‹ La coucarachaChapitre 78 sur 84 · IDIOT · texte numérisé non relu

IDIOT

après avoir porte la main sur son front comme pour rappeler ses souvenirs, il commença le récit suivant : a II y a seize ans environ, par un triste soir d'automne, je revenais des ciiamps à ma ferme ; le tonnerre grondait sourdement dans la forêt , de larges gouttes de pluie commençaient à tomber, tout présageait un ouragan terrible, et je pressais la marche de mon troupeau pour arriver à l'étable avant que l'orage cclatàt dans toute sa violence. Déjà j'étais parvenu à la lisière du bois , quand tout à coup des gémissements retentirent i mon oreille. Saisi de frayeur, j'allais fuir sans songer que peut-être quelque infortuné réclamait mon secours , lorsqu'à la lueur d'un éclair je distinguai à quelques pas de moi une femme étendue sans connaissance et tenant un jeune enfant serré contre son sein. La cabane du garde n'était pas loin ; je courus y chercher du secours. On vint prendre la pauvre femme ; on lui prodigua tous les soins ; hélas ! c'était en vain, son âme était allée dans un meilleur monde. Elle paraissait jeune encore ; mais elle n'avait rien sur elle qui indiquât son nom et son état ; seulement , nous remarquâmes que ses vêtements n'étaient pas ceux que l'on porte au village. Sans doute elle s'était mise en route sans consulter ses forces, et la fatigue et le besoin avaient terminé ses jours. Certains que nos efforts pour la rappeler à la vie étaient inutiles, toute notre sollicitude se tourna vers l'enfant ; c'était un petit garçon d'une grande beauté, il pouvait avoir trois ou quatre ans. Il avait aussi perdu connais-

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sance ; en revenant à lui, il appela sa mère à grands cris; je lui dis qu'elle reposait; alors il s'apaisa, mangea un peu et finit par s'endormir. De retour à Longpont, je racontai à M. le curé ce qui m'était arrivé. Le lendemain il vint à la cabane du forestier, fit enterrer la pauvre jeune mère dans le cimetière du village, et emmena l'enfant avec lui. J'aurais l)ien désiré garder avec moi cette innocente créature; mais j'étais trop pauvre pour cela. M. le curé, qui était un homme selon Dieu, ne voulut pas abandonner le petit orphelin. On le nomma Guillaume, et il fut résolu qu'il partagerait le pain des pauvres de la paroisse.

11 Au bout de quelques années, on s'étonna de ne trouver en lui aucune lueur d'intelligence ; envoyé à l'école avec les autres enfants, il fut impossible de lui rien faire apprendre , et bientôt il fut constaté que Guillaume était dans uxi état complet d'imbécillité, ce que AI. le curé attribua aux secousses qu'il avait éprouvées dans son enfance. Celte triste infirmité ne l'empêcha pourtant pas de se faire aimer paria douceur inaltérable de son caractère. .Jamais il ne parut comprendre les railleries de ses petits camarades ; jamais non plus il ne lui vint dans l'idée d'abuser de sa force pour se venger des tours qu'on lui jouait. Insensiblement on s'habitua aux manières du pauvre idiot (c'est le surnom qu'on lui donna), et chacun se fit un plaisir de l'employer à de petits travaux dont il s'occupait toujours k merveille-, pourvu qu'ils fussent !i la portée de sa faible intelligence.

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» Parmi les enlanls de son âge, il on était un pour le(|ucl (îuillaumc avait une affection toute particulière. C'était la petite Thérèse, fille de M. Genal, un des plus riches fermiers du pays. Visiter chaque jour la tombe de sa mère, courir au-devant des moindres désirs de Thérèse , étaient des choses pour lesquelles on eût dit que (juillaume avait retrouve toute sa raison. Les parents de Thérèse s'amusaient de l'attachement que le pauvre idiot sendilait avoir conçu pour leur enfant, et la jeune fille elle-même lui souriait avec bonté quand il lui apportait un nid d'oiseaux ou un panier tressé avec les joncs du marais.

D En fjrandissant , Guillaume devint un fort bran fjarron ; mais son esprit resta toujours le même. Cependant, dans mainte occasion, il lui arriva de montrer un courajje et un sang-froid dont on ne l'aurait pas cru capable. Une fois entre autres , Thérèse , en .folâtrant au bord de l'ctanj^ avec ses compagnes, tomba dans l'eau. Le péril était imminent, car déjà le courant l'entraînait sous la grande roue du moulin : tout le monde la croyait perdue ; mais Guillaume s'était jeté à la nage, et, avant même qu'on eût remarqué son action, il avait déposé la jeune (illc dans les bras de ses parents éplorés. En ce moment ses yeu.x brillaient d'un feu nouveau, et l'on aurait pu croire qu'un heureux changement s'était opéré en lui. Mais peu à peu il retomba dans son apathie ordinaire , et parut n'avoir conservé aucun souvenir de l'événenienl cpii venait de se passer.

1 Cependant Thérèse croissait en grâces et en

■2Mi LA COUOAK.ATlillA.

beauto; ; tous K'S «jarçons du village aspiraicul à sa main ; mais la fière demoiselle avait successivement cconduit tous les soupirants. Guillaume était le seul dont elle acceptât des bouquets ; on le regardait comme un cire sans conséquence. Les choses en étaient là, lorsqu'on vit arriver à Longpont le jeune Roger , fils du notaire. Il revenait de l'armée, où sa belle conduite lui avait valu la croix d'honneur et les épaulettes de capitaine. Sou brillant uniforme et ses manières distinguées tournèrent la tète à toutes nos jeunes filles ; mais il n'eut des yeux que pour une seule, et ce fut pour Thérèse, qui , de son côté, ne put rester insensible aux attentions du beau capitaine. En peu de temps les deux familles furent d'accord, et le mariage des deux jeunes gens arrêté. Tous les préparatifs se firent sans que (iuillaumc donnât le moindre signe d'étonnemenl ; il reçut avec la même indifférence les gants blancs et le bouquet dont la mariée lui fit présent. Mais avant hier , jour de la célébration, au moment où on se disposait à partir pour la mairie, on fut bien surpris de voir Guillaume s'avancer avec son bouquet et ses gants blancs et prendre gravement la main de Thérèse ; tout le monde se mit à- rire ; mais le capitaine, qui ne le connaissait pas, le repoussa rudement. Le pauvre garçon se relira plein de tristesse et vint me trouver, comme il avait l'habitude de le faire toutes les fois qu'il avait du chagrin. Je lui expliquai le mieux que je pus que Thérèse allait épouser Roger, et qu'à dater de ce jour elle devait lui apjyirtenir

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