C. XV. *- Xneteion anmtlfllre du sarment
L'incision aanulaire est une <^pération par laqwlk on enlève un anneau d'écorce sur une branche. En dissut éoorce, nous comprenons toute Tépaisseur de la c^oucha corticale, sans que l'aubier soit entamé* U en résulte une perturbation dans la végétation normale du sujet et une ten^ dance pléthorique . La partie située au-dessus de l'incision ralentit sa croissance en longueur , tout en augmentant momentanément sa croissance en diamètre.
La solution de continuité ne doit pas être trop étendue ; il convient que le bourrelet de cambium produit par la sève descendante puisse rejoindre la lèvre inférieure et cicatriser
la blessure avant la fin de Tannée. Une largeur de 1 ou 2 millimètres suffit à la vigne.
Cette cicatrisation de la plaie n'est pas d'une nécessité absolue; nous avons des exemples de vignes, de poiriers, de pommiers où la non-cicatrisation n'a pas empêché la branche de vivre et de fructifier pendant plusieurs années, tout en perdant, il est vrai, sa rusticité primitive.
Si la branche incisée porte des bourgeons fructifères et si la décortication a lieu pendant la floraison de Tarbuste, surtout à la phase initiale de cette période, le fruit placé au-dessus de la section annulaire nouera mieux, c'est-à-dire coulera moins ; son volume sera supérieur , son coloris vigoureusement accentué, sa maturation précoce; tandis que si l'on attendait pour opérer que l'épanouissement des fleurs soit terminé, l'influence de l'incision contre la coulure serait nulle; tout au plus obtiendrait-on une légère avance dans la maturité du fruit.
Malgré ses avantages, l'incision annulaire présente des inconvénients ; de là ses partisans et ses détracteurs. Il y a lieu, cependant, de rester dans un juste milieu, et de considérer l'annellation comme une auxiliaire de la viticulture, sous condition.
L'agriculture n'admet guère de principe absolu. Tel système, excellent sous un climat, pourrait être défectueux dans un autre. La vigne n'ofifre-t-elle pas l'exemple d'une variété infinie de méthodes de plantation, de taille, de dressage qui ont chacune leurs défenseurs et leurs adversaires?
Par une observation attentive des faits et des résultats, on peut dire que, sur là vigne, Tincision a plus d'efficacité :
1** Dans un pays froid au printemps , d'une température inégale en été^ brumeux à Tautomne ;
2** Sous un climat rigoureux, humide, tardif;
3"* Dans un sol riche, fournissant une végétation abondante ;
4* Avec des cépages vigoureux, robustes , ou produisant des raisios à maturité tardive, ou sujets à la coulure;
S"* Sur une vigne conduite à long bois plutôt que sur une vigne soumise exclusivement à la taille courte.
Une sécheresse excessive, une terre pauvre, une vigne malade, un cep chétif, un brin faible sont de mauvaises conditions pour l'application de l'incision.
Nous prouverons \>\\is loin que, sur un cep de vigne. Ton peut substituer à l'enlèvement d'un anneau d'écorce, une simple coupure circulaire de la couche corticale. Au point de vue théorique , il y aura moins de perturbation dans l'économie du végétal ; au point de vue pratique, le travail est rendu plus facile. Ce serait alors l'incision simpie et circulaire au lieu de tincision double et annulaire.
Théorie de l'incision. — On se demande d'abord jusqu'à quel point le principe vital de la plante peut admettre Tannellation ? Essayons d'y répondre.
Chez les végétaux, la circulation du fluide nourricier s'établit par un double courant connu sous les noms de sève brute ou ascendante et de sève élaborée ou descendante. Le liquide s'élève par les vaisseaux et les cellules de l'arbre, et vient s'élaborer dans les feuilles, les fruits et autres parties vertes, en laissant évaporer l'eau qu'il contient en excès. La sève, ainsi façonnée, purifiée, réchauffée par les agents atmosphériques, redescend par le système cortical, entre l'écorce et l'aubier, sous la forme de fibres radiculaires ou de cambium , et se dirige vers les racines dont elle va favoriser le développement.
Le mouvement séveux continue ainsi pendant toute la période de la végétation.
Si donc un obstacle tel que la suppression d'un lambeau d'écorce enlevé circulairement sur la tige du sujet vient enrayer le cours de la sève ascendante , le fruit en aura moins à transformer en liquide sucré et entrera plus vite dans sa
pbftse de maturation. Toutefois il y aurait à craindre que par la présence de cette section annulaire, la plante Be refoive plus dans son système ladiculaire^ les sucs nutritifs qui lui permettent de puiser dans le sol les éléments de la sève ascendante. Dès lors, les rapports intimes entre Fapparal aérien et l'appareil souterrain serai^it brisés, l'équilibre de la force végétative ne tarderait pas à se rompre, et TftrJmsseau finirait par péricliter avec d'autant ^us de rapîifité que la circoncision serait nenoiiyelée tous les ans d'une biçon absolue.
iiab sttpposons : 1^ qu'au lieu d'inciser complètement la iige del^arbre, on n'incBe qu'une branche, de façon qu'il €& Teste d'autres , intactes , pour absorber et transmettre anxtaeines la séye élaborée par les feuiUes; 2''.que l'on choisisse pour victime (car une branche incisée est une b>raneho sacrifiée] iune branche inutile, im rameau qui doit être si^primé après une seule année de végétation atrophiée; 3*" qu'au lieu d^eidever un eoUier d'écorce, on se bomeàicouper les couches carticales par une incision simfUy une fissure périphérique, sans en détacher la moiiMbre par^le«.»«. Ne re^ckrait^on pas les lois de la nature, lottt en cherchant i bénéficier de l'incision?
Mk\n que toutautrerégétal, la vigne se prête parfaitement à cette combinaison. D'âboivi, la sève y est abondante, attirée par iun large feuillage et rencontrant des canaux ligneux en^and nombre et d'im lort caUbrç; et eiisuite, la majorité des système de taflle rqpose mxr une donnée bien simple : Tailler long, ime brandue pour en récolter h fruit, à la condition que sur la même souche, on ta^le court une autre branche pov remplacer la preimèrô lors de la taiUe suivante. D'un autre côté, la structure im tissus ?de la vigne, privés -pour ainsi 4iire lie liber et de -couches oorticides , admet i l'iociHon, sknple et cirontaîre^ au même titre que Vmmimi douUe «et annulaive^
ûn^ft |iarlé.da l&éQÉSEioiijdtt^lang Jms^'^^
de la perforation ; leur effet est moins énergique que FannellatioD. Ces obstacles au cours de la sève excitent encore le développement des bourgeons de remplacement ménagés sur le courson, et l'incision simple ne provoque pas de pléthore ni la chute prématurée des feuilles au-delà de l'entaille, autant que la décortication annulaire.
Notre raisonnement conduit à dire que l'incision serait plus profitable à une vigne taillée long qu'à une vigne soumise à la tsdlle courte.
Nous ferons encore une observation. En 1B56 , M. Hardy, le vénérable jardinier en chef du Luxembourg, à Paris, nous déclarait au Congrès pomologique de Lyon, que pour s'opposer à l'avortement du Chasselas gros coulard, îl suffisait de greffer le plant sur lui-même ou sur d'autres cépages. N'y atirait-îl pas lieu de supposer que le point de soudure de la greffe, formant en quelque sorte bourrelet, joue le rôle de filtre de la sève, à la façon de l'incision simple ? Il est prouvé que le bourrelet de la greffe n'est pas étranger à la fructification relativement supérieure du poirier greffé sur le coignassier.
Pratique de t'iNcisioN. — A Pori^e de l'incision^ on se servait de couteau , de serpette, ou de ciseaux pour couper l'écorce ; on agissait même par strangulation à Taide d'un corps dur. Plus tard, on inventa des pinces à lames doubles, fixes ou mobiles, séparées par un intervalle de quelques millimètres pour découper une lanière transversale d'écorce d'une largeur équivalente. Cet outil dit bagueur, coupe-séve ou inciseur, est indispensable pour pratiquer l'incision doid)le ou annulaire.
La vigne se prêtant à l'incision simple ou circulaire, <m peut se contenter d'une pince à lames simples, comme des ciseaux à couture , légèrement acérées, échancrées à leur point de contact. On va beaucoup plus vite en besQgne «t l'outil, dit ciseau^inciseur^ coûte dix fois meilleur maarché.
Le ciseau-inciseur a été perfectionné à Beaune, en 1869, par MM. Jules Ricaud, viticulteur d'élite, Joseph Gagnerot, vigneron, propagateur de Técussonnage de la vigne, et Refroigney, fabricant, au moyen de la denture du tranchant et de la monture de la lame sur bois, avec retraite formant point d'arrêt; de telle sorte que la lame mâche Fécorce pour en retarder la cicatrisation , et ne pénètre pas trop profondément, par la présence du point d'arrêt.
L'époque la plus favorable à l'opération est pendant la floraison de la vigne, plutôt au début qu'à la fin, c'est-àdire qu'il y aura plus d'efficacité à inciser sous une grappe qui commence à épanouir que sous une grappe défleurie. Le fluide circonscrit tardivement pourrait encore seconder la maturation du fruit, et prévenir l'atrophie de raisins noués, susceptibles d'être débordés par une végétation foliacée excessive, résultant de pluies abondantes et continues.
On pratique l'incision immédiatement au-dessous de la grappe — à quelques yeux près , — une incision au-dessus des grappes produirait un effet diamétralement opposé. Une petite expérience aide à le prouver. Incisez entre deux grappes : celle qui est au-delà du cran sera vermeifle et en maturité, tandis que la grappe placée en dessous sera maigre et en état de véraison.
On a le soin de ne point opérer une branche destinée à continuer Tossature du cep, et de ne point meurtrir la base du sarment qui sera conservé sous forme de courson lors de la taille subséquente.
D'après la constitution anatomique de la vigne, on opère avec un succès égal sur une branche de deux ans portant plusieurs pampres, ou sur un scion herbacé, au-dessous des grappes que l'on veut favoriser. Avec une branche garnie de rameaux fructifiants , une seule incision pratiquée à sa base agit sur tous les rameaux placés au-dessus d'elle. Nous répétons encore que cette branche sera supprimée à la taille, et n'entre point dans la charpente du cep.
Donc, si Ton a conservé un long bois arqué, ployé, incliné ou dressé, il suffira de pratiquer l'incision sur la partie ligneuse au-dessous de l'empâtement des scions portant fruits, et au-dessus des scions que Ton doit conserver Tannée suivante pour former le futur courson de remplacement et la future branche à fruit.
On comprendra qu'il est inutile d'inciser les branches stériles, et que d'autre part, on peut doubler l'efifët de l'annellation sur un cep fertile, en incisant les scions herbacés fructifiants d'une branche à long bois déjà incisée à sa base. C'est une question de temps.
L'incision sur le rameau herbacé se fait plus lentement, parce que non-seulement les tissus encore tendres réclament une attention délicate de l'opérateur, mais en cette saison, les rameaux herbacés sont plus nombreux sur un cep que les rameaux ligneux. Quand on n'incise pas tout en même temps, on peut commencer par opérer le vieux bois, et finir par les jeunes scions.
Si le rameau herbacé ne doit pas être supprimé à la taille, il vaudra mieux l'inciser sur le bois ligneux, au-dessous de son empâtement; l'expérience ayant prouvé que Taunellation compromet moins l'avenir d'une branche ligneuse que d'un scion herbacé.
Pour opérer, on tient l'instrument avec une seule main, tandis que l'autre main soutient le brin à inciser. Puis, saisissant le rameau entre les lames^ on imprime à l'outil un mouvement tournant, alternatif de droite à gauche, le rameau représentant l'axe de rotation, de telle sorte que la coupure de l'écorce soit régulière sur la circonférence du rameau, L'écorce de la vigne étant pour ainsi dire confondue avec l'aubier à l'état parenchymateux, il ne faut pas appuyer trop fort sur l'outil, sans quoi le rameau tomberait. D'ailleurs , un palissage préalable ne serait pas superflu pour assurer la solidité des rameaux.
Le bagueur, ou pince double, nécessite le nettoyage des
lames et le dégorgement de Técorce qui s'y amasse ; la cirsaille simple ne réclame pas autant de soins.
Le praticien expérimenté sait aggraver la plaie avec l'outil par un imperceptible tremblement de la main qui tient la pince, à moins qu'il n'emploie Tinciseur en scie.
Une vigne qui sera détruite après la vendange peut, sans inconvénient, être incisée à outrance, sur toutes les branches à fruit, jeunes ou vieilles, herbacées ou lignifiées, et même au collet du cep.
On peut inciser sans crainte un rameau destiné au provignage : la section transversale facilitera l'émission des racines sur le brin couché en terre.
En tout état de choses, toute mutilation violente d'un plant souffrant, fatigué, débile, d'une branche étiolée, serait plus pernicieuse que profitable.
La main-d'œuvre est insignifiante en raison des résultats à obtenir. Jadis, il fallait quinze jours pom* mal inciser un hectare avec une serpette. Aujourd'hui, avec les outils spéciaux, quatre jours suffisent et le travail est bien fait.
CoMMENTAiRss SUR l'ingision. — Expérietices depuis un siècle; qualités des vins; variétés rebelles. — L'origine de l'incision annulaire n'est ni connue ni moderne; nous ne chercherons pas à en établir l'histoire. Remontons seulement au siècle dernier, en nous appuyant sur des documents précis, authentiques, et sur les expériences d'hommes sérieux, justement renommés.
Dès 1733, Buffon voulant imiter les Anglais , décortiqua la base d'arbres forestiers une année avant de les abattre, afin d'accumuler la sève descendante dans leurs tissus , et d'augmenter la densité du bois. L'aubier, qui devient parfait au bout de quinze ans» avait acquis plus de poids que le cœur d'arbres non opérés. Continuant ses expériences sur les arbres fruitiers, l'illustre naturaliste reconnut que l'indsion augmentait la fécondité des arbres, et rendait les
fruits plus beaux et plus précoces en maturité. Il n'hésita pas à en recommander l'emploi sur les végétaux riches en sève et plus vigoureux que fructifères.
Olivier de Serres parle de la torsion du pédoncule des raisins et de l'incision des oliviers. L'édition de son ouvrage annotée par François de Neufchâteau , contient, surl'annellation^ des citations de travaux postérieurs à l'existence du père de l'agriculture française.
A la suite de nombreux essais, plusieurs agronomes et botanistes, dont le nom fait autorité , ont apprécié favorablement l'incision. Tels sont : Duhamel, Lancry, l'abbé Rozier, Parmentier, Surisay-Delarue, Cabanis, Bosc, André Thouin, Calvel, Pfluguer, Hempel, de Candolle, Féburier, Thiébaut de Bernaud, C. Bailly, Raspail, Noisette, Poiteau, comte Odard, Gaudry, Chopin, Vibert, etc.
P. de Candolle [Physiologie végétale, 1. II, chap. V), parle de raisins de Corinthe dans un jardin de Genève, qu n'ont pas coulé sous l'influence du baguage.
Cabanis fait la même réflexion, en 1802, à l'occasion « d'un cep de vigne stérile rendu fécond. »
Parmentier, qui rédigea l'article « Vigne » dans le Cours complet d Agriculture (1800), de l'abbé Rozier, engage, une fois l'incision accomplie, à remplacer la pellicule de la solution de continuité, par un fil de laine, pour mieux assurer l'obstacle à la coulure.
En 1809, Bosc, inspecteur des pépinières de l'Etat, dans le Nouveau Cours d agriculture ^ exprime le vœu que l'usage de l'incision soit plus répandu.
Dans son Cours de Culture (1827), André Thouin, professeur de culture au Muséum, auteur de nombreuses expériences sur cette question, conseille l'emploi de l'incision, lorsque la sève est surabondante.
Notre compatriote, le comte Lelieur, de Ville-sur-Arce, né comme le docteur Jules Guyot, de Gyé-sur-Seine, dans Tarrondissement le plus viticole et le plus bourguignon du
département de l'Aube, redoute la cassure du sarment (Pomone française ; 1816) et ne « cerne » que des tissus fermes, quand le grain de raisin est « parvenu à la grosseur du plomb de chasse n** 3 . »
La même crainte inspire Louis Noisette [Jardin fruitier, 1821) qui préfère l'application de l'incision sur une branche de l'année précédente. Ces craintes, exprimées de nos jours par M. Th. Denis, arboriculteur distingué à Lyon, disparaissent avec l'emploi du palissage et de la cisaille simple.
En 1834, Chopin, de Bar-le-Duc, conseillait la culture du poirier en fuseau avec une incision annulaire au collet de l'arbre pour le forcer à finit. Un pareil procédé est trop radical ; il précipite le dépérissement et la mort de la plante.
La Revue horticole, P Horticulteur français, etc., et divers journaux agricoles et viticoles, ont reproduit des relations intéressantes sur l'annellation.
Le défenseur le plus renommé de l'incision annulaire fut Lambry, pépiniériste à Mandres (Seine-et-Oise), secondé par son fils, octogénaire aujourd'hui. Pendant plus de quarante années consécutives, il opéra sur plusieurs champs de vignes qui lui appartenaient. Il prétend avoir appliqué le premier l'incision de la vigne, en 1776, et la pratiqua jusqu'à sa mort, arrivée en 1827.
Nous avons compulsé les documents pubUés à cette occasion ; ils sont très-élogieux :
1** Rapport des commissaires délégués par le ministère de l'Intérieur, sous la présidence du comte Davoust (an V) ;
2"* Rapport de M. Vilmorin père à la Société d'agriculture de la Seine (20 messidor an VIII);
3"* Procès-verbal du 6 octobre 1816, signé par les maires du canton, contresigné par Giron, juge de paix, Bellard, procureur impérial, et constatant l'incision de 43 ares de vignes;
4** Rapport par MM. Yvart et Vilmorin fils à la suite duquel la dite Société centrale d'agriculture décerna à
Lambry une médaille d'or, dans sa séance publique du i 3 avril 1817 (réconipense très-rare à cette époque) ;
5*" Notices intitulées : L' Opération proposée pour empêcher la coulure des vignes, et les expériences qui en ont prouvé davantage, par Lambry [Annales de P Agriculture française, t. 1 et IV) ;
6° Brochures avec gravures : Exposé dun moyen mis en pratique pour empêcher la vigne de couler et hâter la maturité du raisin^ ^divLdimhrY (1" édition 1796; 2° en 1817; 3^enl818);
7° Note sur Lambry et sur l'incision, par M. Vibert (Société centrale d'horticulture de France, 1859).
Ces pièces attestent, sans la moindre restriction, le succès prodigieux obtenu par Lambry contre la coulure de la vigne et constatent une maturité précoce de 15 jours. La comparaison avec les vignes voisines, surtout en 1816, année pluvieuse et favorable à la coulure, fut telle « que « les cultivateurs les plus incrédules ont dû se rendre à « révidence. » En effet, à peine voyait-on çà et là dans leurs champs, quelques grappes petites, presque vertes, dépouillées de la moitié de leurs grains, pendant que Lambry vendangeait des raisins abondants, garnis de grumes gonflées et colorées, en complète maturation.
M. Vibert, l'heureux père de jolies roses et de raisins succulents, voisin de Lambry, et qui assista aux visites officielles précitées, disait en 1859, à la Société d'horticulture de Paris : « J'ai visité les vignes de Lambry ; la différence » entre celles qui avaient été opérées et les autres était si » frappante et si prononcée que les quarante-deux ans » d'intervalle qui me séparent de cette époque, n'ont » pu effacer de ma mémoire l'impression que je ressentis » alors. » Sa notice se termine par cette phrase qui n'a rien perdu de son actualité : « Peut-être l'incision annu- » laire n'a-t-elle pas encore dit son dernier mot. »
A la suite de toutes ces délégations et publications, il se
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fit un grand bruit autour du nom de Lambry et rincision devint un engouement. N'avait-on pas entendu, d'ailleurs, à l'ouverture des Chambres, sous le premier empire, le comte de Montalivet, ministre de Tintérieur, tracer dans son discours le tableau prospère de la France , sous le rapport du progrès des sciences , des arts, des manufactures, et en particulier de Tagriculture, et annoncer l'abondance que r heureuse découverte de l'incision annulaire allait répandre sur notre pays I (Cet incident nous rappelle que, sous le deuxième empire , le ministre de l'agriculture fit pressentir, au Corps législatif, une récolte extraordinaire de céréales, avec la fécondation artificielle des blés inventée par Hoïbrenck ! ). Quoi qu'il en soit, chacun voulut tenter l'expérience de l'incision, et ainsi qu'on pouvait le prévoir, le hasard, la maladresse et le manque d'indications précises vinrent assombrir le tableau ; désormais le désenchantement fut égal à l'enthousiasme.
Thiébaut de Bernaud en résuma les faits principaux dans le Manuel du Vigneron français (1825). Ainsi TAriége, l'Hérault et la Gironde se plaignirent de la rupture du sarment incisé et du raisin grillé, sans se rendre compte que l'entaille profonde et l'absence du palissage avaient amené le premier inconvénient, et une chaleur prématurée, le second.
Dans la région du Rhône, de TAin et de la Loire, on re* connut les bons effets de l'incision transversale ; mais l'opération ayant porté sur la tige et les branches principales du cep, les plants devinrent souffrants.
En Champagne, on parut regretter la coulure qui donnait à la cuve des grappes moins compactes, préférables pour les vins mousseux. — Bons Champenois, que n'observiez-vous les préceptes de La Quintynie ? Le célèbre jardinier de Louis XIV engage à faire couler les Muscats trop serrés, en projetant de l'eau en pluie sur les fleurs au moyen d'une pompe ou d'un arrosoir !
La satisfaetioo^ au contraire, fut complète dans les départements de Seine-et-Oise, de Seine-et-Marne, de l'Aisne, de la Moselle, de la Vendée, des Deux-Sèvres, et au midi, dans les Basses-Pyrénées et sur la rive méridionale du Rhône* Peu ou point de coulure ; vendange précoce.
L'Yonne et la Meurthe rentraient aussi dans les contrées satisfaites; mais tandis qu'en Lorraine, on trouva le vin des vignes incisées plus alcoolique, il était déclaré plus acide en Bourgogne. Une semblable incertitude se manifesta dans la Côle-d'Or ; à Beaune, l'incision, jadis appelée contrôlage, ne bonifia pas le vin, pendant que d'autres cantons se réjouirent de cueillir un raisin plus gros, plus sucré , plus hâtif de vingt jours.
Le rapport des préfets de la Côte-d'Or et de l'Yonne fut invoqué par Aubergier, de Clermont-Ferrand, pour critiquer le bistournage dans sa Nouvelle Méthode de Vinification^ comme étant hostile à la richesse alcoolique et au bouquet du vin.
Ne vit-on pas jusqu*aux vignerons de Meudon qui firent retentir les échos de Suresnes et d'Argenteuil par d'ingrates clameurs ; leurs vins étaient pâles et moins généreux sur les vignes crénelées ! Us avaient sans doute vendangé sur les apparences de la coloration , sans se rendre compte du degré de maturation de la pulpe. •
Le comte Odard, le célèbre ampélographe, pratiqua la « circoncision » pendant une vingtaine d'années, et la recommanda contre la coulure : \ "* Quand le thermomètre est au-dessous de 10 -f- 0.; 2*" Quand la pluie est interrompue fréquemment ; 3** Quand le brouillard, plus funeste encore , est terminé par des coups de soleil ardents ; 4* Quand le sol est argileux, — Son Manuel du Vigneron fait des réserves en ce qui concerne la qualité du vin.
Plus affirmatif, M. Làujoulet, de Toulouse, signale l'amélioration du vin comme étant une des trois propriétés de l'incision.
Dans la même région, M. Henri Mares, de Montjpellier, suppose que Tincision altère la qualité du vin, malgré la hâliveté du raisin ; mais il ne base cette hypothèse sur aucune expérience.
En remontant vers le Nord, nous sommes en présence de viticulteurs intelligents, opérant sur de grandes surfaces et se déclarant très-satisfaits du cran annulaire pour la récolle abondante, la vendange précoce et le vin amélioré. M. Belly de Bussy, conseiller général de TAisne, Tun des plus grands propriétaires de vignes, assure dans les Annuaires de I^ Aisne de 1820 à 1825 que dans le Laonnais, Tincision a produit un vin plus abondant et meilleur. Sur dix arpents, il a récolté dix fois plus que ses voisins, à surface égale, et il en attribue l'avantage à Tincision annulaire.
Vers la même époque, M. de Maud'huy, conseiller de préfecture de la Moselle, et le colonel d'artillerie Boucholte, frère du ministre de la guerre, étudiaient l'incision au point de vue théorique et pratique et concluaient en sa faveur devant l'Académie de Metz (1828) et dans le Bulletin des sciences agronomiques (t. XII). Une vigne de 35 ares fut incisée en 1821 ; on la vendangea quinze jours avant les vignes voisines ; or^ tandis que celles-ci étaient ravagées par la coulure, l'autre en était exempte , et se trouvait abondamment chargée de raisins. Le colonel Bouchotte répéta l'opération pendant plusieurs années avec le même succès. Il faut dire qne dans son mode de culture^ la branche à fruit est retranchée annuellement et le provignage vient renouveler le cep tous les cinq ou six ans. Les inconvénients de la décortication sont ainsi atténués.
Les vignerons qui procèdent par recouchage annuel pourraient donc essayer Tincision, sans craindre de fatiguer leur plant.
Poursuivant nos recherches sur l'incision, nous rencontrons deux précieux documents dans la Bibliothèque physico-économique : l'un, en 1811, par Calvel, sur la Culture
du Chasselas, l'autre, en 1825 (cahier d*avril), par Bailly de Merlieux, note sur t Incision annulaire. L'opération y est recommandée sagement, on ne dirait pas mieux aujourd'hui.
Cette dernière brochure (tirée à part comme celle de Calvel), fait allusion à l'incision simple dont nous avons parlé. « Nous terminerons, dit C. Bailly, en rapportant une » expérience faite par quelques simples vignerons, qui ont » voulu pratiquer l'incision annulaire , connue chez eux » sous le nom de ronnage^ sans faire la dépense d'un séca- » leur annulaire. Ce procédé consiste à faire l'incision » avec des ciseaux ordinaires, c'est-à-dire simplement à in- » ciser l'écorce, Il est évident que dans le premier moment » la séparation existe, et, tant qu'elle dure, les eflFéts de » l'incision doivent se manifester ; car la sève momentané- » ment en effet, mais instantanément, est accumulée dans » le système cortical ; la coulure doit donc cesser, et bien- )) tôt la circulation , rétablie par la guérison de cette lé- )) gère plaie, ne permettra pas aux racines de souffrir d'une » manière sensible. Les effets de ce moyen appellent l'at- » tention du cultivateur et méritent d'être suivis. »
Quelques années plus tôt, V Atlas du Manuel théorique et pratique du Vigneron français figurait, à côté des bagueurs à double lame, « le ciseau-inciseur de Molleville « et Régnier. » L'outil a l'aspect d'un sécateur, il est a lame simple, le profil du biseau est convexe au lieu d'êlre évidé, ce qui facilite moins la prise du sarment comme avec la pince fabriquée en Auvergne , province où Tincision simple, la fissure périphérique, est toujours en honneur.
C'est principalement dans le département du Puy-de- Dôme, et cela depuis plus de cinquante ans, que les vignerons bistournenty suivant une expression locale, c'est-à-dire incisent leurs vignes. Là, le climat variable, le sol riche en . éléments volcaniques, le cépage très-vigoureux, la taille à
long bois avec courson de remplacement^ le paUssage de Yarçuet ou de la vinouse contre l'action du vent, et la maturité tardive du raisin favorisent l'application et l'action du bistournage.
En juillet et en septembre 1869, une commission composée de MM. Fleury-Lacoste (Savoie), Laurens (Ariége), de la Loyère (Côte-d'Or), Gaudais (Alpes-Maritimes), du Mirai (Cantal), Jaloustre (Puy-de-Dôme) et Charles Ballet (Aube), fut déléguée par le ministre de l'agriculture pour examiner les eflfels de Tincision chez M Ed. de Tarrieux à Saint-Bonnet près Vertaizon (Puy-de-Dôme). Nous avons constaté que, continuant la tradition paternelle , M. de Tarrieux pratiquait l'incision simple depuis vingt ans sur un quart de son vignoble (soit 4 hectares). Le manque de bras, au printemps , l'empêchant de l'étendre davantage, il en profite pour opérer chaque champ de vigne à peu près tous les quatre ans. Il n'y a guère que les vieilles vignes, arrivées à leur terme, qui soient incisées sans trêve ni merci.
On se sert de la pince à lames simples ; son prix est de 1 franc. Le commerce répandu des couteliers de Clermont prouve que le bistournage n'est pas encore abandonné en Auvergne.
Cette persévérance de M. de Tarrieux avait été rapportée dans le Journal d agriculture pratique par MM. Dubreuil et Jules Guyot ; ce dernier y revient dans ses Etudes des vignobles de France et dans son Rapport sur la viticultare à l'Exposition universelle de 1867 ; k L'incision » annulaire, dit le docteur Jules Guyot, pratiquée au mo- » ment de la floraison , empêche la coulure, fait grossir » le raisin, avance sa maturité et donne de meilleur » vin. »
La question de la qualité des vins divise même les partisans de l'incision. Les uns, s'appuyant sur la présence dominante de sève élaborée par les feuilles , moins froide que
la sé^e brute des racines, trouvent le raisin incisé fneiTleùr et son vin moins iM)n. ûautres, et M. deTarrieux est du nombre, croient au contraire que ce raisin est inférieur en qualité, et son vin supérieur. Les vins de Saint-Bonnet, provenant de vignes incisées, dégustés par notre Conuoission, ont été trouvés de meilleure qualité que les autres. Soumis au pesage gleucométrique , les moûts ont donné :
Raisins incisés :
227,5 grammes de sucre par 1,000 gr. de moût ; 13,25 — d'alcool 14,7 — Baume.
Raisins non incisés :
217,5 grammes de sucre par 1,000 gr. de moût ; 12,7 — alcool 14,25 — Baume.
L'expérience eut lieu le 15 octobre 1869; nous l'avions déjà tentée un mois plus tôt avec les mêmes plants, et le succès n'était pas encore complètement acquis aux fruits incisés.
Un membre de la Commission, M. Laurens, président de la Société d'Agriculture de l'Ariége avait appliqué au printemps 1869, l'incision sur 15 cépages différents planâtes sur une surface de 1 8 ares et cultivés en treilles à longs cordons. Afin d'égaliser les chances, une seule branche par cep fut incisée, soit 600 branches ; bien que notre collègue opérât pour la première fois en se servant d'un couteau, la coulure fut paralysée à ce point que la récolte fut évaluée à un quart en plus. Vers la fin de septembre, les moûts , contrôlés avec une exactitude rigoureuse au gleucomètre , donnèrent l'avantage aux raisins incisés.
En voici, d'autre part, le tableau synoptique inséré dans \e Journal et Agriculture des sociétés de la Haute-Garonn<? et de l'Ariége (novembre 1869) :
CËPAGES
Gamai de Liverdun.
Pineau blanc . .
Riesling
Mataro (ou Canari) .
Gabernet Sauvignon
Sauvignon rose
Sémillon blanc
Muscadet (Sauterne)
Pineau noirien
Mausac blanc
Mausac rose
Petite syrah
Furmint de Tokay.
Roussane
Œillade