I. — COULEUR ET DESSIN
Selon le tempérament dont la nature les a doués, les artistes sont plus sensibles à la ligne ou à la couleur , à la structure permanente des objets ou aux jeux fugitifs de la lumière . D'où rivalité entre coloristes et dessinateurs, chacun prétendant donner la suprématie à la science qui a ses sympathies. Cette querelle, qui s est prolongée jusqu' à nos jours, a eu des périodes de grande animosité, particulièrement au XVIIe siècle et au moment du romantisme. Les principales pièces du procès ont été publiées par nous dans notre volume du Dessin. Nous ajoutons ici quelques citations qui compléteront cette documentation. Et nous résumerons la cause en disant que la science du dessin n'est pas moins nécessaire aux coloristes qu'à leurs rivaux. Seulement il y a deux sortes de dessin, celui du coloriste et celui du dessinateur , l'un plus attentif à l'effet et à la tache ; Vautre plus scrupuleusement attaché à l'exactitude des proportions et à l'élégance de la ligne.
Félibien (1619-1695).
Encore qu'un peintre possède le dessin, qui est la base de tout son art, néanmoins s'il ne sçait s'en servir agréablement par des dispositions aisées, par des actions naturelles, par des expressions agréables, et que tout cela ne soit accompagné de couleurs, d'ombres et de lumières bien conduites et bien entendues, il est certain que, non seulement les personnes les moins
connoissantes en cet art ne se plairoient point à voir de tels ouvrages, mais aussi les sçavants qui se lassent bientôt de les regarder.
Cité par Ch. Blanc. Histoire des peintres.
G. Piazzetta (1746-1826).
Le coloris est certainement une chose qui importe beaucoup à l'imitation du vrai; je ne dirai pas, par exemple, autant que le dessin, la perspective, et l'expression des sentiments ; mais tant cependant, que, pour la délectation, aucune science ne le surpasse, et qu’il peut prétendre à une place honorable et dans la perspective et dans l’expression des sentiments.
Studi di Pittura (Traduction H. Guerlin).
J.-D.-Â. Ingres (1780-1867).
La couleur ajoute des ornements à la peinture ; mais elle n’en est que la dame d’atour...
11 est sans exemple qu’un grand dessinateur n’eût pas eu Je coloris qui convenait exactement aux caractères de son dessin. Aux yeux de beaucoup de personnes, Raphaël n’a pas coloré; il n’a pas coloré comme Rubens et van Dyck : parbleu, je le crois bien ! il s’en serait bien gardé.
Cité par Delaborde. Ingres (Plon, éditeur).
David Wilkie (1785-1841).
Après avoir vu tous les chefs-d’œuvre de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, on doit arriver à cette conclusion, que la couleur, si elle n’est pas la première, est au moins une qualité essentielle de la peinture : aucun maître n’a jusqu’ici gardé sa place au delà de son propre temps sans elle.
Cité par W. Collins. Memoir ofthe life of William Collin.
David d’Angers (1798-1856).
Le trait, c’est le contour de la réalité. La couleur n’est que le mirage des saillies et des dépressions de la nature, vienne l’heure des ténèbres, le mirage disparaît, le contour seul reste visible.
David d'Angers, sa vie, etc., par Henry Jouin (Plon, éd.).
D. Sutter.
La justesse des teintes n’est autre chose que l’expression juste des formes, des plans, et par conséquent du dessin. Une couleur trop ardente sur un plan oblique est une faute de dessin ou d’expression des formes.
Philosophie des Beaux-Arts, 1870.
Aug. Rodin (né en 1840).
La couleur... est comme la fleur du beau modelé. Ces deux qualités s’accompagnent toujours.
L'Art, entretiens réunis, par Paul Gsell (B. Grasset, éditeur).
Aussi loin que nous pouvons remonter vers les origines de V humanité, nous constatons que Von a eu le sens de la couleur. Déjà, à V époque préhistorique, dans la caverne d' AUamira, en Espagne , nous trouvons un bison de couleurs rouge et noire. Quelque deux mille ans avant Phidias, les peintres égyptiens exécutaient sur les
murailles des mastabas des peintures brillamment polychromes . Le goût de la couleur est donc naturel à l'homme. Aucun sens cependant ne s’est autant modifié à travers les siècles. Et Von peut dire qu'aucune génération n'a répété ce qu'avaient fait les générations précédentes. C'est que rien n'exprime mieux la sensibilité profonde de l'homme et l'état de sa civilisation que l'expression qu'il nous en fournit par la couleur. Aussi est-il infiniment curieux de recueillir les confidences qui nous sont faites sur ce sujet par les maîtres des différentes époques. Mais ces confidences ne prendront toute leur valeur que si nous évoquons en même temps les chefs-d'œuvre que ces maîtres nous ont laissés et qui en sont les éloquents commentaires, si le texte d'Ingres, par exemple , appelle le souvenir de la Source, et si, en lisant les préceptes de Delacroix, nous nous remémorons ^Entrée des croisés à Constantinople.
Aristote (384-322 av. J.-C.).
D’abord le blanc et le noir pourront être placés à côté l'un de l'autre, de telle sorte que l'un et l'autre soient invisibles séparément à cause de leur petitesse, tandis que le résultat des deux sera pourtant visible. Or, ce résultat ne peut être ni blanc, ni noir; mais comme nécessairement il doit avoir une couleur, et qu'aucune de ces deux là n'est possible, il faut qu’il ait une couleur mélangée d’une autre espèce. Voilà donc un moyen d’expliquer comment il y a beaucoup d'autres couleurs que le blanc et le noir. Le rapport des parties entre elles peut à lui seul créer aussi un grand nombre de couleurs. On peut en effet réunir trois parties contre deux, ou trois contre quatre, et ainsi, du reste, pour d'autres nombres, et les combiner de cette façon l’une avec l’autre. Les parties qui n'ont entre elles aucun rapport numérique, soit par excès, soit par défaut, sont incommensurables ; et en ceci il en est absolument comme pour les accords des sons. Les couleurs qui pourront être exprimées par des nombres proportionnels, aussi bien que les accords qui sont
dans le meme cas, paraissent être les couleurs les plus agréables telles aue le pourpre, l'écarlate, et d’autres couleurs analogues. D'ailleurs elles sont peu nombreuses, par la même raison qu'il y a également fort peu d'accords de ce genre. Mais les autres couleurs sont celles qui ne sont pas exprimables en nombres, ou pour mieux dire, il serait possible de rendre toutes les couleurs par des nombres ; mais les unes sont ordonnées régulièrement, les autres ne le sont pas ; et ces dernières précisément, lorsque la proportion n'est pas régulière, ne sont pas ordonnées, parce qu'elles ne peuvent pas être exprimées en nombre.
Voilà donc une première manière d'exprimer la génération des couleurs.
Une seconde, c'est que les couleurs peuvent paraître les unes à travers les autres, comme le savent bien les peintres ; aussi parfois ils passent une seconde couleur sur une autre qui est plus éclatante, et ils emploient ce procédé, par exemple, lorsqu'ils veulent représenter quelque chose qui doit être dans l’air et dans l’eau. C’est ainsi que le soleil paraît blanc par lui-même, tandis que vu à travers un nuage ou de la fumée, il paraît rouge. Dans ce cas encore, les couleurs se multiplieront de k même façon qu'on a d'abord exposée, c’est-à-dire qu'on pourrait établir un certain rapport des couleurs qui sont à la surface avec celles qui sont plus profondes ; et il y en aura également qui ne seront pas du tout en rapport.
Do la Sensation (Traduction Barthélemy Saint-Hilaire).
John Ruskin (1819-1900).
Le sens de la couleur chez les anciens et les modernes. — Le sens de la couleur, chez les Grecs, semble avoir été relativement si trouble, si hésitant, qu'il est presque impossible de préciser quelle valeur réelle ils attachaient à tout mot exprimant
une nuance. Quoique leur œil, comme celui de tous les hommes, se soit plu à considérer les couleurs, celles-ci ne semblent jamais avoir éveillé chez eux aucun sentiment. Ils avaient, en général, une préférence pour le pourpre, mais chaque couleur ne possédait pas pour eux, comme pour les médiévaux, une
signification agréable, joyeuse ou mélancolique
... Quoique, de temps à autre cru et violent, notre coloris moderne reste en général sombre, penchant sans cesse vers le gris ou le brun, et beaucoup de nos meilleurs peintres se flattent de l’altérer ainsi, vantant ouvertement leurs teintes discrètes et fondues. Tandis qu’un médiéval peint son ciel d’un bleu éclatant, et son avant-plan d’un vert brillant, dore les tours de son château et drape ses figures de violet et de blanc, nous peignons notre ciel gris, notre avant-plan noir et notre feuillage brun, et nous croyons avoir suffisamment sacrifié au soleil, en tolérant le dangereux éclat d’un manteau rouge ou d’une veste bleue.
Les Peintres modernes. Le paysage (H. Laurens, édit.).