Enfin, toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je revins complètement à moi : j'étais coucbé à terre à l'hôpital.
» Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.
Ti — .'\h ! cordien ! — me dit-il en me voyant ouvrir les yeux, — ce n'est pas sans peine... (Comment ètes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés
> — Je me sens bien faible, — lui dis-je en tâchant de rappeler mes souvenirs... — Et Daja?
•» — Qui ça, Daja?... In chien?
1) Je réprimai un mouvement d'impatience.
T> — Savez-vous où est Fritz, mon valet de chambre, monsieur Duclos!...
3 — Il est sorti et va revenir dans une heure.
■s — Dans une heure. . . c'est bien lonj{. . . J'attendrai.
D — Je crois bien que vous attendrez !... Ah dame! ca ne sera plus comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter deçà, delà , et où je n'étais sûr de dor.Tiir ma nuit que le lendemain matin eu
DAJA. S',1
me l'éveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnani, vous rappellez-vous?
■^ — Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? — lui dis-je pour écarter ces souvenirs qui m étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me trouvais sur le sort de Daja.
•; — Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc;ca court tous les salons de la ville blanche ; figurezvous qu'à ce qu'il parait un des officiers de la division entretenait une fille du pays Très-bien. —
C'est-à-dire, je dis très-bien, — ce n'est pas dire qu'il l'entretenait très-bien, ça ne me regarde pas ;
— c'est une réflexion que je fais... Très-bien. — \'oiIà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il n'allai! plus dans les sociétés, et que les dames de société se dirent : « Il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes , et pour le ravoir il faut lui faire farce... j Vous ne savez pas la farce qu'on lui a faite? Devinez !
» — Dites... dites donc... — et j'étais pâle comme
la mort, Jcnny car je ne sais quel effroyable
pressentiment me brisait le cœur. ■ — Duclos continua...
j — C'est-à-dire, la farce pas à lui. . . mais à l'autre. . . à la fille. L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade... Qu'est-ce qu'on va faire?
— On dit à la fille : Serviteur. . . de tout mon cœur. . . Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre pays, la belle aux yeux doux...
f — On a fait cela !... Qui a fait cela... Duclos?...
0(1 I.A r,Ot;0ARATCHA.
— m'écriai-jo on me jetant à demi hors de mon
■a — Ala foi ! je n'en sais rien, moi ; je ne vais pas dans le monde , et c'est du commissaire que je liens celte iiisloire... Qui a fait cela? peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui l'tait si charmant ganon. Mcoutez-donc, dans une llchue ville comme .Aladras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas tout.
" — Comment, ce n'est pas tout !... — Kt je croyais rêver, Jenny, en parlant à Diiclos, j'écoutais machinalement...
» — Aîais non \ oilà que ma bête de fdie, qui
croit ça, mais voyez jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imhéciles-là... voilà-t-il pas que ma bête fie fille, (]ni croit ça, n'en fait ni une ni deux. Sachant bien (|u'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle croit mort, parce que dans notre reli- ,'{ion nous n'avons pas la folie de nous brûler comme eux après le dr prnfiiiuJis. qu'est-ce que fait donc mon enrag('-e de fille? l'-lle ramasse loules les nippes qu'elle avait de l'officier, en fait un bûcher, et vlan se brûle dessus , au chant de leurs animaux de prêtres, (jui étaient enchantés de la chose, vu que la chose dcicnail rare.
1^ — \ oilà à peu près tout ce que j'entendis, .Jenny: car un affreux Iremblement me saisit, une sueur
froide m'inonda le n'eus que le temps de crier
Daja, et je m'évanouis, i
nu A. '.M
F'euclant cette longue et rruclle narration , j'avais attentivement regardé Jenny, et rien que de l'étonneiiienl, (le la surprise, ne s'était peint sur son joli visage.
il F']h bien, — me dit-elle, — était-ce véritahlemenl celte fille qui s'était brûlée, vous croyani mort ?
— C'était elle, Jenny...
— J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas... Cette fille était folle...
— Folle à liei', » répondis-je. ..
A ce moment , la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle voulait sa toilette.
— Sans doute, •> lui répondit-elle.
\']n effet, quelque sèche que fût l'àme de Jenny, celte histoire l'avait un peu remuée : son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie ; elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que lui donnait son émotion... C'était si naturel!
n Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, — me dit Jenny; — car je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez madame d'Arvillc?
— A vos ordres, madame, - lui dis-je, et j'entrai dans le parloir.
Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé ; car celte époque de ma vie est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'('tais triste, pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance e( de grâce.
l ne id(''e me vint...
LA COIICARATCHA.
1. Comment me trouvez- vous? — dit-elle en se mirant à la îi[lace.!. et finissant d'aj^rafer un bracelet.
— Ravissante, Jenny ! jamais vous n'avez été plus jolie : ces yeux brillants... ces joues rosées...
— A qui dois-je tout cela? — dit-elle en me donnant sa main à baiser... — \'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré vous?... Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...
— Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny, que vous devez tout cela... sacrifiez-le-moi, Jenny. Vous voilà belle, éblouissante, parée... ne sortez pas. Ces .souvenirs m'ont attristé; je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny... le veux-tu? Oh I je t'en prie! — lui dis-je. .
Allonsdonc, — dit-elle.... en riant — Quelle
folie! à quoi bon?... Je n'ai jamais élé si bien; et vous voulez que je sacrifie cela... à quoi?... à des rêveries. . . Si le sacrifice en valait la peine, à la bonne heure. . .
— Mais moi qui le demande j'en suis juge,
Jenny...
— Vous êtes un enfant, » me dit-elle.
Puis, sonnant :
« Julie... ma voiture. »
Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.
ï Holà!... — me dit Jenny de sa douce voix, — de l'humeur! prenez garde; on m'entoure d'hommages, cl si j'étais coquette...
— (^Juuul à cela, ma chère, je ne suis plus u!i eiilant, et je suis arrivé à ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule conviction.
— Et laquelle?...
— C'est qu'il est impossible qu'une femme ail deux amants à la fois. Or, avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses maîtresses : aussi j'espère bien en trouver en Angleterre, où je vais.
— .\hl du dépil!... un départi... c'est fort gai, — dit Jenny nonchalamment.
— Du dépit ! oh ! mon Dieu, non ; c'est un voyage arrangé depuis longtemps; car voila un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier... Lise*. "
Jenny prit brusquement la lettre et lut : a J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa 1 dormeuse et son brlska seront prêts demain ven- » dredi , ainsi que les caisses à chapeau de femme ^ îi etc. r
«Ainsi, monsieur, vous partiez... sans me prévenir, sans égards... sans mesure...
— Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.
— A merveille, monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez, vous avez le beau jeu...
— Kcoutcz donc, ma chère, on joue, c csl pour cela. ;)
Kl lui baisant la main je sortis.
Je fis mon voyajje d'Angleterre, et je laissai Louisa i't lord XollinfTton, qui me la demanda.
U\E FEMMI-: HELRELSE.
CHAPITHK l'ill'l.MIKH.
.MOXSIEl'R I)K VOIKVILU':.
Ce monsieur occupait le premier étage d'uue loi! I)eile maison toute neuve dans la Cliaussée-d'Antin.
C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; celait une profusion de soieries, de dorures et de fjlaces, de bronzes d'un modèle fort cber, mais fort commun, de ces gravures magnifjquemenl encadrées , que tout le monde peut avoir ; mais pas un tableau , mais rien d'intime , mais rien qui put révéler un goût de prédilection, mais pas un portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se ratlachent souvent tant de souvenirs d'enfance ou de famille ; en un mot , tout dans cette maison était ricbe, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait vide, triste et déserte.
Dans l'anticliambre il y avait des laquais splendidement habillés , mais de livrées de mauvais goût ; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux, sous les remises de belles voitures ; mais tout cela manquait de cet ensemble , de cette tenue , de ce je ne sais quoi , de ce rien qui est tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être extrêmement ridicules.
m; LA COUCARATCHA.
Ce jour-là, sur le midi, M. de \oirville, cuieloppé d'une admirable robe de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de son salon , qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet étourdissant quartier.
Or, M. de \oirville ne se logeait jamais que sur la rue ; car c'était un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les passants.
Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de \oirville.
]\I. de \oirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en couleur, et atteignant à peine sa trentième année.
Avant que de s'appeler de Noirville , 11 se nommait simplement Corniquet; mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. CorniqUet l'avait changé pour celui d'une de ses ttjrrcs, Xoircille, qu'il choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées son père , feu M. (îrégoire Corniquet , d'abord chaudronnier, puis démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.
Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une brillante éducation à son lils ; il l'avait envoyé interne dans un collège de Paris, avec un trousseau complet , un couvert d'argent et dix sous par semaine ; puis , tranquille sur l'avenir
r\K KK MMK H i; l !', i; l S I' . !i7
i'iilplli'tliiol (le ce fils c'Iicri , il avail coiiliiiiic do prèlpr snn argent à cent pour cent tl'intén'l.
De sorte que ce fils chéri, dcjà d'une nature fort bornée , devint ce qui s'appelle un canne en lanjrage d'écolier : sale , déguenillé , sot et lourd , haloué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa lionasserie sur les bancs de toutes les classes jusqu'à 1 ;i;Te de dix-huit ans ; alors M. Corniquet péiT mourut , et M. Comique! fils se trouva riche de cinquante mille écus de rente.
IjC tuteur du jeune héritier était un ami de son père , un homme qui , s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon fort bonne, au moins fort nombreuse.
(le digne tuteur prit chez lui son pupille, le netloya, le siffla, le dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de cinquante mille ('Cus de renie.
Au bout d'un an, W. Corniquel, se Irouvaiil émancipé et maître de sa Ibrinne, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches el aussi nuls (pie lui : ce fut alors cpi'il changea de nom.
Comme ses amis , il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez grossiers ; puis , par un instinct conservateur que lui avait légué son père , se voyant en avance d'une année de revenu , il .s'arrêta (ont à coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses , et , chose fort rare pour un homme de »ingf-cinq ans, il prit le parti d'économiser un tiers M. 7
98 LA COUCARATCHA.
de son revenu et de vivre fort grandement d'ailleurs avec le reste.
En effet , il eut des chevaux , une fille de théâtre, une maison à lui , un cuisinier et un équipage de chasse , qui lui valut le titre de louvetier de son département.
Malfjré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'adniinislration de sa fortune, AI. de \oirville était un sot accompli , sans l'ombre d'esprit naturel , n'ayant rien su , rien appris , rien fait , rien pensé , n'étant pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque disfraction dans les arts; non, il vivait comme l'huitie sur son banc, sans passions, sans chagrins, sans idées : ne possédant pas la moindre délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que ceux qu'on paye avec l'or.
Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait enrichi , il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.
Après cela , quoique d'une espèce commune , AI. de X'oirville n'avait pas de façons par trop mauvaises ; son (ailleiu- l'habillait passablement ; ses amis disaient qu'd était iri-s-bon tw/i'//// ; sa position de fortune lui donnait a.ssez d'iniluence dans le monde qu'il voyait. Knfin, il se trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusanl de