CHAPITRE IV
Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette sinaulière aventure , par une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si française , si jolie , si distinguée, s'effaça peu à peu de ma mémoire, et je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la lîohème !
Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son Iciat pâle, sa taille souple et lascive.
Or, ce souvenir et bien d'autres me damnaient.
Car voilà comme nous sommes, misérables créatures ! Je dis nous , car qui de nous n'a pas aimé aussi sa Bohème, sa Manon, sa Tintilla?
Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d'espoir et d'amour, — on cherche la sœur de son âme, comme on dit alors, — et puis on rencontre une femme facile qui a l'imagination bien corrompue, le cœur bien ossifié !
Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve d'amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon cœur, bien dévoué, bien noble et bien ardent!
De sorte qu'on use sur celte âme sèche, froide et dure, tout ce pur et saint amour du jeune âge.
190 i.A r,()i;<: aratcha.
V.t puis plus tard , si le hasard vous jt'ilc une femme tendre et passionnée , qui vous aime avec idolâtrie, — vous n'avez plus pour répondre à cet amour profond et vrai — qu'un cœur flétri, un esprit égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d'amour et de jeunesse, qui, bien qu'on dise, ne se renouvellent plus.
Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime : a Oti n'aime qu'une fois dans sa vie. ■>
Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d'une vie voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d'opposition et de contraste, s'il en fût, et supportable en cela qu'elle était au moins tout imprévue.
Or, après une campagne du Levant assez longue qui suiiit ma station à Cadix, e( dura, je crois, trois ans, je revins en l'"rancc pour y aller prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d'une blessure assez douloureuse.
Je m'arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me décidai à rester quelque temps.
lii jour qu'il recevait quelques visites de voisines de campagne , je fus frappé de l'air profondc'ment chagrin d'une jeune fille qui n'était pas jolie, mais (loni la (i;un-e a\'ail nue expression ravi^ssante de