CHAPITRE V
Environ six mois après que ceci eut clé écrit par .M. de Noirville, Cécile adressait la lettre suivante à la baronne Sarali d'Herlinann, à Dresde.
\i)ii ville, '20 juin i S ..
)) J'ai bien tardé à vous répondre, Sarah ; mais ma santé est si mauvaise, je suis si faible, que, mal- ;;rc tout mon désir, aujourd'hui seulement j'ai en physiquement la l'orce d'écrire : car pour penser à vous, je ne fais autre chose quand je ne lis pas vos lettres si affectueuses , quoiqu'un peu sévères à l'é- «jard de ce que vous appelez mes folies...
» Oui, mou amie, j'ai relu avec un bien Irisic plaisir cette dernière lettre, où vous me rappelez
l\E FK.MMK 11 Kl U Kl. SE. U-J
notre sojotir à Xapics! (^'l'Iail un beau Icinps alors . (|uel honlieuf prol'ond j'éprouvais en voyant une douce intimité s'établir entre nos deux familles, mon père apprécier le grand caractère de votre mère , cl votre mère trouver dans le cdur de la mienne un écho pour chacune de ses nobles et pieuses pensées. El puis comme dès la première fois que nous nous sommes vues , nous nous sommes comprises ; je me le rappelle bien ; c'était après une promenade dans le golfe : nous sommes tous revenus à l'ambassade ; alors je vous ai emmenée chez moi , et là je vous ai montré mes trésors : mes livres, ma musique, mes dessins commenc('s ; mais vous rappelez-vous surtout, Sarah, cette singulière circonstance? Ln volume de Lamartine était resté ouvert sur ma table, et voilà que vous me montrez que vous aviez emporté le même ouvrage dans votre promenade, liais ce n'est pas tout : quel est notre ravissement quand nous nous apercevons au signet de votre livre, qu'ainsi ([ue moi , la dernière n.édilation que vous aviez lue était aussi /(( pricrc ! l ous souvenez-vons combien cette découverte nous étonna délicieusement, et (piels heureux présages nous y cherchâmes pour l'avenir? car l'amitié, comme tons les sentiments tendres et délicats , semble vouloir se rassurer contre l'avenir par les présages , comme si le hasard prouvait {|uelque chose contre l'avenir!
" Vous le voyez bien, alors notre jeune imaginalion n'était pas assez riche, assez fertile, assez vive pour suffire aux plans de bonheur que nous formions.
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Que de brillanls soiifjes nous avious improvisés 1 Mais ausJ , quelque loin que nous emportassent ces rêves capricieux et dores, nos idées venaient toujours se rallier à l'existence de noire père et de notre mère : nous faisions comme ces jeunes oiseaux qui essaient leurs ailes naissantes au milieu des feuilles et des fleurs, mais sans jamais quitter du rerjard le nid paternel.
n Eh bien î de toutes ces riantes visions , que in'cst-il reste à moi? j'ai perdu tous ceux par qui ma vie avait un but, je suis seule, seule, oh! affreusement seule, Sarali!... Ht deux ans sont à peine écoules depuis ce temps où l'avenir nous paraissait si beau '
» Alais vous me pardonnez , n'est-ce pas , chère Sarali , si je vous parle tant de mon malheur et si peu de votre bonheur;... à vous si heureuse, si aimée, si appréciée de tout ce qui vous entoure ; à vous qui ave/ su trouver le bonheur à l'aide d'une sérieuse et haute raison ; à' vous qui vous sente/, revivre dans un enfant adoré;... à vous enGn pour qui l'espérance a été une réalité!
1) Savez-vons bien que le malheur enlaidit l'âme, savez-vous qu'il y a des moments où je vous envie avec amertume , où je vous hais presque de toute la force de votre bonheur?
s .Mais pardon, pardon, mon amie ! C'est (|ue je suis si malheureuse aussi !... Car il faut enfin que je vous oui le mon àme tout entière, bien sùrc après
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cela que vous aurez au inoius pitié de votre pauvre folle, comme vous m'appelez...
s C'est qu'aussi tout ce que je souffre est audessus de toute description. C'est que vous ne pouvez pas vous figurer l'Iiorrible supplice qui m'est imposé ; c'est que vous ne saurez jamais ce que c'est que vivre chaque jour, clwujue iieure , chaque minute avec un être (jui vous est odieusement antipathique, dont la présence vous irrite ou vous accable, et qui est sans piti'é parce qu'il ne sait pas , parce (|a"il ne peut pas savoir ni comprendre la torture alircusc qu'il vous fait subir avec une si cruelle bonhomie.
s Car enlin une pauvre femme du peuple , que son mari brutalise et frappe, peut espérer qu'un jour la méchanceté de cet honune aura un terme, (|uand elle lui dira en pleurant : n \ oyez comme elle saigne , la blessure que \ ous m'avez faite I Voyez... je suis toute meurtrie I au nom du ciel, ayez donc pitié d'une mallicureuse Icmme qui ne peut que souffrir! »
j VA\ bien! Sarah , si cet homme n'est pas un monstre, il aura pitié, il aura un remords ou au moins la conscience qu'il a fait le mal à cette femme, et pour la victime résignée c'est presque une consolation que de se dire : n lion bourreau sait que je souffre , au moins ! d
ï ilais moi , mon amie , comment lui faire comprendre l'amertume des douleurs toutes morales que j'endure, à lui qui ne se doute pas qu'il y ait des
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douleurs nioraks? Gonimenl lui faire couipreDilrc que sa seule présence pèse aflreusement sur mon âme, quaud il icjnore peut-être ce que c'est qu'une àme, quand il ne s'aperçoit pas seulement du frisson involontaire, de l'horreur indicible que j'éprouve alors qu'il me prend la main ou qu'il me tutoie ?
1' Oui, j'ai honte de l'avouer, ce foi..., ce mot so- Iciuicl et sacré, que le respect m'enipêchail même de dire à ma mère, et qu'elle et que mon père ne m'ont dit qu'une fois en mourant lorsqu'ils m'ont bénie ; eh bien! ce mot, qui pour moi se rallache au plus cruel et au plus imposant souvenir de toute ma vie..., cet homme me le dit sans cesse et pour la cause la plus vulgaire ; il me dit loi devant le monde qu'il reçoit ; il me dit toi devant ses laquais !
1) Oh! Sarah ! l'entendre ainsi profaner ce mot sublime et mystérieux, qui, prononcé par une voix aimée , m'eût peut-être révélé , à lui seul , tout ce qu'il doit y avoir de passion et de bonheur dans l'amour parlajjé, comme il m'avait déjà appris tout ce qu'il y avait d'angoisse et de tendresse déchirante dans les derniers adieux d'une mère adorée ! Oh ! mon amie! entendre ainsi souiller ce mot à chaque instant du jour, est-ce souffrir, dites-le !...
!) Oii ! oui, c'est souij'rir, et bien sonffrir, sans pouvoir le dire qu'à vous seule , qui me comprendrez, n'est-ce pas?... Car, puisque maintenant vous savez toutes mes douleurs,... je suis sûre que vous MIC plaindre/... el cela adoucira mes chagrins , de pouvoir pleurer avec vous au moins; car aux yeux
l .\ K 1- K M \1 K 11 !■, I, K li L S Iv I ;! :!
(le Ions, aux yt'iix des autres, csf-ce que j'ai le ilroil lie soulTrir, moi? De quoi me plaiiulrais-je? ne suisje pas rielie , jeune? mou mari n'cst-il pas bon, dévoué, d'une conduite irréproclial)le? Et puis, voyez quel luxe, quel éclat, quelle splendeur m'environne, aussi! — Quelle est heureuse ! dit le monde... Le monde!... ce froid égoïste qui vous fait heureux pour n'avoir pas l'ennui de vous plaindre, et qui ne s'arrête jamais qu'aux surfaces, parce que les plus malheureux ont toujours une fleur à y effeuiller pour cacher leur misère aux yeux de ce tyran si ingrat et si insatiable !
s Ou bien encore , Sarah , les gens profonds , les philosophes , les savants dans les secrets du cœur humain , répondraient à mes douleurs avec un insouciant mépris : — \ ous souffrez?... mais la cause de votre ennui est toute simple ; c'est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies ; en un mot , c'est que vous êtes trop Jienreusc!
D Trop heureuse ! mon amie !.. . Irup Jieurcuse !. . .
1) Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais : » Au moins la solitude me sera permise, je reconstruirai à peu près ma vie d'autrefois ; ({ue je puisse ravir seulement quelques heures à cette existence morne et décolorée qui m'entoure comme un linceul, et je remercierai Dieu... j Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans les arts un oubli passager de mes maux , une réflexion slupide ou choquante vient m'urrachcr à mon extase; car //// est toujours là, sans cesse là; parce que cet homme
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iiiaiinc comme il peut aimer, et que c'est par sa présence contiuuellc, assidue, obsédante, qu'il croit me prouver cet amour. Si je souffre , il est là pour nie demander ce (jiie j'ai .'... si je dis que je ne soufiVc plus, il est encore là pour me di.slrairc... VA puis ciiliii , il est là, parce qu'il a le droit d'être là... , et que c'est son devoir d'Iioiinèlc homme d'être là ; car il est honnête homme après tout , il est bon à sa manière, il m'est dévoué à sa manière. .Aussi je ne puis le haïr, et pourtant il me lue; il nie fait mourir à petit feu ; c'est une torture lente et horrible, une agonie affreuse que j'éprouve; el lui, qui ne s'en doute même pas, voit cela d'un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j'ai toutes les chances de bonheur possibles.
V Et se dire que, si j'avais cinquante années à vivre, j'aurais celle vie pendant cinquante ans! savezvous que cela serait bien horrible... ; mais rassurezvous... mon amie, j'ai une espérance...
D l'^t puis encore ce n'est pas tout... il est un autre supplice qu'il me faut endurer chaque jour, c'est celui de rougir de mon mari : aussi ai-je dû rompre avec quelques amis de famille ; car si vous l'aviez vu! si vous l'aviez entendu! lorsqu'il se fut affranchi de l'espèce de gêne et de conirainle qui le retenait avant mon mariage... C'était à en mouiir de honte.
I) l']t même , dans ce monde où il m'a mené , monde que je ne puis d'ailleurs ni louer ni blâmer, parce que je ne le comprends pas , parce qu'on n'y parle pas la même langue que j'ai parlée depuis mon
INE FEMMK HEUREUSE. li>5
onfancp; mais ciinii, dans ce monde aussi, je m'apercevais bien qu'il était moque, compté pour rien, maintenant que son sort était fixé et que les familles n'avaient plus à se le disputer pour leurs filles.
D Kt moi, mon amie , moi, j'avais l'air de m'éfre mariée bassement à la fortune de cet bomme qu'on bafouait.
y Va pourtant , vous le savez , je vous ai dit mes inquiétudes , ma répugnance , ma peur de ce maria{i[e, mes piévisiojis, que vous traitiez de chimères,
et qui se réaliseront..., vous le verrez , mon
amie. Je vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient à mon pauvre oncle , et son obsession continuelle , et sa santé qui s'altérait , et mon consentement aussi presque arraché par quelques amis de ma famille qui, en gens du monde, ne voyaient avant tout qu'une chose, c'était que j'acquisse une brillante position de fortune ; vous le savez, mon consentement fut aussi décidé par vous , qui , voyant plus froidement ou plus juste que moi , croyiez mon bonheur certain , parce qu'étant supérieure à mon mari, je pourrais, disiez-vous, lui imposer les goûts et les habitudes de mon existence privée.
i> Mais en cela, mon amie, vous vous dtes trompée. Il est de ces natures qu'on ne change pas, (ju'on ne peut pas même modifier. Je subirai donc mon sort jusqu'à la fin : ce qui me consolera seulement, ce sei'a de penser que je n'ai pas donné raixon au sort qui m'accable, en devenant indigne du nom de mon
i-'ii i,A cure \R \T(:il A.
|ii'r(', cl on iiioiK|ii;ui( ;l tiirs doioii-s, quol(|ii(< iiioi-- IpIs qu'ils soieiil.
v Oui, niorfels est le mol, Sarali... liPiircuseincnl le mot, cai- vous ne reconnailriez plus celle Crcilc que vous flattiez avec tant de cœur et d'espril, qu'elle croyait à vos flatteries... ma sanlé es( devenue si mauvaise qne je ne sors presque plus... Oli I comme j'attends l'automne ! mais, lielas ! ce n'esl peut-être pas vrai ce qu'on dit de la chute des feuilles à l'automne.
D .Adieu, adieu, ma seule amie; ne me laissez pas sans réponse trop lonjjtemps, el répondez-moi toujours comme je vous écris, en anjrlais, vous devinez pourquoi.
D Dites-moi, Sarali, cpioiqiieje possède bien peu de chose, je veux faire un testament ; c'est un enfantillage ; mais enfin, tout ce qui ornait le parloir de ma mère, je l'ai conservé, sauf l'écritoire (pie vous savez... eh bien! je voudrais bien que vous eussiez cela comme un souvenir de moi.
)i Mon Dieu, que je suis faible et brûlante!... Je viens de demander un miroir, et j'ai eu peur, peur d'abord, et puis après... oh! après, cela a été de la joie... une joie du ciel ; car vous savez (|i!i esl au ciel, el qui m'y m'atlei:d.
11 Kncore adieu, mon amie, car je me sens pleurcL-, et je veux ferniei' celle lellre ; ne me laissez pas trop lon;;lemps sans réponse. Mille bons souve- >iii's i'i ceii\ ((iir vous :iime/ : embrassez bien v ndv
i \r. Fi:\i \i K II F, I n i; I s !•;. 1-7
;in;i(' (l'oiifuiif, pl joijjiipz ses pptiles mains pour moi. Kncore adieu.
j Ckcii.k i)h: .\. -
CHAl'ITRI-: VI.
r\'K SOIKKE.
Ce jour-là Cécile ctail plus (risic , plus i-c'veuso, plus souffrante encore (pie de coutume. Par hasard elle avait passé le malin devant l'ancien hôtel d'Elmont, et cette circonstance venait de réveiller dans son cœur tout un monde de cruels et amers souvenirs.
Plongée dans un large fauteuil, son beau front appuyé sur sa main blanche et amaigrie... Cécile était dans son parloir.
Depuis longtemps il faisait nuit, et la lueur incertaine et vacillante du foyer éclairait seule la douce et mélancolique figure de la jeune femme.
Cécile aimait cette lueur vague et capricieuse du feu qui s'éteint, se i-avive pour élinceler et mouriiencore. Cette demi-obscurité lui plaisait... e( c'est avec un triste bonheur qu'elle laissait alors planer sa pensée sur les jours qui n'étaient plus...
C'(st alors qu'évoquant le passé elle revoyait sa tiière .. «on père . . c'est (dors (pie la conrenli'ali<'ii
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de sa pensée sur ces objets chéris... l'absorbait IcIlement qu'elle croyait les entendre, tant leurs moindres paroles vibraient encore dans son àme...
C'est dans cette disposition d'esprit triste et amère que se trouvait madame de Xoinille, lorsque tout à coup la porte de son parloir s'ouvre avec fracas ; un torrent de lumière dissipe les ténèbres de l'appartement, et AI. de Xoiri'ille, riant aux éclats de son {i[ros rire, se précipite sur un divan, après avoir ordonné aux deux valets de chambre de déposer sur la cheminée les candélabres chargé.•^ de bougies.
Ou ne saurait peindre l'horrible souffrance physique et morale qui fit douloureusement tressaillir tous les nerfs de Cécile, lorsque, violemment arrachée h ses plus chères et ses plus pieuses pensées... elle vit tout à coup cette lumière éblouissante, et qu'elle entendit ces éclats de rire stupides.
C'était odieux... Elle pleura...
il A h! mon Dieu!... mon Dieu!... la bonne farce! — cria X'oiriille en appuyant son front empourpré sur un des coussins du divan pour rire plus à son aise... — Ah! mon Dieu! la bonne farce!... C'est Domont qui va joliment rire! »
Cécile essuya une larme, et resta muette.
0 Et loi aussi tu vas joliment rire, — dit Xoirville, qui ne s'aperçut de rien; — oui, tu vas joliment rire... Malgré ton pelit air sainte-n'y-touche... je îe défie de ne pas rire. V'oih'i la chose : figure-toi donc (|ne nos gens d'écurie... ah! mon Dieu ! mon Dieu! que c'est donc drôle! Figure-toi donc que nos gens
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tlécurie, sacliaiil que le coucierjje portail une perruque... Ah! mon Dieu! je ne pourrai jamais te raconler cela. .. voilà le rire qui me reprend... je ris frop, ma parole d'honneur ça fait mal de tant rire, d'autant plus que j'ai mangé des Dartois chez Félix comme im vrai goulu... Ah! la bonne farce! je vais écrire à Dumont pour qu'il viemie de suite et que je la lui raconte, i
Cécile se leva pour sortir.
Mais \oirville, devinant son intention et fort en gaieté, se jeta sur la porte, la ferma, mit la clef dans sa poche, et continua toujours en riant aux larmes :
« Du tout , tu entendras la farce jusqu'au bout, madame la pincée ; ça. t'égaiera, ça te vaudra mieux que tes bêtes d'idées noires que tu as par genre, j'en suis sur... Je le disais donc que nos gens d'écurie, sachant que le concierge portait une perruque. . . Ah ! j'en crèverai, c'est sur.... ah! mon Dieu! c'est que c'est si drôle aussi! ah! ah! voilà que ça me reprend... Aon... non, je me remets... Eh bien, nos gens d'écurie , sachant que le concierge portait une perruque, lui ont donc mis de la poix dans son chapeau, au concierge, de façon qu'en rentrant en tilbury avec l'alezan... qu'est-ce que je vois... qui me salue?.. . notre concierge qui avait la tète nue comme mon genou... Sa perruque était restée collée à son chapeau... Hein! est-ce drôle !... C'est ça une bonne farce !... ah! la bonne farce ! Gomme ça fera rire Dumont ! .l'ai demandé fout de suite qui avait fait le coup, ou m'a dit que c'était Pierre, et je lui ai donné H. 9
lao LA COUCARATCHA.
dix francs pour boire. Ah! farceur de Pierre! la.... oli ! oui, ça va joliment amuser Dumoiif... je iiùn fais une fè(e, ma parole d'Iioiincur ; cl puis il i'audra que je fasse la même farce à AI. Boilou, qui a un faux toupet... \"cst-ce pas, ma femme? s
Xous n'essaierons pas de dire ce que dut éprouver Cécile tant que dura l'accès de gaiclé de M. de Xoirvilie ; lorsqu'il cul fini sa nairalion, madame de Xoirville lui dit seulement :
n Voulez-vous avoir la bonic, monsieur, de m'ouvrir cette porte ?
— Pas de cela, Lisette... ou bien, si... mais je ne l'ouvrirai qu'à une condition, oui, ma petite cbaKe, à une condition, c'est que lu viendras baiser Ion gros
geôlier ton Adolpbe — ton Dodolplie... comme
dit Dumonl.
— Kn vérité, monsieur, je vous dis que j'ai besoin de respirer... j'étouffe ici ; je voudrais aller dans la serre... ouvrez-moi par pilic, monsieur, encore une fois je souffre. . . »
A ce moment, le maître d'hôtel, qui avait eu vain cherché la clef dans la serrure , fil entendre ces mois derrière la porle du parloir :
tt Madame est servie...
— Ah ciel! monsieur, et vos gens qui me trouvent enfermée avec vous! — s'écria Cécile en lougissanl d'indignation.
— V,\\ bien! après?... tiens! est-ce qu'un mari... ne peut pas... »
Ln :r;;ard rempli de dignité, de hauteur et d'c-
l\E FEM.MK llKUREL'Si;. 131
crasaat mépris... stupélia AI. de Xoinillc et aiTcla sur SCS lèvres je ne sais quelle triviale brutalité prclo à lui échapper.
Il ouvrit la porte du parloir, oITrit le bras à sa femme et l'accompajjna dans la salle à manger.
M. et madame de Xoirville se mirent à table.
C'était un vendredi, et Cécile, d'une ])icté proibnde, suivait exactement les lois de 1 Eglise.
AI. de Xoirville, lui, mettait sa vanité d'esprit fort à taquiner sa femme sur les scrupules religieux qui l'empêchaient de faire comme lui , qui s'acharnait à ne manger ce jour-là ni poissons ni légumes , quoiqu'il les aimât beaucoup, préférant se gorger de viande pour humilier les jésuites, disait-il , et narguer les prêtres.
Cécile, qui uuiugeait comme un oiseau, prit quelques cuillerées d'un potage qu'on lui avait servi à pai"t, et retomba dans sa rêverie.
Elle en fut tirée par un retentissant éclat de rire de AI. de .\oirville, qui s'écria :
tt Devine ce que tu viens de manger-là?...
— Je ne vous comprends pas, monsieur, — répon* dit Cécile.
— Ah! ah! — dit Xoirville en redoublant ses éclats de rii e , — c'est ça. . . qui prouve bien la bêtise de faire maigre; tu ne sais pas ce que j'ai fait? je suis descendu moi-même à la cuisine pour mettre dans ta soupe maigre une grande cuillerée de bouillon gras. Eh bien ! croiras-tu encore qu'il faut faire maigre maintenant?... Te voilà bien attrapée,.. Ah!
i:ii I, A COI C.lKlT(;il.\.
labonue larce I lu as coiiiiiiis un péché. .. un laineux péché... fameux... C'csl encore ça qui fera nre Duniont! -
Cécile roui;it, ne répondit pas un moi, et .se leva de table eu disant à son mari :
« Vous m'excuserez, monsieur; mais je rae retire riiez moi... je suis souffrante. »
Et elle disparut malgré les supplications de \oirville, qui s'écriait la bouche pleine :
Il Mais ma femme... ma femme, ne te filchc pas,
c'est une farce; on peut bien rire un peu aussi
— Puis il ajouta : — C'est égal, elle a fait gras; son confesseur sera joliment enfoncé quand il saura qu'elle a fait gras; car je l'ai en horreur ce vieux jésui(c-là, et je recommande toujours à mes domestiques de rire quand il passe... le larlufe qu'il cs(. n
Monsieur de X'oirville, après avoir exhale sa haine contre les jésuites et le niaiç/rc , dîna parfaitement comme toujours, puis alla dormir au ballet de l'Opéra.
Cécile, en rentrant chez elle, trouva une lettre de Dresde : c'était la réponse de la baronne d'Hcrlinann à la lettre si triste et si désolée qu'elle lui avait écrite.
Il Enfin, — dit Cécile, — après tout ce que j'ai souffert aujourd'hui, le ciel me devait bien cette consolation. Que devicndrais-je, mon Dieu , si je n'avais pas au moins une amie (jui comprît tous mes chagrins! i>
Et brisant le cachet avec émotion, clic lut :
l \K KFMVr IKMRF.IISE. is.'l