‹ La coucarachaChapitre 77 sur 84 · PHYSIOLOGIE DIX APPA RTEAIE \T · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE DIX APPA RTEAIE \T

physique, cet homme devait avoir tout compris, tout embrassé : dans ces lignes éparses, tout était analysé d'une manière énergique, abstraite, incisive, qui décoiail un esprit supérieur mûri par l'expérience, lequel écartant les théories et les systèmes, repousse fout ce qui peut lui cacher la véritable expression de l'humanité, cette expression fùt-elle désespérante.

5 Oh, madame ! il fallait que cet homme eût bien aimé, bien bai, bien vu , bien souffert, bien éprouvé, pour marcher ainsi calme et impassible à la recherc!ie d'effrayantes vérités, écrasant avec dédain les mensongères et consolantes illusions que lui dérobait ce but fatal Il fallait avoir passé bien des

années

— Mais, docteur. . . le croyez-vous donc si vieux ?. . . — demanda la comtesse avec un singulier intérêt.

— Aloralement, oui, madame : ses pensées n'avaient pas le caractère poétique et confiant de la jeunesse... c'était plutôt l'amère et inflexible raison de

l'homme mnr et pourtant, en pensant à cette

salle à manger qui me paraissait révéler un homme si à part, si complet, dans son rayon , je ne savais comment faire coïncider ces deux natures si différentes et pourtant si identiques. Et puis, le jour douteux de cette galerie réagissant sur mes idées, je ne sais quelles pensées confuses de docteur Faust, d'alchimie, de secrets défendus et cherchés, vinrent m'assaillir. C'était une impression toute d'art et de poésie, il est vrai; mais cette impression me fit presque peur, et, voyant une porte devant moi , je

21'. LA COL'CARATcn.A.

l'ouvris avec vivacité, et je respirai plus à l'aise en nie trouvant clans un atelier qui recevait d'en iiaul une lumière douce et pure.

ï Une fois hors de cette galerie sombre je me sentis plus rassuré, content comme un enfant qui , ayant peur des ténèbres , a revu le jour.

^ Alors, je l'avoue, madame, le portrait physique du joyeux compagnon de la salle à manger ne concordait plus avec celui du sérieux solitaire de la aaicrie... Je courbai donc sa (aille, je creusai et pâlis ses joues, je découvris son front déjà sillonné de rides, j'éteignis le feu brillant de ses prunelles, et l'enveloppant dans une longue robe , je me le figurai assis, son doigt étendu sur une pensée de Pascal ou de Newton , et la tête levée vers une sphère étoilée comme pour y chercher la solution de quelque grand problème que ces moralistes avaient soulevé sans le résoudre.

— Mon Dieu , vous le faites bien laid ! — dit la comtesse ; moi , je le vois pâle aussi , mais d'une pâleur qui sied bien... son front est découvert, mais ses cheveux sont bouclés ; ses yeux ont un regard profond , mais par cela même plein d'âme et de mélancolie ; enfin , j'aime assez votre grande robe, mais il faut qu'elle soit de velours noir, avec une ceinture

de soie argent et i)leu ou or et rouge non,

bleu... seulement bleu... c'est plus sévère...

— J'avoue, madame, que votre portrait est plus poétique que le mien ; la robe de velours noir surloiit est d'un cliartnanl eflét , et je l'afloplc.

IMl VSlOLOtll K DIX \PP \ UTK, MKVT. il'.

» IJne fois dans cet atelier, quoique le jour romiiiençàt à baisser, je pus encore jouir de la vue des plus magnifiques tableaux des Claude Lorrain, des Rapliael , des Alichel-Ange, des Rembrandt, surfont des Rembrandt. Mais de l'école moderne je ne vis qu'un tableau d'Eugène Delacroix, et puis cà et là, en désordre, des études qui paraissaient peintes d'après nature : c'étaient des vues du Xord , le ciel gris et glauque, les lames jaunâtres de la Baltique, ou bien le ciel bleu et les eaux caressantes d'une ile de l'Arcbipcl. .. c'était encore une tètede femme, créole de Lima, aux tons bruns et dorés, qui contrastait avecla fraîcheur transparente d'une figure du Xord ; el par une incroyable souplesse de talents, ces natures si opposées étaient rendues avec une égale naïvetf'.

— Il était donc peintre aussi, votre savant?...

— A en juger du moins par des tableaux finis ou ébauchés qui garnissaient quelques chevalets... par une palette chargée de couleurs encore fraîches el brusquement jetée de côté, peut-être dans un de ces moments de désespoir sublime qui révèlent îi l'artisle l'immense étendue et l'immense impuissance de sou art....

1 Oh ! disais-je, madame, je conçois bien maintenant qu'il souffre, celui qui a peut-être en vain (leiiiaridé le bonheur aux arts et aux sciences... sans doute il souffre de cette douleur sublime et incurable, qui dévore et ravit ceux qui, .s'isolant dans leur retraite, fuient un monde frivole qui ne les comprend pas!...

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» A ce momeut, madame, un valet de cliami)re, suivi d'un laquais en livrée portant des lumières, ouvrit la porte de cet atelier où il ne faisait presque plus jour, en me disant que son maître n'allait sans doute pas tarder à rentrer : il me proposa d'attendre dans le salon.

» Je suivis ce laquais , ct^ après avoir traversé un petit couloir, j'éprouvai autant d'éfonnement que j'en avais ressenti en passant de cette salle à manger si folle dans cette galerie si sérieuse.

n Car de cette bibliothèque, de cet atelier où j'avais cru voir se concentrer tout entière la vie et les goûts de cet homme bizarre, je me trouvai tout à coup dans un vaste et splendide salon, dont on venait d'allumer les candélabres et le lustre, qui élincelaient des feux de mille bougies.

» A quelques symptômes, seulement perceptibles pour un observateur, je remarquai que ce salon n'élait pas comme ces honnêtes salons de la bourgeoisie (jui , à de longs intervalles, ayant beau dépouiller les housses des meubles, les gazes des bronzes, n'en ont pas moins l'air gauclte d'un homme ctidiinanchè.

D Non, ce salon au contraire, soit à de légères marques d'usure qui altéraient à peine la délicieuse iVaîcheur des meubles et des tapis, soif à je ne sais (|uel caractère dont est empreinte une pièce qu'on habite, ce brillant salon atleslait assez qu'il recevait i\o nombreuses et fréquentes réunions.

— Ah , mon Dieu ! mais ce n'est donc pîiis un

PHYSIOLO(iIK DIX APPARTEMENT. il"

ai'liste et un savant que notre voyageur? — dit la comtesse...

— C'est bien autre chose , ma foi , — dit le docteur.

i> Mais pour en revenir au salon de notre Inconnu, madame, on y respirait je ne sais quel parfum d'élégance et d'aristocratie : son architecture était à la fois grave et simple , de grands portraits de famille couvraient les murs et d'épaisses draperies de soie pourpre tombaient pesamment le long de grandes fenêtres entourées d'arabesques d'or.

j l ne chose que je remarquai et qui me témoigna du bon goût de notre Inconnu, c'est qu'au lieu d'être perdu au milieu de ces bronzes lourds et de mauvais aspect qui déparent nos appartements , le mouvement de la pendule de ce salon se trouvait encadré dans le socle d'une ravissante statue de Canova, et que deux admirables copies du Vase de Médicis en marbre blanc complétaient la garniture de cette cheminée , dont la frise et les chambranles étaient aussi merveilleusement sculptés.

s On avait pris le même soin pour les lustres et les candélabres dorés, qui offraient les lignes simples et nobles des anciennes lampes romaines, et non cet cntorlillage d'affreuses volutes qui font la honte de nos artistes.

j .le m'approchai d'une urne de porphyre d'un Iravail exquis, placée sur une console ; et, y plongeant inachinalement la main , je retirai une foule de cartes de visites et d'invitations , qui annonçaient que, mal-

2IX LA COlCARATCH.i.

;;ri'' ou peiit-rlre à caiiso i\c sps aoûts dp chasseur, fin solifaiiT cl d'arlistc, notre Inconnu était en relation avec toutes nos supériorités de naissance, de mérite et de fortune.

» Je vous avoue, madame, que ma surprise allait (i)ujours croissant. A la rigueur, j'avais fait coïncider le goût des chevaux et de la chasse, de la table même, avec le gont des sciences et des arts.

■> Je concevais une vie partagée entre des études abstraites, profondes, excentriques, et un exercice forcé qui , par sa violence , détendait le moral pendant quelques heures, et lui rendait cette souplesse, cette élasticité qu'un (ravail trop ardu et trop prolongé lui eût fait perdre.

j (iCtte manière encore d'envisager la gastronomie comme un excitant qui double, pour un moment, la vivacité de nos sens ; cette bizarrerie de ne voiidans l'ivresse qu'une sorte d'exaltation poétique à la- (|uelle une ravi.ssante musique prête de nouveaux charmes, annonçaient encore l'homme d'un esprit supérieur, mais qui semblait devoir vivre seul dans le cercle qu'il s'était tracé, parce qu'il avait assez en lui pour vivre de lui-même.

« Mais que cet homnie, qui paraissait donner de si larges développements à ses facultés morales et physiques, eût encore le temps, le vouloii- et le besoin de s'égarer dans le tourbillon monotone du monde, c'est re dont je ne pouvais me rendre compte.

— \i moi, je vous jinw , — dil la comtesse loulc pensive.

PH VSHM.OC I K DIX \ P P A R T K M F. \ T. 'il'i

— Commp j'étais absorbé par ces réflexions, j eii- ItMulis liogner légèrement un chien.... à une porte; j'ouvris : t'était une chambre à coucher éclairée par un globe d'albâtre qui, perdu dans le plafond fait en dôme, apparaissait comme un faible foyer de lumière sans rayons.

î) Les cris et les grattements du chien devenant plus distincts, je m'approchai d'une porte masquée dans la tenture ; je la poussai , et je vis sortir le plus ravissant petit lévrier qu'on puisse imaginer. Il était (le cette espèce si rare qu'on ne trouve plus qu'à l'île de Candie, tout noir avec une marque blanche sur le front.

« Je vous avoue, madame, que je fus moins iVappé de la aentillesse du prisonnier que je venais de d('livrer que du singulier aspect de ce cabinet.

^ O'élait le cabinet de toilette de notre Inconnu , et je vous avoue que moi, qui croyais connaître à peu près tout ce que la recherche anglaise a imaginé en ce genre, je fus atterré à la vue de l'innombrable (luantité de brosses, de limes, de pinces, de crochets, de boules, de ciseaux , de peignes, de pierres, de grattoirs, de flacons, de fioles d'essences, d'huiles, d'esprits, de pommades, qui composaient l'arsenal (le toilette de notre Inconnu.

» Là, je vis aussi une foule innombrable de cannes en ivoire, en ébène, en corne, en baleine, en jonc, montées en argent, en or, en pierreries. (]'('tait encore une série de cravaches, de cannes de cheval et de fouets de cliasse à enrichir Palmer. Knlln , li;'ii-

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rez-vous bien que là étaient rassemblées toutes ces inconcevables supertluités de luxe et de toilette dont un éléc[ant désœuvré peut seul comprendre le mérite et l'utilité.

■n Et encore, je ne vous parle pas d'une multitude de bagues, de boutons, d'épingles, de chaînes, à rendre des femmes jalouses, de ces frivolités mineuses dont le prix est aussi exorbitant que leur vogue est rapide.

D Enfin , madame , je refermai la porte de ce cabinet presque avec indianation, pensant que je m'étais sans doute trompé dans mes conjectures, car il était impossible qu'un homme si grave, si sérieux, et d'un autre côté si insouciant et si artiste, eût, prononcés à ce point, ces goîits de la dissipation fainéante et ennuyée.

V La vue de la chambre à coucher me confirma dans ces idées : tout y était coquet, musqué , fardé ; des fleurs et des glaces partout, des cassolettes à parfums, des ottomanes à dos brisé, une alcôve combinée avec tous les raffinements d'une lascivitiorientale ; il y avait aussi je ne sais quel parfum dont l'odeur chaude et forte énervait, et puis des tableaux de Boucher et de Vanloo.... Quelques carrachcs remplis de passion et de volupté se refléfaient dans les glaces; et puis enfin se dressait sur un pii'destal environné des plus beaux camélias, cet admirable groupe de Houdon , qui représente un jeune homme recevant dans ses bras le corps de sa maîtresse pâmée sous ses baisers.

PHYSIOl.OOll': U'UX APPAHTKMKXT. iil

« C'est impossible, me disais-je... il faut qu'ils soient ici deux frères, deux amis; car tout cela, tous ces ijoùls si divers d'amour , de savoir , de monde, de table , de chasse , d'art, tous ces goûts , encore une fois , ne peuvent pas se trouver réunis et développés à ce point chez un seul homme.

» C'est impossible ! disais-je à haute voix.

" Le pauvre petit lévrier eut probablement peur, car il s approcha timidement de moi en levant sa tète fine et spirituelle, où étincelaient deux grands yeux noirs. Je me baissai pour le caresser, et vis sur son collier... un nom.

— Quel nom... docteur? — demanda vivement la comtesse.

— Oh ! quant à ce nom , madame , — reprit le docteur... — ce n'est plus de la physiologie de l'appartement... c'est plutôt de la physiologie du mariage : et cet événement pourrait fournir un chapitre de plus à notre tant spirituel conteur.

— Mais quel nom , docteur ; dites-le donc ?

— Impossible , madame , c'est un nom trop connu ;... mais ce qu'il y a de plus affreux, c'est que sur l'ottomane où je m'étais assis un instant j'avais trouvé un mouchoir dont les initiales brodées ne se rapportaient nullement au nom qui se lisait .sur le collier vermeil du joli lévrier.

— Mais c'était un monstre que cet homme-là, docteur!... ce ne peut pas être le même... Comment ! ce serait aussi un homme à bonne fortune que votre savant, c'est-à-dire votre chasseur, votre

m LA (;oii(;AKAii;ir.\.

voyajjeur. .. non... enfui , votre Inconnu; cai' , ru vérité , on s'y perd. C'est impossible. Docteur, ce n'est plus le même.

— C'est ce que je pensais , madame, et pour m'en étlaircir, je sonnai un valet de chambre.

!) — Votre maître ne revient pas?... Voici plus d'une heure que j'attends , lui dis-je, et je m'en vais.

D — Monsieur sera bien fâché , reprit-il.

n — Ah çà , lequel monsieur? car votre niailrc n'habite pas seul ici ?

• — Pardonnez-moi , monsieur.

" — écoutez, mon ami, je suis médecin , et l'on m'a consulté pour votre maître ; je serais donc fort content d'avoir quelques notions sur ses iiabitudes , son caractère qui me parait assez inexplicable : car, à dire vrai , je ne comprends pas comment , avec les goùls que semble annoncer sa salle àman'jer, par exemple, il ait grand besoin d'une bibliothèque ; de même qu'avec une bibliothèque aussi sérieuse il ait besoin de cette espèce de boudoir. Expliquez-moi cela ?

)i - — Je vois ce qui vous étonne, monsieur, me répondit ce valet ; plusieurs personnes en ont été étonnées comme vous ; moi-même, monsieur, quoique je n'aie jamais quitté mon maître depuis son enfance, quoique je l'aie suivi dans tous ses voyages, je ne le connais pas encore. Tantôt il reste des jours enfermé seul dans la galerie , et alors personne au monde que moi ne peut le voir. Pendant ces moments son humeur est irascible , farouche -et cm-

IMI \ SniI.Od I K DIX \1M' MIT KMKXT. li;

portée ; il mange à peine, reste cinq ou six jours avec une barl)c à faire peur, lisant, écrivant, se promenant à grands pas... peignant un peu, et parfois aussi faisant de la musique sur sa liarpi; : mais (|uelle musique ! monsieur... triste ! triste! à fendre l'àme ! Ml puis un beau jour, monsieur, qui s'était couché d'une humeur épouvantable , se lève gai comme un pinson... je le coiffe, je le rase. Il fait venir son piqueur. Alors il arrange des parties de chasse; alors ce sont des chevaux à essayer, des attelages à appareiller ; et puis, monsieur reçoit ses amis, va dans le monde. Quelquefois ij^dine seul , et alors, pendant qu'on lui joue des airs, tantôl gais, tantôt tristes, monsieur se grise... que c'est ujie bénédiction : il appelle ça se mclti-e en poésie. D'autres fois , monsieur ne dîne pas tout à fait seul, et alors , alors comme alors , dit le valet avec un malin sourire en jetant un coup d'œil circulaire sur la chambre à coucher. .. Et puis un beau jour le noir revient... Alors les chevaux restent à l'écurie , les chiens au chenil, les voitures sous les remises... Tous les gens delà maison, cochers, cuisiniers, palefreniers, valets de pied, savent ce que ça veut dire; et malgré les ordres du maître-d'hùtel , tout ça prend sa volée , et c'est toujours à recommencer. Seulement, depuis quel(|ue temps, je remarque ((ue les séjours dans la bibliothèque deviennent plus fréquents et plus longs... et c'est peut-être pour cela (|uc monsieur veut vous voir.

1) A ce moment un valet entra avec une lettre.

D — C'est pour vous, monsieur Grosbois , dit-il à mon interlocuteur.

îi — Je demande bien pardon à monsieur, me dit le laquais bien élevé en décachetant la lettre... Puis : — Mon Dieu! monsieur... mon maître me dit de vous faire mille excuses... Mais il est dans l'impossibilité de venir ce soir, et m'ordonne de faire les mêmes excuses à quelques amis qui devaient venir aussi le visiter.

)) Je sortis donc, madame la comtesse, pas plus avancé qu'en entrant , et seulement j'avais le mot d'une chai"âde à deviner.

— C'est tout à fait cela, docteur, un logoyriphc vivant !... i

Tel fut le récit du docteur , et jamais ordonnance n'opéra de plus heureux résultats, car cette jolie femme était, je crois, comme il y en a beaucoup, difficile, rêveuse, ennuyée. Avant tout, le docteur avait voulu occuper son imaj^jination , et il l'occupa ; car elle fut bien longtemps à chercher, sans le trouver, le nom de cet homme universel...

Et ce, par une excellente raison !

i; IDIOT.

I''atif|iu'' dos plaisirs hruyants do Paris, j'otais venu cliorchor lo calmo an cliàtoau do '' ' , siluo b. pou do dislaiico i\i' la i'orôt do Rotz. Dans ce séjour quo la hoaulo du silo ot l'aimable liospilalilé de ses hôlos rendent onclianlour, on avait cntiôremeni banni la <]ène et la contrainte ; pourvu qu'on fût réuni aux heures des repas, chacun pouvait à son «[ré disposer do l'emploi de sa journée. Une telle liberté était fort de mon fjoùt ; chaque matin j'allais promener mes l'êverics solitaires sous les vieux chênes de la forêt.

Un jour, absorbé par une lecture attachante, j'avais laissé passer riicuie du dinor ; je me trouvai , au coucher du soleil, devant les ruines do l'abbaye de Lon;;ponl. La soirée était magnifique; la lune, s'élovant lentement à l'horizon, colorait d'une lumière arîjontée les hautes cimes de ces vieux portiques ('■chappés à la doslruction ; ses paies rayons, se frayant un passajje à travers les l'oiièlres dépourvues de vitraux, projetaient sur les murailles des ombres fantastiques que la superstition aurait prises pour les fantômes dos rolijjicux i|ui jadis peuplaient ces pieuses retraites. Le moment était trop favoi-abio aux nu'dilations , pour que je ne cédasse pas à l'impul- 11. 15

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siou qui me poussait au milieu de ces ruines imposantes. Ce ne fut pas sans un profond sentiment de respect que je pénétrai sous ces arceaux noirs et déserts , dans ce sanctuaire abandonné où les habitants du village ont placé leur cimetière. Le plus profond silence régnait autour de moi et n'était rompu que par le cri lugubre de l'orfraie ou par le bruit que faisait en tombant quelque pierre détachée du mur. Assis sur une tombe couverte de mousse, j'étais plongé dans les réflexions mélancoliques que faisaient naître dans mon esprit tous les objets qui m'entouraient , lorsque j'entendis marcher près de moi ; je levai la tète et je vis deux hommes chargés d'un cercueil. Derrière eux s'avançait un vieillard à cheveux blancs dont les traits vénérables étaient empreints d'une profonde tristesse. Les porteurs déposèrent leur fardeau dans une fosse creusée à peu de distance , le couvrirent de terre et se retirèrent. Le vieillard resta seul, les yeux attachés sur la terre qui venait de s'élever. Je m'approchai de lui pour le questionner ; car ce convoi nocturne avait excité ma curiosité ; il me regarda quelque teaips sans me répondre :

(i C'est une histoire' bien triste , me dit-il enfin ; mais il n'importe ; si vous êtes curieux de l'entendre, je vous la dirai : à mon âge on aime à conter; et quand le chagrin vous accable, c'est une consolation que de trouver quelqu'un qui veuille bien supporter la moitié du fardeau. »

Kn parlant ainsi, il vint s'asseoir près de moi;

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