LA VIE REELLE
Ils ont dit que c'était moi qui étais Gbild-Harold
Peu m'importe 1
Byron.
Si l'on trouve parmi ces souvenirs, quelques reflets d'une pensée amère, je ne m'en défendrai point.
Je les ai rapidement esquissés , sans les relire, pendant les journées pluvieuses de l'automne dernier, dont j'ai compté, seul/
toutes les heures dans une pauvre chambre de village.
S'il se rencontre , çà et là , quelques pages gracieuses , elles sont le reflet des soirées pleines d'azur et de parfums, que j'ai passées à écrire, dans un îlot bordé de saules.
J'allais chaque fois m'asseoir à la'Inême place , sur une souche courbée par les vents du dernier hiver , et dont le feuillage échevelé s'inclinait sur l'eau de la Seine, tout auprès du moulin de la Cage. Rêveuse en cet endroit , mais verdàtre et presque sinistre, la rivière coule sans bruit le long d'une grève déserte , d'où surgit un poteau , dont l'inscription presque effacée permet à peine de déchiffrer un seul mot : précipice!
11 y a là une tombe, fleurie comme un berceau ; une tombe ouverte sous un ciel
pur, entourée de bocages et de fleurs; avec le chant des cigales et des rainettes pour hymne funéraire.
Ces images ôtent à la mort l'aspect hideux du cimetière. Le dernier rayon du soleil couchant que pâlit l'ombre naissante , semble verser dans ces eaux silencieuses , le pardon de Dieu , pour l'infortuné qui viendrait là , tout seul , quelque soir, pleurer ses dernières larmes, et déposer le fardeau de la vie.
Qui de nous n'a jamais éprouvé que la mort a parfois des charmes qui fascinent, comme la solitude a des instincts mystérieux qui rapprochent de Dieu.
Lorsqu'une tristesse intime a plissé le front d'un jeune homme, lorsque ses regards usés par la veille et les pleurs, ont perdu leur éclat , et ses lèvres leurs sourires, qu'il fuit à jamais les cercles d'un
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monde qui ne s'ouvre qu'aux heureux ; dans ces fêtes des soirs tout embaumées de luxe et d'haleines de femmes , il n'y a rien de plus importun que ces faux semblans d'intérêt qui épient le reflet d'une larme, la vibration d'un soupir, la pâleur d'un visage flétri.
La douleur est une religion , la plus sainte de toutes, car elle est celle du Christ. Les larmes en sont le culte , l'isolement en est le sanctuaire.
Vous comprendrez mieux, madame, lorsque vous aurez lu ces pages, comment mon passé se trouve lié à celui de Georges; pourquoi je fuyais le monde , pourquoi je souriais si rarement aux joies de la terre.
Mon cœur est comme une fleur tombée de sa tige avant d'éclore ; il ressemble à ces violettes sans odeur , que le passant
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écrase aa bord d'an sentier', sans les voir...
L'avenir qui préoccupe presque tous les hommes^ fuit autour de moi comme un ruisseau sans nom, dont l'eau, tantôt limpide et tantôt troublée, mouille à peine le sable de sa route... Voilà pourquoi j'ai écrit ces pages !
On me disait, il y a bien longtemps, que la vie est un chemin éclairé par l'espérance, guidant chacun de nous à la recherche du bonheur. J'ai couru comme tant d'autres, sur cette trace phosphorescente, qui n'aboutit qu'à un abîme, dont un pont d'or enchaîne les deux rives. Audelà , sont des régions heureuses , les régions du Ciel; mais on les voit reculer sans cesse, toujours plus loin, à mesure que la course avance.
Où donc est le bonheur?
Qui le sait ? qui pourrait le dire ; aveuglé comme est chacun de nous , par les trompeuses appréciations qu'on se fait des choses !
Pour ma part, j'ai demandé à beaucoup ce qu'exprimait ce mot si doux à prononcer , et nul n'a su me répondre. Il me semble que le mot bonheur signifie ce je ne sais quoi que l'on sent, qui fait du bien au corps par l'àme, et que rien ne saurait expliquer, ni traduire en langage humain.
Faute de définitions satisfaisantes, il faut donc recourir aux réflexions vulgaires. Quelques-unes peuvent se formuler ainsi : ^ "'^ "
« L'espérance est une belle route , mais on ne voit presque jamais où elle aboutit. . .
« Le bonheur est un fruit savoureux.
On voudrait pouvoir le cueillir dans toutes
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les saisons de la vie ; mais il vient rarement à parfaite maturité. La plupart des hommes n'en connaissent que la fleur, qui est le plaisir...
« L'art le pins évidemment nécessaire à Texistence, et celui qu'on sait le moins mettre en pratique, c'est celui d'être heureux. Mais ceux-là même qui l'étudient , apprennent, par expérience, que n'est pas heureux qui veut...
» Ce qui empêche principalement d'être heureux , c'est qu'on veut sans cesse arriver à mieux qu'on n'a... Or le mieux est l'ennemi du bien...
« La classe moyenne de la société est la plus fovorisée du sort ; car le bonheur, comme la vertu, existe entre les extrêmes... »
En cherchant de tous côtés la solution
de l'énigme dont le mot reste caché à la
terre, chacun s'agite dans les coulisses du grand théâtre de la vie; pressé qu'on est d'improviser son rôle sérieux ou bouffon, sur cette scène bizarre , dont la fatalité semble coordonner, les décors, et où la mort vient baisser le rideau, après chaque acte qui passe devant l'éternité.
Et sur cette scène, deux troupes d'acteurs se renouvellent sans cesse ; l'une fait la pièce, l'autre la joue; — et puis les tours et les rôles changent à l'infini.
Et c'est chose, en vérité, fort curieuse , que d'observer, d'un peu loin, les grimaces de ces marionnettes qu'on appelle les peuples , la société, le monde. Avec cette différence, que le mouvement assez uniforme des masses fatiguerait bientôt le spectateur, si quelques drames à deux ne variaient les aspects.
Toutes ces réflexions , comme aussi
nombre d'autres que j'émets à dessein, ne peuvent rien changer à ce qui a été, à ce qui est, à ce qui sera.
Seraient-ce donc des pages écrites en pure perte ?
Je ne le pense point.
Car, si le temps qu'on use à rêver, fait oublier parfois la durée d'une heure, on a gagné beaucoup. L'àme doucement bercée a fait un pas vers le lieu de son repos à venir.
Il y a aussi une sorte de volupté sérieuse et puissante dans le mépris qu'on déverse sur certains préjugés ; et, si l'on se décide à écrire des souvenirs , c'est avec le désir de faire peut-être un peu de bien ; avec l'espoir de raviver en passant le coqrage de quelque àme d'élite , que la lassitude a courbée sur la route avant la fin de son pèlerinage.
En peignant les caractères d'une vie
réelle, tour-à-tour gaie ou triste, radieuse ou décolorée, je n'ai fait que changer les noms des personnages bien connus de quelques-uns des lecteurs que ce livre obtiendra.
La naissance de Georges est le fruit d'un de ces événemens fort ordinaires, mais qui selon qu'on les juge , apparaissent dans notre état de civilisation comme des fautes ou comme des signes de la fatalité qui s'attache à certaines existences, avant même que ces existences aient commencé.
L'histoire du père de Georges a tellement influé sur sa vie, qu'il me parait indispensable de vous la raconter avant d'arriver à la naissance de Georges.
André Walter.
Peut-êlic «>n des temps pins heureux J'ai moi-même à l'aspect des pleur» de riafortune»
Détourné mes regards distraits:
A mon tour aujourd'hui mon malheur importune.
AnDBÉ CHÉixiEn.
La paix de Tilsitt, qui fit cesser la|guerre entre la France et la Prusse, n'avait offert à l'Allemagne qu'un calme de courte durée. L'orage apaisé au nord grondait au midi ; l'Autriche armait secrètement pour venger Austerlilz. Mais Napoléon
reparut à Vienne, en 1809; la bataille de Wagram et le mariage d'une archidu chesse avec l'empereur français, terminèrent la troisième campagne de la grande armée au-delà du Rhin.
La même époque avait vu naître et flnir l'insurrection du Tyrol, dans laquelle figura André, Walter qui fut le père de Georges.
Le Tyrol est un petit pays jeté aux limites du nord et du midi entre de hautes montagnes. Vers le nord, les sapins revêtent ses collines ; ses villes sont peintes, de grands toits de métal couvrent ses édifices, et le génie sombre et recueilli de l'Allemagne se révèle dans ses monumens et ses collections. Ses statues y sont de bronze ou de fer, et nous offrent l'image d'Othon ou de Vitikind. Ses peintures y sont froides et découpées, et c'est la ma-
nière d'Albert Durer qu'elles nous rapp«lent. Vers le midi, l'influence italienne se fait sentir; l'Adige traverse de riches campagnes où croissent la vigne et l'olivier ; sur ses rives s'élèvent des villes avec palais de marbre, entourés de murailles lombardes, dominées par des tours crénelées et par des dômes blancs, pareils à ceux de Venise ; leurs statues rappellent l'art romain, et leurs tableaux les chefsd'œuvre de Técole vénitienne.
Les hommes qui habitent ce pays sont soumis eux-mêmes à ces deux influences ; mais chez eux, ces élémens si divers se sont rapprochés, se sont mêlés avec bonheur, et leur homogénéité donne au caractère tyrolien quelque chose de vraiment original. La fougue italienne est tempérée par le flegme allemand : et un peu de la vivacité lombarde et du laisser-
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aller vénitien, relève la pesanteur et la raideur germanique. Vous ne trouvez chez ces hommes ni vices outrés, ni vertus froides; une candeur vive et passionnée etunebonhommie intelligente composent le fond de leur caractère.
Chez les Tyroliens , comme ^ez les peuples méridionaux, leurs voisins, le sentiment des arts est très développé. Ici tous les habitans d'un village sont sculpteurs, et dans les grossiers simulacres , œuvres de leur patiente imagination, on rfencontre une certaine naïveté qui n'est pas sans charme ; là, toute une vallée est peuplée de musiciens. Qu'une troupe de comédiens ambulans ou de marionnettes vienne à passer, et aussitôt trente de ces virtuoses forment un orchestre que Ton écoute avec plaisir. Ils ont aussi la passion des spectacles et s'abandonnent,
en véritables enfans, aux jouissances et aux illusions de la scène.
André Waller était né à Inspruckdeparens peu fortunés La chétive instruction qu'il avait reçue pouvait à peine lui promettre l'avenir le plus médiocre ; un ami de sa famille, dont la profession était de restaurer les vieux tableaux d'église, voulut lui créer quelques moyens d'existence; et pour donner un but à ses vagues dispositions il parvint, non sans peine, à lui faire apprendre, tant bien que mal, le métier de
barbouilleur qu'il appelait fastueusement son art.
André Walter reçut ses leçons, travailla d'après ses modèles , et apprit bientôt tout ce que son maître était en état de lui enseigner. Cependant l'envie lui vint de voyager pour se perfectionner et pour tenter la fortune- Un beau Jour, il avait
déjà vingt-cinq ans, il se munit du bâton de pèlerin, abandonna secrètement le toit paternel, et dirigea ses pas aventureux vers l'Italie : cette terre classique des arts, comme disait jadis mon professeur d'amplification.
Sur la route il trouva, Dieu aidant et aussi quelque peu le hasard, du travail et des loisirs qu'il sut mettre à profit tour à tour. Tandis qu'il voyageait à petites journées, l'insurrection lyrolieane éclata: André Walter, enfant du pays, ne fit pas grande résistance pour se laisser enrôler, quand les recruteurs vinrent un matin, l'enlever au lit, ainsi que plusieurs autres, dans une modeste chambre d'auberge. Son agilité, son adresse au tir de la carabine, et son intelligence lui valurent en peu de temps un premier grade.
D'abord, on cria victoire : les Bavards
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furent repoussés sur tous les points, et les Français forcés de se retirer du Tyrol Italien. André Walter fut une fois blessé, mais légfèrement. Au mois d'août 1809, on livra sur le mont Isel un combat, dans lequel les troupes du maréchal Jjefèvre éprouvèrent une déroute complète. Le chef des chasseurs tyroliens fut tué dans la mêlée ; André Walter, qui avait fait des prodiges d'intrépidité, fut élu pour le remplacer, par le suffrage unanime de ses compagnons.
Ses succès et sa fortune ne devaient pas durer longtemps. La troupe qu'il commandait, formée d*'un ramassis d'hommes indisciplinés, essuya plusieurs échecs irréparables. André Walter fut pris dans une sanglante escarmouche, et conduit à Botzen. Les autres prisonniers furent relâchés, à l'exception de quelques chefs ;
André resta de ce nombre. Condamnés à mort, sans procédure, par une commission militaire, on les jeta pêle-môle et garrottés sur des charrettes, pour les transporter dans une des communes où l'insurrection s'était manifestée avec le plus d'effervescence. On devait les y fusiller pour l'exemple.
Couchés six par six sur chaque charrette, quelques bottes de mauvaise paille humide ne pouvait les préserver des rigueurs du froid. Les soldats qui les escortaient étendirent sur eux leurs capotes.
On voulait leur garder assez de vie pour le supplice.
Après avoir ainsi marché jusqu'à la chute du jour, ils passèrent la nuit dans une grange. Depuis le moment de leur condamnation, les malheureux captifs n'avaient pas échangé entre eux une seulç
parole. Le même silence régnait encore , à peine ôsait-on se parler à soi-même.
Les larmes d'André Walter coulèrent dans les ténèbres ; les souvenirs de sa ville natale étaient venus l'assaillir en foule. Ses parens qu'il aimait, son vieux maître de peinture s'offrirent à son esprit ; il leur avait écrit une seule fois depuis que durait la guerre ; sans doute, sa lettre s'était perdue, car il n'avait pas reçu de réponse. Et son cœur se brisait à l'idée que ces braves gens apprendraient un jour qu'il avait été fusillé comme un bandit.
Pauvre André ! Le ciel eut pitié de lui. De l'épuisement et des larmes il passa à un doux sommeil. Il fit même un rêve joyeuXjChose étrange en pareille situation. Mais, à son réveil, et avant même qu'il eût repris une idée bien nette de tout ce qui se passait autour de lui, le bruit de
ses fers et de ceux de ses compagnons d'infortune, lui rappela cruellement le sort qui Tattendait.
Les charrettes se remirent en marche.
La matinée était belle; les cimes des montagnes brillaient d'une couleur rosée, et les oiseaux sautillaient sur les chemins blanchis de givre. Le cœur d'André éprouvait une sorte d'ineffable soulagement.
Un des prisonniers du convoi, ouvrier des salines de Hall, élevait sans cesse vers le ciel des regards sombres, comme s'il eût voulu le défier.
Un autre, qui avait travaillé dans une fabrique de draps de la petite ville de Schwatz que les Français avaient dévastée, écorchait à grand'peine quelques mots de français avec un soldat de l'escorte, qui semblait unir un peu de com-
passion au sentiment de son devoir. Il s''agissait entre eux d'argent et d'évasion ; mais le soldat, soit crainte, soit fanatisme de métier, refusa de gagner le prii de la vie du captif.
Un garçon de boutique d'Inspruck affectait une indifférence stoïque, et sifflait de fort mauvaise grâce un air national, quoique malgré l'intensité du froid, on vit la sueur ruisseler sur son front paie.
Ces trois personnages ne pouvaient être d'aucune ressource pour André Walter, ni pour eux-mêmes; et la sympathie qu'il éprouvait pour les deux derniers qui complétaient avec lui la charrette , lui ôtait presque tout courage. L'un d'eux était un montagnard du Tyrol, qui avait laissé dans son village une jeune fille aimée, et qui contemplait avec une douleur muette son dernier souvenir, un ruban
couleur de feu qui ornait son chapeau.
Le second, originaire de la Forêt-Noire, récitait à demi -voix quelques prières, en roulant machinalement entre ses doigts les grains d'un rosaire ; il pleurait sa femme et ses enfans qu'il ne devait plus revoir.
André Walter, témoin de ce triste spectacle, se trouvait alors moins à plaindre; car il n'avait, lui, ni femme, ni enfans, ni fiancée; et pourtant son cœur se serrait, à l'idée de mourir. Le frisson de la fièvre parcourait tous ses membres lorsqu'il regardait ce jour si beau et qu'il songeait à ses vingt-cinq ans. Alors il lui semblait impossible qu'il dût mourir, et il se serait cru abusé par un rêve, s'il n'eût trop réellement distingué autour de lui des visages décolorés, et sur les chemins, des paysans effarés, qui manifestaient par des
gestes la pitié que leur inspirait le sort réservé à leurs compatriotes. Il entendit aussi un de ses compagnons de route dire à demi voix à ses voisins : — Nous allons arriver dans un pays qui produit d'excellent vin. J'ai encore un florin, faisons, si vous le voulez, bourse commune j et, demain au soir, quand nous serons reposés, nous en achèterons quelques mesures
— Oublies-tu donc, pauvre ami, lui répondit un autre, avec un sourire amer, que nous avons à peine un jour à reposer dans ce monde ; et que demain matin il faudra mourir?....
— Mourir !.... S'écrièrent-ils tous ensemble, avec angoisse; et ils laissèrent reloïnber leurs tètes sur leurs poitrines,
La seconde charrette n'était ni moins triste ni moins silencieuse; sur la troisième, plusieurs essayèrent de s'étourdir,
nS LA COUPE DE CORAIL.
mais vainement : ils ne purent arriver jusqu'à l'oubli.
C'est ainsi qu'ils entrèrent , vers le soir, au milieu d'une sombre et muette terreur, dans la petite bourgade qui devait leur servir de tombeau. L'Adige y précipitait ses flots rapides ; et, non loin de réglise, la maison de ville, où ils allaient être déposés, s'élevait sur les bords du fleuve.
Le peuple accourut en foule pour voir les prisonniers 5 quelques-uns leur donnèrent des signes d'intérêt et de compassion ; mais l'escorte, en petit nombre, et qui redoutait les sympathies des habitans, repoussa tous ceux qui tentèrent de s'approcher. Un prêtre même, qui demanda à être introduit au nom de son pieux ministère, ne fut pas admis.
Le coaitndîidant militaire du bourg vint
les inspecter et les compter ; il fit apporter du pain, du vin et quelques fromages, puis il se retira. Une lanterne fut accrochée à la voûte de la salle-basse qui servait de prison ; deux sentinelles se tenaient à la porte ; le chef d'escorte prévint les prisonniers de se tenir prêts pour le lendemain, à dix heures; puis ces malheureux restèrent seuls, livrés aux réflexions qu'inspirait l'aspect de cette salle lugubre, dans laquelle il n'y avait d'autre meuble qu'un banc boiteux et un poêle de fonte. Il est à peine croyable qu'en pareille situation , l'appétit pût conserver ses droits 5 mais il n'en fut pas moins vrai que les prisonniers dévorèrent avidement leurs chétives provisions. Enfin, après avoir causé quelque temps, et maudit eurs ennemis, ils essayèrent de dormir.
André Walier se mit à prier tout bas
pour les objets de son affection ; puis il s'étendit comme les autres sur le pavé humide.
La fanterne projetait une clarté douteuse ; le vend du nord soufflait au- dehors par raffales. André sentit le désir de pouvoir encore une fois rafraîchir au grand air ses lèvres desséchées. Dans son assoupissement, il agita ses mains chargées de chaînes : son voisin se réveilla en sursaut ; ~ Eh quoi ! frère, s'écria-t-il, est-ce donc déjà 1 heure ?..,.
Ces mots furent entendus ; les sentinelles prêtaient l'oreille. André répondit à leurs questions en prétextant une indisposition douloureuse. Le chef de l'escorte averti, consentit avec humanité à le faire détacher pour quelques instans de la chaîne commune : il le confia à la surveil-
lance d'un soldat, pour qu'il pût respirer au-dehors un peu d'air pur.
Lorsque la porte de la salle-basse se referma sur André Walter, il était loin de soupçonner qu'elle ne devait plus se rouvrir pour lui , et qu'il se séparait de ses camarades pour ne jamais les revoir.
Il suivit avec son gardien un passage étroit qui serpentait derrière la maison de ville. Ce passage, ouvert à son extrémité, aboutissait au fleuve, dont les eaux bouillonnaient au-dessous à une grande profondeur. Un factionnaire gardait l'entrée du passage, où une mauvaise lampe éclairait à peine les pas d'André qui marchait aussi lentement que possible, en feignant de souffrir , pour prolonger ce moment de fugitive liberté, et de la fraîcheur de la nuit qui calmait un peu r>a tête brûlante.
Son gardien s'arrêta près de l'autre soldat 5 et tous deux, sûrs de leur prisonnier, ils se mirent à causer et à rire.
En ce moment, au bout du passage, André Walter mesurait la hauteur qui le séparait de- rA<iige.
Tout à coup , une forte pensée le ranime : mieux vaut périr libre cette nuit, que de subir une longue agonie jusqu'au supplice du lendemain.
André s'élance , rapide comme l'éclair, dans le go«ffre béant qui tourbillonne, et qui referme sur lui sa voûte d'écume.