VI. — LES REFLETS
Modeler un corps sans tenir compte des objets qui V entourent, c'est le séparer de la nature vivante , créer une œuvre rebutante par son abstraction et sa sécheresse . Comme le dit de Piles , en excellents termes : « L'harmonie de la Nature dans ses couleurs vient de ce que les objets participent les uns des autres par les reflets. » C'est donc par les reflets que s'accomplit cette œuvre de solidarité admirable grâce à laquelle la lumière se répartit dans la Nature , les objets les plus éclairés rejetant une partie de leurs rayons sur ceux qui sont plongés dans l'ombre. Les textes que nous citons, notamment celui de Carducho et de Piles , prouvent que, contrairement à l'opinion de bien des gens , voilà plusieurs siècles que ces phénomènes ont attiré l'attention des artistes. Léonard de Vinci, de toute évidence , s'en préoccupait déjà. Cependant notre école de plein air , il est juste de le constater , a poussé l'analyse de ces jeux de la lumière beaucoup plus loin que les écoles précédentes. C'est pour l'art moderne un progrès dont il a le droit d'être fier. Car si rien n'est difficile comme de saisir ces effets si complexes , si fugitifs , rien aussi ne rend d'une manière plus émouvante la mobilité et le frémissement perpétuel de la Nature .
Léonard de Vinci (1452-1519).
L’objet vu dans un miroir participe à la couleur du corps qui lui sert de miroir, et le miroir se teint en partie de la cou-
leur qu’il reflète et l’un participe d’autant plus à la couleur de l’autre que l’objet représenté a plus ou moins de force que la couleur du miroir.
Le corps le plus blanc se verra de plus loin, le corps le plus obscur disparaîtra donc à la moindre distance.
A une distance égale, le corps le plus environné d’obscurité paraîtra le plus blanc et l’obscurité paraîtra plus profonde si elle est environnée d’une blancheur plus éclatante.
Traité de la Peinture (Traduction J. Péladan. Delagrave, éditeur).
Un corps blanc doit être entouré de beaucoup d’air, parce que le blanc n’a pas de couleur par lui-même, mais se teinte et se charge en partie de la couleur, qui lui vient des objets. Si tu vois une dame vêtue de blanc dans la campagne, quelle que soit la partie d’elle qui sera frappée par le soleil, elle paraîtra claire à la vue, quelle que soit la partie qui sera vue par l’air lumineux et par les rayons du soleil tissant et pénétrant l’air (parce que l’air en serait azuré), la partie de la dame vue par cet air paraîtra tirer vers l’azur. Si dans la superficie de la terre prochaine, il y a des prés, et que la dame se trouve dans un pré éclairé par le soleil, tu verras toutes les parties des plis qui peuvent être influencés par le pré se teindre par rayons réflexes en la couleur de ce pré, et ainsi cela se produit, en changeant les couleurs des objets voisins, lumineux ou non lumineux.
Traité du Paysage. Trad. J. Péladan (Delagrave, édit.).
Dans les rues tournées au couchant, le soleil étant à son midi et les murs des maisons élevés à telle hauteur que celles qui sont tournées au soleil ne réfléchissent pas la lumière sur les parties du corps qui sont dans l’ombre et si l’air n’est point éclairé, on se trouve dans la disposition la plus avantageuse
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pour donner du relief et de la grâce aux figures ; car on verra les deux côtés du visage participer à l'ombre des murs qui leur sont opposés. Ainsi le cartilage du nez et le côté tourné à TOccident sera éclairé, et l’œil qu'on suppose au bout de la rue et à son milieu verra ce visage bien éclairé en toutes ses parties, et les côtés vers les murs couverts d'ombres ; et ce qui donnera delà grâce, c'est que ces ombres ne sont pas tranchées d’une manière dure et sèche, mais insensiblement noyées.
La lumière répandue dans l'air frappe le pavé d'où étant réfléchie vers les parties de la tète qui sont dans l'ombre, elle les teint légèrement de quelque lumière, et la grande lumière répandue sur le bord des toits et au bout de la rue éclaire presque jusqu’à leur naissance les ombres qui sont sous la face; elle diminue ces ombres par degrés et augmente peu à peu la clarté jusqu'à ce qu’elle soit arrivée sur le menton avec une ombre insensible de tous côtés.
Traité delà Peinture, traduction J. Péladan (Delagrave, édit.).
Vicente Carducho (1578-1638).
Je dis que certains accidents changent et altèrent cette même couleur, selon la passion et l'émotion intérieure, du sujet qui s'enflamme ou perd la couleur, tantôt pâli, tantôt verdi, selon la cause et l’humeur dont il est tourmenté : colère, tempérament flegmatique, sanguin ou mélancolique
Il y a d’autres différences et changements dans les couleurs propres altérées (non parce qu’elles changent vraiment, mais parce qu'elles paraissent ainsi à notre vue) par des accidents venant du dehors dont elles reçoivent leur apparence. Un visage paraît plus coloré entre des courtines nacarat qu entre des courtines blanches ; il paraît vert parmi des frondaisons. Ces exemples indiquent assez ce qu'il advient pour les autres couleurs.
De même la couleur s'altère et change selon la qualité des lumières qui l'éclairent, comme est celle du soleil, de la lune, de la flamme et des reflets, les ombres participant nécessairement de la même couleur.
üialogos de la Pintura (Trad. H. Guerlin).
Nicolas Mignard (1608-1668).
M. Mignard répartit que tant s’en faut que les lumières des reflets soient avantageuses dans un ouvrage, qu'au contraire jlles en diminuent la force, et font que les membres d)un corps paroissent transparents ; parce que d'un côté étant éclairés de la première lumière et de l’autre d'une seconde lumière de réflexion, et même dans des endroits qui devroient recevoir de l'ombre, ils paroissent comme s’ils étaient d'une matière diaphane, et semblables à du cristal où le jour passe au travers : ce qui, bien loin de donner de la force et du relief aux figures, les rend faibles et sans rondeur. Qu’il est bien vrai que dans la nature, on voit souvent des parties qui sont éclairées par des jours de reflets, et même que les peintres sont obligés d'imiter ces effets naturels. Mais qu'il faut plus regarder à faire un beau choix de ces accidents et s'en servir avec tant de discrétion qu’il n'arrive jamais qu'une seconde lumière diminue la force de la première et empêche qu’une seconde en ait moins de rondeur.
Conférence à l’Académie royale.
Ch.-Alptl. Dufresnoy (161M665).
Observez dans les corps qui se touchent de près.
Un renvoi mutuel de tons et de reflets.
L'art de Peindre.
Henri Testelin (1016-1695).
Quant a l'usage des reflets provenant d'une clarté rejailli©
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renvoyée par l'éclat d'un grand jour qui, frappant sur quelque objet voisin, porte une lueur proportionnée à la vivacité de la lumière et de la couleur, c'est une chose très nécessaire non seulement pour faire paraître le relief des corps, mais aussi pour contribuer à l'union et concordance du tout ensemble, ce qui oblige le peintre judicieux à en bien ménageries degrés et les disposer si prudemment qu'il n'apporte aucune aigreur dans l’ouvrage.
Conférence prononcée à V Académie royale.
A. FéSibien (1619-1695).
Vous comprenez bien par ce que j’ay dit que le Peintre a deux sortes de couleurs à imiter, sçavoir les couleurs fines et permanentes des corps, comme le blanc d'un linge, le vert d'un arbre; et les couleurs apparentes et passagères, qui ne sont point attachées aux objets, mais qui semblent y estre par le réfléchissement des rayons lumineux qui les y portent. De sorte que ceux qui travaillent avec science, et qui cherchent une réputation solide, ne se contentent pas quand ils font des Tableaux de mettre les couleurs naturelles à chaque chose représentée, mais ils ont un soin particulier de bien observer les couleurs estrangères qui peuvent paroistre parmi les véritables et naturelles, et qui les peuvent changer. S'ils peignent un bras ou une main, ils regardent si le refiait de la draperie y peut communiquer de sa lumière et de sa couleur ; et de mesme des draperies à l’égard les unes des autres, et de toute sorte d'autres choses. C'est pourquoy l’on ne peut trop estimer un ouvrage où l’on voit que le peintre a eu la discrétion de ne se servir dans toutes ses étoffes d’aucunes couleurs qui tuent ses chairs ; et qu’il y a bien répandu les lumières que les refiais, bien loin de nuire aux carnations, ajoustent de nouvelles véritez, et de plus grandes beautez à tout son ouvrage.
Entretiens.
De Piles (4 635-1709) .
L’harmonie de la Nature dans ses couleurs, vient de ce que les objets participent les uns des autres par les réflets. Car il n’y a point de lumière qui ne frappe quelque corps, et il n’y a point de corps éclairé qui ne renvoie sa lumière et sa couleur en même tems ; selon le degré de la vivacité de la lumière et la variété de la couleur. Cette participation des réflets dans la lumière et dans la couleur, fait cette union de la Nature, et cette harmonie que le Peintre doit imiter; d’où il s’ensuit que le blanc et le noir sont rarement bons dans les réflets.
Cours de Peinture .
D. Diderot (4713-4784).
L’entente des reflets dans une grande composition, ou l’action et la réaction des corps éclairés les uns sur les autres, me semble d’une difficulté incompréhensible, tant pour la multitude que pour la mesure de ces causes. Je crois que, sur ce point, le plus grand peintre doit beaucoup à notre ignorance.
Essai sur la Peinture.
Ch.-N. Cochin (1715-1790).
Il a été un temps où l’on ne faisait pas assez attention au jeu des lumières de reflet ; mais peut-être depuis les a-t-on trop observées, ce qui peut produire des tableaux faibles. C’est même un des défauts à la mode ; et nous apercevons souvent, chez les jeunes gens surtout, des reflets aussi brillants et aussi beaux de couleurs que les demi-teintes; c’est une manière qu’ils prennent les uns des autres, et qu’ils appellent beauté de coloris. Mais cela ne se trouve point dans la nature...
Toute lumière renvoyée par un objet a perdu la plus grande
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partie de son éclat ; ainsi elle ne peut produire de tons, ni aussi beaux, ni aussi lumineux que la lumière directe.
Lettre à un jeune artiste.
J. Breton (1827-1906).
L’inégalité est nécessaire au mouvement de la vie, mais la mutualité des secours aussi. Tout ce qui est isolé dans la nature cesse de vivre.
De là, ces condescendances réciproques qui s’entr’aident et s’équilibrent ; de là le concert des astres et, particulièrement aussi, cette merveilleuse répartition de la lumière où l’objet qu’elle a privilégié est chargé de verser une partie de ses rayons à celui qui, sans cette assistance, ne serait pas éclairé; répartition ayant pour agent actif le reflet.
La sollicitude de ce divin messager pénètre jusque dans les plus secrets réduits pour apporter, aux plus obscurs, une partie de la joie du soleil : car la lumière a pitié de l’ombre.
La Peinture (Librairie de l’Art ancien et moderne) .
J.-D. Regnier.
Réflexions des couleurs sur elles-mêmes . — Dans la nature, les réflexions des couleurs sur elles-mêmes sont plus rouges que la couleur locale.
Pour s’en convaincre, que l’on prenne un cylindre de forme conique, — en métal poli et luisant, le cuivre rouge s’y prête le mieux, — et que l’on fasse arriver la lumière sur un point quelconque à l’intérieur du cylindre : la réflexion qui en résultera sera plus rouge ; si cette première réflexion se réfléchit ensuite sur un point opposé, cette seconde réflexion sera plus rouge encore, et si la lumière arrive de manière à ce que, dans l’intérieur du cylindre, la réflexion puisse se répéter cinq fois, cette sixième réflexion sera d’un rouge violet.
Or sur or produit une réflexion plus orangée que la couleur locale.
Argent sur argent est plus jaune orangé clair.
De la lumière et de la couleur, 1865.
Un ton par lui-même n'est ni juste, ni faux. Il ne cause joie ou déplaisir que par les couleurs qui V entourent et qui peuvent diminuer ou augmenter son éclat. C'est le phénomène que les maîtres anciens constataient sans bien se l'expliquer , lorsqu'ils disaient : « Les couleurs ont entre elles des amitiés et inimitiés naturelles. » Au siècle dernier on a découvert que ces sympathies et antipathies n'étaient pas le résultat de caprices, mais se produisaient selon des lois fixes, comme tous les phénomènes de la nature. Sans nous exagérer le profit qu'un peintre peut tirer de la connaissance de ces lois, et sans lui demander de perdre à l'étude de l'optique un temps qu'il doit à son art, nous estimons qu'il lui est nécessaire de connaître les conclusions essentielles auxquelles sont arrivés les savants. Et c'est là le renseignement que lui fournira ce chapitre.
Leone Battista Alberti (1404-1472).
La couleur rouge placée entre le bleu de ciel et le vert leur communique une mutuelle noblesse., La couleur blanche placée entre le cendré et le jaune les enrichit d’une certaine gaieté ainsi d’ailleurs que presque toutes les autres couleurs. Les couleurs foncées ne se placent pas parmi les claires sans une
Planche IV.