CONTRASTE DES COULEURS JUXTAPOSÉES
Deux couleurs dites complémentaires, — le rouge et le vert par exemple, — s’exaltent et atteignent leur degré extrême d’intensité.
Deux couleurs rapprochées dans l’ordre du spectre tendent à se confondre et éteignent mutuellement leur éclat. Il convient toutefois de faire observer que l’harmonie est indépendante de la question des complémentaires. Mais si l’on veut obtenir des harmonies éclatantes, il faudra recourir aux complémentaires ; si l’on veut, au contraire, obtenir des harmonies paisibles et atténuées, on devra avoir recours aux couleurs rapprochées dans l’ordre du spectre.
dignité remarquable, et de même les couleurs claires font le meilleur effet parmi les foncées.
De la Statue et de la Peinture (Traduction Claudius Popelin).
Léonard de Vinci (1452-1519).
Entre les couleurs égales, la plus excellente sera celle qu'on voit auprès de la couleur qui lui est contraire : comme le rouge à côté de ce qui est pâle, le noir avec le blanc, le jaune doré avec l'azur, le vert avec le rouge ; chaque couleur paraît davantage auprès de sa contraire qu'auprès de sa similaire.
Si tu veux faire une excellente obscurité, en opposition avec une excellente blancheur, ou une excellente blancheur avec la plus grande obscurité, ce qui est pâle paraîtra rouge, du plus flambant rouge qui ne paraît pas par soi en comparaison du violet : cette règle sera plus nette en son lieu.
Il y en a une autre qui tend, non à rendre les couleurs plus belles qu'elles ne sont naturellement, mais qui fait que leur compagnie les embellit l'une par l'autre, comme le vert et le rouge, le rouge et le vert, ils se font valoir par réciprocité ; et comme fait le vert avec le bleu ; et voici une seconde règle génératrice de désagréable mélange comme le bleu et le jaune qui le blanchit, et avec le blanc et semblables, comme il sera dit en son lieu.
Si tu veux qu'une couleur donne la grâce à sa voisine qui lui confine, vois les rayons solaires dans la formation de l'arc céleste, autrement dit iris. Ces couleurs sont générées par le mouvement de la pluie ; chaque goutte se transforme dans sa chute en chacune des couleurs de l'arc comme il sera démontré en son lieu.
Traité de la Peinture (Trad. J. Péladan, Delà grave, édit.).
G. -P. Lomazzo (1538-ieoo).
Les couleurs ont entre elles des amitiés et inimitiés naturelles. Pour cette cause que toutes les couleurs ont entre elles des qualités diverses, elles produisent des effets divers, sur celui qui les regarde... Et cela fait connaître pourquoi il ne convient pas de mettre telle couleur auprès de telle autre.
Trattato del arte de la Pittura (Traduction H. Guerlin).
Leurs œuvres 1 paraissent vraiment colorées d’après nature et de sorte que chaque chose représente purement la vérité, cela surtout parce qu’ils ont su observer de ne jamais mettre deux belles couleurs l’une à côté de l’autre, mais une couleur plus ou moins sombre à côté d’une autre plus éclatante, de sorte qu’elles se fassent valoir les unes par les autres, laquelle observation peut comprendre suffisamment par des œuvres telles que celles d’ Antonio da Correggio, quiconque désire être peintre.
Idea del Tempio délia Pittura (Traduction H. Guerlin).
A. Félibien (1619-1695).
Supposé qu’il n’y ait que trois couleurs principales dont toutes les autres sont engendrées, car le nombre des couleurs importe peu à un peintre, pourvu qu’il ait celles qui luy sont nécessaires quand il travaille ; cela supposé, dis-je, il doit prendre garde lorsqu’il les employé de quelle sorte il les met les unes auprès des autres pour produire cette harmonie dont nous venons de parler ; parce qu’entre toutes les couleurs, soit qu’elles soient simples, soit qu’elles soient mélangées, il y a une amitié et une convenance qui donne aux ouvrages de peinture une beauté et
1. Celles des grands peintres tels que Titien, Giorgione, etc.
une grâce toute extraordinaire, lorsqu’elles sont bien placée les unes auprès des autres.
Vous concevez bien qu’il est très difficile de prescrire des règles asseurées pour entrer dans cette pratique, et qu’il faut que le jugement de celuy qui travaille ordonne toutes ses couleurs selon son sujet, selon la disposition de ses figures, et selon les lumières qui les éclairent : mais on peut en diverses rencontres faire des observations sur la nature, et remarquer comment les plus excellens peintres se sont conduits.
Entretiens.
De Piles (1635-1709).
L’accord des couleurs et leur opposition ne sont pas moins nécessaires dans le coloris, que l’union et la chromatique dans la musique.
Cet accord et cette opposition des couleurs viennent de deux causes, de leur qualité sensible et originaire, et de leur mélange. Leurs qualités sensibles procèdent de la participation qu’elles ont avec l’air, et avec la terre. Celles qui sont aériennes ont entre elles une légèreté qui les rend amies comme Je blanc, le beau jaune, le bleu, le laque, le vert, et autres semblables couleurs dont on en fait une infinité qui peuvent toujours être en sympathie.
Et celles qui sont terrestres ont au contraire une pesanteur qui par le mélange absorbe la douceur et la légèreté des aériennes.
Il est difficile de trouver la véritable raison physique, pourquoi une couleur est aérienne ou terrestre. Il est pourtant aisé de conclure que les couleurs lumineuses sont douces et aériennes, et qu’en les mêlant ensemble elles s’accordent entre elles : mais il est constant aussi que certaines couleurs belles, douces et
lumineuses, bien loin de s’accorder, se détruisent par le mélange; tel est le bel outremer accompagné de blanc, avec le beau jaune et le beau vermillon. Et quoique ces couleurs seules auprès l’une de l’autre soient d’un grand éclat, elles font lorsqu’elles sont mêlées, une couleur de terre la plus vilaine du monde.
De là on peut tirer cette conséquence, qu’une des plus grandes preuves de la sympathie et de l’antipathie qui est entre les couleurs placées l’une auprès de l’autre, se tire de la troisième couleur qui résulte du mélange des deux qui l’ont composée; car si cette troisième couleur composée marque par sa saleté la destruction des deux qui la composent, il faut inférer que ces deux couleurs sont antipathiques ; si au contraire leur mélange fait une teinte douce et agréable, qui tienne de leur première qualité, c’est une marque infaillible de leur harmonie.
Le corps des couleurs est encore un autre principe pour juger de leur destruction par le mélange, car il y a des couleurs qui ont tant de corps, qu’elles ne peuvent souffrir aucune autre couleur, sans la dépouiller presque entièrement de ses qualités naturelles ; telles sont l’ocre de rut, la terre d’ombre, l’indigo et d’autres à proportion.
Mais quand l’art et la raison n’exigeraient pas les accords de couleur, la nature nous les montre, et y oblige presque toujours ceux même qui ne la copient que servilement. Car soit que l’on considère la lumière ou directe sur les jours, ou réfléchie dans les ombres, elle ne peut se communiquer qu’en communiquant sa couleur qui est tantôt d’une façon et tantôt d’une autre. Nous en avons l’expérience dans la lumière du soleil, qui est à midi bien différente en qualité de ce qu’elle est le soir ou le matin; et la lune a tout de même une couleur particulière, aussi bien que la lueur du feu, ou celle d’un flambeau.
Cours de Peinture.
Cl. -H. Watelet (1718-1786).
Comment on peut adoucir les tons. — Vous avez deux manières Radoucir vos tons et vos nuances : Tune est de diminuer leur éclat; l’autre est de les accorder dans leur vigueur avec beaucoup d’art.
Le premier moyen peut vous conduire à altérer la force et la vérité de la couleur de chaque objet ; alors vous affoiblirez plutôt que vous n’adoucirez votre coloris.
Si vous choisissez l’autre moyen, en vous attachant à accorder ensemble les couleurs et les tons dans leur plus grande valeur, vous approcherez du système de la nature et de la perfection de l’art, relativement à la couleur.
Dictionnaire des Arts de la Peinture.
J-F.-L. Mérimée (1757-1836).
Voyons maintenant quel profit on peut tirer, dans la pratique, des notions que je viens de donner sur les propriétés physiques des couleurs.
Je choisirai pour exemple une des couleurs brillantes qu’il est plus difficile de rendre harmonieuse, le bleu clair : je suppose qu’on veuille la faire paraître dans son plus grand éclat.
Si l’on consulte l’échelle chromatique, on verra que l’orangé est sa couleur opposée ; mais l’orangé est brillant, et les deux couleurs, se trouvant au même ton, attireront également l’attention : or, je suppose qu’on veuille la porter exclusivement sur le bleu. Dans ce cas, il faudra employer l’orangé, dans le ton le plus grave : il sera altéré, puisqu’il est dans sa nature d’être clair: mais il n’en sera pas moins composé de jaune et de rouge, formant la couleur opposée au bleu; et l’opposition sera encore
augmentée, parce qu’elle aura lieu non seulement dans la couleur, mais encore dans le ton.
De la Peinture à V huile.
J.-B. Regnier.
U antagonisme des couleurs [figures). — Dans le spectre circulaire, les six couleurs se [trouvent naturellement placées en face de leur complémentaire, c’est-à-dire que les deux couleurs qui se trouvent en face l’une de l’autre, se mêlant ensemble, produisent la lumière parle spectre solaire, et produisent le gris ou le noir par les couleurs de la palette.
Si deux couleurs, qui se trouvent en face l’une de l’autre dans le spectre circulaire, sont juxtaposées l’une à côté de l’autre, elles auront, pour l’œil qui les regarde, l’effet de se faire valoir mutuellement en ton et en nuance, parfois avec une telle violence que l’œil ne peut en supporter l’éclat.
Ainsi, le jaune à côté du violet, l’orangé à côté du bleu, et le rouge à côté du vert, produisent sur l’œil cet effet au maximum, et cela d’autant plus que les couleurs sont plus belles et plus pures . . . . . . . , . .
Les trois couleurs primaires, c’est-à-dire celles qu’on ne peut obtenir par aucun mélange, le jaune, le rouge, le bleu, placés circulairement, sont toujours en harmonie entre elles dans quelque ordre qu’on les place.
Mais quand on y ajoute les trois couleurs binaires, c’est-àdire celles qu’on obtient par le mélange de deux couleurs primaires, jaune et rouge, rouge et bleu, bleu et jaune, il faut qu’elles se suivent dans l’ordre du spectre pour être harmonieuses ; car si on ôte ou si on déplace l’une des six couleurs de l’ordre où elles se suivent dans le spectre, la succession harmonieuse est détruite en l’endroit où l’on a ôté ou déplacé une couleur .... . .
Les gris, en petites parties sur les six couleurs pures, produisent toujours la sensation de l’effet complémentaire, d’autant plus que les gris penchent plus vers la complémentaire réelle de la masse pure sur laquelle on les expérimente, et d’autant moins que le gris penche plus vers la couleur pure sur laquelle on l’applique.
Les couleurs pures, appliquées en petites parties sur des masses de gris, gagnent en intensité et en éclat, et cela d’autant plus que le gris approche davantage de la couleur complémentaire de la couleur pure expérimentée.
De la lumière et de la couleur, 1865.
J .-G. Vibert (1840-1903).
Le spectre solaire et les trois couleurs mères. — La pensée devait venir à quelqu’un de considérer le spectre solaire comme un tout défini et d’en rattacher les deux extrémités. On n’y a pas manqué. Heureusement que, pour prouver l’inanité de cette conception, nous avons d’autres raisons que des pensées philosophiques.
D’abord, la théorie des ondes lumineuses ne permet pas de supposer que des ondes les plus courtes on puisse repasser immédiatement aux plus longues ; ensuite, les lois qui régissent les mélanges des couleurs du spectre ne s’appliqueraient pas du tout, si l’on voulait mélanger les extrémités. Ainsi le violet, revenant à côté du rouge et mélangé avec lui, ne donne pas la nuance du cramoisi dans laquelle celui-ci prend naissance.
Il est certain que c’est bien désillusionnant de renoncer à cette théorie des couleurs arrangées en cercle : c’était si commode. Mais à quoi bon s’entêter dans une idée fausse? C’est comme ies trois couleurs mères qui engendraient toutes les autres. Encore une erreur dont il faut revenir. On fait bien en
effet du vert avec du jaune et du bleu, de l'orange avec du jaune et du rouge, et du violet avec du rouge et du bleu ; mais ce vert, cet orange et ce violet sont obscurcis par un phénomène d' interférence trop long à expliquer ici. Il faudrait alors salir les couleurs mères pour les remettre d’accord avec les couleurs composées, et se contenter d'une palette rabattue dans laquelle on n'aurait pas du tout le cramoisi, qui est cependant dans la nature...
Contraste des couleurs juxtaposées . — 1° Lorsque deux couleurs, qui se suivent dans l'ordre du spectre, sont placées côte à côte, elles prennent de plus en plus, à mesure qu’elles se rapprochent l’une de l’autre, l’aspect de la couleur qui les précède ou qui les suit
2° Lorsque deux couleurs séparées par une autre, dans l'ordre du spectre, sont juxtaposées, ce sont encore les mêmes résultats. . . . •
3° Lorsque deux couleurs sont séparées par deux autres, dans l'ordre du spectre, elles sont comme nous l'avons dit, complémentaires ; alors elles ne changent pas lorsqu'elles sont
juxtaposées, mais elles s’exaltent
4° Lorsque deux couleurs séparées par plus de deux autres dans l’ordre du spectre, sont juxtaposées, elles se rapprochent
chacune de la complémentaire de l’autre
Après ces explications, il est facile de comprendre comment on peut modifier l'aspect d'une couleur sans la changer.
La Science de la Peinture (Paris, Ollendorfï).
E Ghevreul (1786-1889).
La loi du contraste simultané des couleurs. Définition des complémentaires. — Si les couleurs juxtaposées sont au même
ton ou à la même valeur, disent les peintres, elles paraissent les plus différentes possible comme couleurs.
Si elles sont inégales de ton, la plus claire paraît plus claire, et la plus foncée plus foncée, qu'elles ne le sont réellement.
De sorte qu’alors le contraste des deux couleurs est le plus grand possible quant à la qualité de la couleur , et quant au ton.
Voilà le fait , le contraste simultané des deux couleurs juxtaposées
Sur le fond blanc, zéro ton de couleur, le gris paraît d’un ton élevé, tandis que sur le noir maximum de ton il paraît presque blanc.
Voilà le contraste de ton.
Sur le fond rouge , le gris paraît verdâtre ;
Sur le fond orangé , le gris paraît bleu ;
Sur le fond jaune , le gris paraît violet ;
Sur le fond vert, le gris paraît rouge ;
Sur le fond bleu , le gris paraît orangé ;
Sur le fond violet , le gris paraît jaunâtre.
Voilà le contraste des couleurs.
En résumé le gris apparaît coloré de la couleur complémentaire de celle du fond sur lequel il est placé. ......
Définissons maintenant la couleur complémentaire d’une autre couleur , celle qui neutralise celle-ci en même temps qu'elle est neutralisée, soit que, les couleurs étant des rayons solaires elles reforment de la lumière blanche, c'est-à-dire incolore, soit que les couleurs étant matérielles, elles produisent du gris, ou du noir si elles sont suffisamment élevées de ton...
... En résumé, la juxtaposition de deux couleurs leur fait perdre ce qu’elles ont d’analogue. La loi du contraste des couleurs est donc bien inverse du principe du mélange des couleurs, d’après lequel le rouge mêlé au jaune fait de l’orangé , le jaune
mêlé au bleu fait du vert, et le bleu mêlé au rouge fait du violet.
Or, si le jaune mêlé au bleu donne du vert , lorsqu'il est juxtaposé au bleu , s’il prend de l'orangé, il perd donc du bleu , et si le bleu prend du violet, il perd donc du jaune , phénomène inverse du mélange des deux couleurs bleue et jaune.
Mémoires de V Académie des Scie aces.
Et. Dinet (né en 1861).
L’harmonie n’a rien à voir avec les complémentaires. Toutes les couleurs sans exception peuvent être rapprochées d’une saçon harmonieuse. L’harmonie entre deux tons, quels qu’ils foient, tient aux nuances, aux proportions, à l’introduction d’autres couleurs dans leurs masses ou autour d’elles, à mille causes indéfinissables que seul l’instinct de l’œil peut combiner et dans lesquelles les Orientaux sont des maîtres extraordinaires...
Peintres et décorateurs, ne demandez à la science que ce qu’elle peut vous donner. Demandez-lui des teintes et des couleurs solides, de bons vernis, etc... mais ne lui demandez pas autre chose. Elle ne vous fera jamais voir, — si vous ne voyez pas, — et elle troublera votre vue par ses théories, forcément inexactes, si vous voyez.
Cité par Ch. Moreau-Vautier. La Peinture (Hachette, édit.).