PEUT-ON PEINDRE LA LUMIÈRE DU SOLEIL
dans leur audacieuse entreprise ? Quelques-uns de nos artistes les plus modernes nous confesseront qu'ils eurent quelques mécomptes. Il n'en est pas moins vrai qu'ils sont arrivés à des effets de splendeur que l'âge précédent n'aurait même pas espérés. Ils ont éclairé la palette. C'est là une réussite qu'il serait vain de leur contester et dont ils ont le droit d'être fiers.
Cl -H. Watelet (1718-1786).
... Si le peintre offre l'image du disque du soleil, il ne peut guère avoir recours qu'à une couleur jaune, blanchâtre ou rougeâtre qui, sans imiter l'objet, montre à découvert la mesure désavantageuse des moyens de l'art. C’est ainsi qu’un homme, en voulant dire tout ce qu’il sait, donne la mesure de ses connoissances qui, quelqu'étendues qu’elles puissent être, sont toujours trop bornées...
Le désir de parvenir à un coloris brillant, vous égare souvent ; vous nous éclairez dans l’atelier, de manière à favoriser vos erreurs. Une lumière, artistement dirigée sur votre ouvrage, fait paroître vos blancs éclatans comme la lumière, et diminuent l'âcreté de vos ombres. Les parties que vous peignez ainsi, vous paroissent avoir un relief qui vous étonne et vous satisfait. Vous croyez avoir imité parfaitement la nature, et lorsque votre tableau se trouve exposé à une lumière, généralement répandue, ou dans des positions moins favorables que celles que vous fournit votre atelier, l'éclat disparaît, la farine et X encre se font voir, les crudités blessent les yeux, et vos efforts sont trompés.
Dictionnaire des Arts de Peinture.
J.-D. Régnier.
Toutes les lumières sont colorées, et la lumière du soleil produit sur l'œil la sensation du jaune clair un peu orangé.
La lumière du soleil n’est jamais blanche, comme la lumière imaginée par les physiciens pour indiquer la lumière simple du soleil ; c’est pour eux une convention et non une vérité : l’acceptation du mot lumière blanche en peinture pourrait induire en erreur et faire produire du fariné
Si la lumière nous arrive avec une autre coloration que le jaune clair un peu orangé, c’est que dans son passage à travers la couche d’air de notre atmosphère, elle a eu à subir une décomposition sur une crête quelconque de nuage qui, absorbant une partie de ses rayons, ne laisse arriver jusqu’à nous que les rayons qui n’ont pas été absorbés ; d’autres fois, c’est un milieu vaporeux plus ou moins nuageux qu’elle a eu à traverser et par lequel une partie de sa coloration et de sa clarté sont absorbées, et la coloration dont notre œil est atteint n’est plus qu’un nuançage mixte et relativement terne.
De la lumière et de la couleur, 1865.
Cézanne (1839-1906).
La nature, j’ai voulu la copier, je n’arrivais pas. Mais j’ai été content de moi lorsque j’ai découvert que le soleil, par exemple, ne se pouvait pas reproduire , mais qu’il fallait le représenter par autre chose... par de la couleur.
Cité par Maurice Denis. Théories (Librairie de l’Occident).
Maurice Denis (né en 1870).
L’erreur des uns et des autres, notre erreur à tous, ç’a été de chercher avant tout la lumière. Il fallait chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice, c’est-à-dire l’expression de notre âme en beauté et le reste nous eût été donné par surcroît. Il n’est pas important de rendre ou de ne pas rendre l’éclat véritable du soleil, de lutter avec lui de luminosité : les pigments que
nous employons et qu’on eut le grand tort d’assimiler aux couleurs du spectre, ne sont que des boues colorées qui ne restitueront jamais la grande lumière du soleil. Ce qui importe, c’est qu’un tableau constitue une harmonie de couleurs.
Théories (Librairie de l’Occident).
Nous avons étudié , au point de vue esthétique , révolution du sentiment de la couleur à travers les siècles. Cette étude resterait incomplète, si nous omettions d'indiquer de quelles ressources matérielles les maîtres disposaient aux différentes époques. Il faudrait ignorer totalement ce qu'est la peinture , pour ne pas savoir à quel point la sensibilité de l'artiste peut être influencée par les couleurs dont il dispose. Il est évident quune palette qui ne comprend que quatre ou cinq tons invite à la sobriété. Au contraire , lorsque ces ressources se multiplient, le coloriste ne résiste pas au plaisir d'exercer sa virtuosité. Nous n'aurions pas connu les magnificences des Tintoret et des Véronèse, sans la |< découverte heureuse des Van Eyck. Si donc on veut avoir des diverses écoles une opinion conforme à la réalité, ü faut de toute nécessité se préoccuper des conditions matérielles où les artistes se trouvaient alors. C'est pourquoi nous ne craignons pas de publier ici des nomenclatures d'une technique un peu sèche, mais qui sont d'un intérêt capital pour l'histoire de l'art.
Paul Girard.
Les couleurs des Egyptiens. — Les Égyptiens disposaient d’un assez grand nombre de couleurs. On en compte jusqu’à
sept sur les palettes qui remontent aux premières dynasties : c’est le rouge, le bleu, le jaune, le vert, le brun, le blanc et le noir. Sous le moyen Empire on rencontre deux variétés de rouge, deux de bleu, trois de jaune, deux de vert, trois de brun, ce qui porte à une quinzaine le nombre des tons parmi lesquels le peintre pouvait choisir. La teinte violacée qu'on trouve sur quelques bas-reliefs semble provenir d’une dorure aujourd'hui effacée. La plupart de ces couleurs étaient minérales. Une des plus résistantes était le bleu qu'on obtenait à l'aide de verre coloré au moyen d'un oxyde de cuivre ; puis réduit en poussière. On en fabriquait aussi avec du lapis-lazuli broyé. Les rouges étaient de l’ocre naturelle ou brûlée, peut-être du cinabre, plus tard du vermillon, quand les victoires de Thoutmos III sur les Syriens eurent répandu l'usage du minium d'Asie. Les jaunes étaient de l'ocre ou du sulfure d'arsenic. Le principe colorant du vert, la moins solide des couleurs égyptiennes, était le cuivre. Les bruns étaient naturels ou produits par le mélange du noir avec de l'ocre rouge. Le noir était tiré d’os d'animaux calcinés ; on avait recours aussi aux noirs de charbon, comme l'atteste la teinte bleuâtre de certaines chevelures. Le blanc, dont l'éclat et la conservation sont si remarquables, était du plâtre délayé dans une substance gommeuse. On a cru constater que, dans la composition de quelques couleurs il entrait du miel.
La Peinture antique (Librairies-imprimeries réunies, 1891).
Vitruve (1er siècle av. J.-C.J.
A l’époque romaine. — Les anciens ne recherchaient et n’estimaient que le talent de l’artiste et la perfection du. travail tandis qu'aujourd'hui on n’estime qu'une seule chose qui est l’éclat des couleurs. La science du peintre n'est plus comptée pour rien, et l'on n'apprécie que la dépense faite par celui qui
le fait travailler : on sait, par exemple, que les anciens épargnaient le minium, comme étant une drogue fort rare, et à présent on en couvre des murailles tout entières ; on emploie avec la même profusion la chrysocolle, la couleur de pourpre et celle d'azur. Les peintures qui sont faites avec ces couleurs, quoique sans art, ne laissent pas d’avoir beaucoup d'éclat ; mais elles sont si chères, que les lois ont ordonné qu’elles ne soient point fournies par les peintres, mais par ceux qui les font travailler.
De V Architecture.
Yitruve (livre VII), enseigne par ailleurs d’où proviennent et comment on prépare les couleurs suivantes : ochra (jaune pâle), rubrique ou terre rouge, couleur parœtonienne^ ,mè line1 2, 3 4 5 6 , terre verte ou théodotion , orpin , ou arsenicou* , minium et vif argent (qui sert notamment à dorer l'argent et le cuivre), arme nium (?) indicum\ noir de fumée , noir de lie-de-vin , bleu d azur , chrysocolle (minéral blanchâtre, jaune vert ou noirâtre), ocre brûlée , céruse , vert-de-gris , sandaraque (céruse brûlée) pourpre. D’autres couleurs, indique-t-il, peuvent être obtenues avec le suc des fleurs, telle sil attique 6 avec des violettes séchées, etc.
Pline l’Ancien (23-79 après J.-C.).
Les anciens peignaient avec le cinabre ces tableaux d'une seule couleur qu'on nomme aujourd’hui monochromes. On peignait aussi avec le minium d’Ephèse ; mais il a été aban-