L'IDIOT
eiiticremcnt. 11 me quitta d'un air rêveur. A l'église, je le vis à sa place accoutumée ; et , au moment de la bénédiction nuptiale, je remarquai que son visage se couvrait d'une pâleur extraordinaire. Le soir on dansa à la ferme ; mais Guillaume ne parut pas ; chacun ne songeait qu'au plaisir, et moi seul je m'aperçus de son absence. Inquiet , je le cherchai longtemps sans pouvoir le trouver. Enfin , guidé par un instinct secret , j'allai au cimetière. Quel spectacle m'y attendait! Guillaume était là sans mouvement. .. sa main tenait fortement serrés contre son cœur les gants et le bouquet que lui avait donnés Thérèse... Tout fut éclairci... Consumé par une passion fatale qu'il ne comprenait pas lui-même et que personne que moi n'avait devinée, l'infortuné n'avait pu résister à l'idée de perdre Thérèse sans retour... Il était venu mourir sur la tombe de sa mère. . . Et vous venez de voir ensevelir sa dépouille mortelle, v
Le berger cessa de conter ; au même instant une ciièvre blanche s'approcha de lui et lui lécha les mains. « C'était la chèvre favorite de Thérèse , — me dit-il; — un jour Guillaume la sauva de la dent d'un loup furieux. Depuis ce temps , pleine de reconnaissance pour son libérateur, elle le suivait partout avec la fidélité d'un chien. Bon animal, — continua-t-il en la caressant , — tu l'aimais comme moi pendant sa vie , tu partages mes regrets après sa mort!... »
Le pâtre offrit un morceau de pain à la chèvre ; mais la pauvre bète détourna la tète en poussant un
■l.il LA COliCARATCHfl.
bclcmciU plaiiilil... J'ciais cimi, je regardais le vieillard; sa (ètc était pciicliée sur sa poitrine et de ;|rosscs larmes roulaient dans ses yeux. Je pressai sa main calleuse , et je ni'éloijjnai sans (|u'il parût s'apercevoir de mon départ. Arrivé à la porte de l'église, je me retournai, et je le vis de loin planter, à l'endroit où reposait son jeune ami, une croix de bois grossièrement façonnée. « 0 Sterne! — m'écriai-je alors, — que n'es lu là! Ce tableau serait digne d'être décrit par loi ! Comme moi tu donnerais une larme à la mémoire du j)auvre idiot! Comme moi lu Irouverais de l'éioipiencc dans le bêlement |)laintif d(! la chèvre et dans le récit naïf du vieux berg
LKS KKCIFS I)K S\l\T-MAi\l)KV.
J'ai toujours dcteslé les admiralions de commande et le zèle oi'licieux de ces jjeiis qui s'épuisent à vous faire un pompeux éloge des monuments et des curiosités que vous allez rencontrer dans le cours de votre voya;(e. I/admiration , épuisée par des descriptions exajjérées , s'éteint devant les objets (|ui devaient la faire naître, parce qu'il est rare qu'on ne s'en forme pas d'avance une idée bien an-dessus de la réalité. En revancbe , j'aime les traditions populaires, les vieilles légendes qui, transmises de générations en générations, nous donnent une idée fidèle des mœurs et des croyances superstitieuses de nos pères. Grâce à cette espèce de mythologie du moyen âge , tout s'anime aux yeux de l'observateur ; les objets les plus insignifiants deviennent pour lui des monuments historiques.
Pendant un séjour que je fis à Marseille, chaque jour j'allais dans une yole légère admirer en mer le coucher du soleil, qui dorait de ses chauds rayons les rivages riants et fertiles de la Méditerranée. Le i)atron qui me conduisait habiluellcmcnt était un Marseillais appelé Joseph; il savait par cœur toutes
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les histoires merveilleuses de l'antique Provence ; lorsqu'une brise rafraîchissante enflait la voile de son canot et rendait inutile le secours des avirons, je me plaisais à l'entendre raconter ses voyages lointains ou chanter dans son patois naïf les ballades du pays.
Un soir , nous avions poussé notre course plus loin que de coutume , nous nous trouvâmes en face d'une petite baie dont les bords étaient parsemés d'oliviers, d'orangers et de lauriers en fleurs, qui laissaient parvenir jusqu'à moi des émanations balsamiques et semblaient m'inviter à venir goûter un doux sommeil sous leurs délicieux ombrages. Séduit par la beauté du site , je ne pus résister à la tentation, et j'ordonnai à Joseph de carguer la voile et de gouverner vers la baie. Il interrompit sa chanson et me regarda fixement. Je répétai mon ordre.
« Non, par saint Féréol, s'écria-t-il enfin, je n'irai pas ! Cet endroit est maudit du ciel , et malheur au patron qui, après le coucher du soleil, irait y chercher un abri protecteur contre le souffle du mistral.
— Pourquoi donc cette frayeur?
— Je vous le répète , cet endroit est dangereux ; voyez à l'entrée du golfe ces roches noires qui paraissent il fleur d'eau ; ce sont les récifs de Sainl-
Mandry Mais je vous parle d'une histoire que
vous ignorez ; si vous voulez que nous gagnions le large sans essayer d'aller plus avant, je vous la conterai. it
LES REOU'S DE S AIM-M A X 1)K Y. i::j5
J'acceptai le traité, et Joseph, après avoir viré (le bord , commença en ces termes :
'- S'il faut en croire les anciens du pays, ce rivage (]ui vous a tant charmé ne fut pas toujours aussi désert. Autrefois, dit-on, il était habité par des pêcheurs ; alors l'entrée de la baie n'était pas obstruée comme à présent par une chaîne de rochers, et l'on pouvait y pénétrer sans danger. C'était un abri sûr et commode pour les embarcations.
s Parmi tous les pécheurs de cette paisible bourgade, (landolpbe était le plus jeune et le mieux Aiif. Il venait de s'unir à la belle Marthe, qui l'avait choisi entre vingt soupirants. Leur ménage était cité comme le plus uni et le mieux assorti qu'il y eût à dix lieues à la ronde.
D Or, à cette époque , il y avait dans les environs un ermite qui jouissait d'une haute réputation de sainteté. On disait même qu'il possédait le don des miracles ; aussi venait-on de très-loin pour le consulter ; ses paroles étaient regardées comme des oracles.
i Deux ans s'étaient écoulés depuis le mariage de Gandolphe, lorsque son unique enfant tomba dangereusement malade ; après avoir en vain employé tous les remèdes, Marthe résolut d'aller consulter l'ermite de Saint-Mandry. Elle y alla en effet ; mais au lieu des conseils et des consolations qu'elle en attendait, la pauvre mère n'entendit que des paroles qui la firent rougir de honte et d'indignation. Epris de ses charmes, l'ermite, qui n'était qu'un hypocrite adroit,
:>:J6 LA COLCAUAKJHA.
np craijjiiit pas de lui avouer la passion criminelle dont il brûlait pour elle, et de lui tenir des propos outrageants pour sa vertu. Marthe lui témoigna tout le mépris qu'il lui inspirait et s'éloigna le cœur navré ; mais, craignant d'exciter la colère de son époux, elle lui fit un mystère de cette entrevue.
1 A quelque temps de là, on célébrait un joyeux roumevage ' dans une bastide voisine. Tous les habitants du hameau y coururent parés de leurs habits de fête ; Alarthe seule resta chez elle pour soigner son enfant et attendre son époux, qui était allé à la pèche dès le matin et qui ne devait revenir que le soir. Assise à sou rouet, elle jetait de temps en temps des regards impatients à la fenêtre. Tout à coup on frappe à la porte , Marthe s'élance avec empressemenl; mais au lieu de Gandolphe, quelle est sa surprise et sa frayeur en apercevant l'ermite de Saint- Alandry! » Vous m'avez traité bien durement l'autre jour, belle Marthe, lui dit-il en entrant, mais je ne me décourage pas si facilement ; peut-être la réflexion vous aura-t-elle fait changer d'idée. J'ai su que vous étiez seule, et. j'accours pour savoir vos dernières intentions. t>
n Stupéfaite de tant d'audace , Marthe ne trouvait pas une parole capable d'exprimer son indignation. L'odieux hypocrite, profitant de son tiouble, employa toutes les subtilités de son esprit infernal pour séduire l'épouse de Gandolphe; mais ce fut en vain.
' l'i'le proiciiçalc.
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Maiilic fut inôhranlabir ri conlinua à le repousser avec horreur. Clianjjeant alors île laiigajje, l'ermite oublia sa passion ; et, n'écoutant plus que sa fureur : Il Eh bien ! femme insensée , s'écria-t-il , puisque tu persistes dans ton obstination , apprends à connaître celui que tu dédaignes I Anathème sur cet époux que tu me préfères ! anathème sur toi et sur ton enfant ! . . . u En même temps, il s'élança vers le berceau du jeune enlant; et à peine l'cut-il touché que l'innoccnle créature poussa un faible cri et expira sur-le-champ. Puis , sortant de la chaumière, il prit une poignée de sable et la jeta dans la mer en proférant tout bas des paroles mystérieuses. Aussitôt l'onde s'agita, les vagues s'entlèreut en bouillonnant, et soudain l'entrée de la baie se trouva fermée par une chaîne de rochers qui s'éleva du fond de la mer... Et le soir, lorsque Gandolpiie revint plein de confiance, sa bar- (jue fut brisée contre les nouveaux récifs, et luimême , englouti par les vagues , ne fut rendu à la terre que lorsque son corps ne fut plus qu'un cadavre inanimé.
s Réduite au désespoir par tant d'affreux malheurs , la pauvre i\Iarthc chercha la fin de ses souffrances dans les ondes perfides qui lui avaient ravi son époux... Quant à l'ermite, il ne tarda pas à subir le châtiment de ses crimes. Convaincu de sortilèges , il fut arrêté et condamné à expirer dans les flammes sur la place publique de Marseille.
n Depuis ce temps, chacun a déserté peu à peu ces rives malheureuses rendues désormais inabor-
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dables. Et maintenant encore , pas un perheur ne voudrait s'aventurer après le soleil couché dans ces parages dangereux; car on assure que les onihrcs de Gandolphe et de Marthe y reviennent cliaque soir , et que l'ermite, sous la l'orme d'une (lamnie bleuâtre, attire au milieu des écueils les matelots assez téméraires pour se fier à ce fanal imposteur. »
Comme Joseph achevait son récit, nous rentrions dans le port de Marseille ; je le quittai, et je courus m'enfermer chez moi pour écrire de suite l'hisfoire des récifs de Saint-Mandry.