‹ La coucarachaChapitre 65 sur 84 · I.F.S MO\'TA(i\i;S 1)K I, \ H(»\nA. IfiS · texte numérisé non relu

I.F.S MO\'TA(i\i;S 1)K I, \ H(»\nA. IfiS

craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du voisinajje d'un grand bassin à cascades dont l'eau filtrait quelque peu sous les hautes herbes si touffues.

C'était, pardicu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et ces sombres voûtes do verdure me paraissaient surtout faites exprès pour passer mon après-dîner, couché mollement sur le dos, en fumant mon cigare et en entendant chanter ma maîtresse, .^nssi dis-je àTinfiila : « Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle diable d'escorte veut parler ce vieux bonhomme qi;i a de si bon vin , et qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?

— Une escorte ! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu veux dire.

— Pardieu ! je le sais moi, car j'ai bien entendu Juan Dulce demander à Hasth'y : Rst-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l'escorte ? Or, la fille d'Hasth'y, c'est toi, et ton amant, c'est à peu près moi , je suppose.

— Tu es fou , cœur de diable , — dit Tintilla en riant et en m'embrassant comme une folle. — Tiens, Querido, laisse-moi l'arranger ce carreau sous ta tète, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras ; allons, étendez-vous bien, mon sultan , et pendant que vous fumerez, moi je vous chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu sais, Querido ? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.

— \on, non, par le diable !... ne chante pas cela

li;', LA COIICARATCHA.

si tu veux m'endormir, entends-lu, Tinlilla ? -n m'ccriai-je en me levant à demi.

Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait par des cadences perlées, qu'elle laissait tomber d'une voix suave et arcjentine qui faisait tout vibrer en moi.

u Encore une fois, pas cela, Tintilla ! — m'écriaije d'un air suppliant.

— Tu m'entendras , d me dit l'entêtée ; et, se pencbant sur moi, elle me donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.

Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la figure et de la pose de Tintilla pondant qu'elle chantait, que je n'oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la seulenr balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la Robéme était éclairée ; le soleil , à son déclin , jetait ses chauds et derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers quelques feuilles moins serrérs , tombait d'aplomb sur la fignre.pàle et jaune de Tinlilla, qu'il couvrait d'une olarté vermeille.

01) ! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau ! Assise à la mauresque sur un carreau , une jambe pliée sous elle et l'autre étendue , et celle antre, chaussée d'un bas écarlate à coins noirs, relevant un peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sin- son corsage rouge loiil brocha d'or.

1,KS AlOX r.\(i.\K> l»K l..\ 110.\1».\. 11..-.

Mais qui pourrail pcindn; ses doigts fins et lon;;s voltigeant sur la guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats ? Qui peindrait cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon (jiii semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et sombre du feuillage?

Kt tout au bout du jardin , cette cascade transparente que le soleil faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur énervante qui rend la mollesse si voluptueuse !... qui peindrait cela?... Et ce silence... interrompu seulement par les chants de Tintilla ! et le murmure de la cascade tjui voilait h'gcrement la voix de la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui que prèle la vapeur à un paysage ! Encore une fois, (jui rendrai! dignement ce tableau !

Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu ; je voyais cela , j'entendais cela à demi-couché, ayant encore la tète exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais :» J'ai sci/.e ans, je

suis jeune, lii)re , riche et i'ort (]ette femme est à

moi... Rien au monde ne peut empêcher qu'elle soil à moi! » Oh ! alors j'éprouvai une de ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de c(eur qui plus tard font prendre en grande pilic ces creuses rêveries de gloire et de renommée ; car il me semble que la gloire ne peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondétnent délicieuse (|uc celle que j'éprouvais alors.

four nrachever, c'est le boléro suivant que j Cn-

166 LA COUCAUATOUA.

tendais chanter avec une expression d'amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui empruntait un nouveau charme du Heu , de la solitude , du soleil couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalou avec la prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c'est impossible à peindre.

Voici le boléro :

Page 1