LE FROID, LA FAIM ET LA PFUR
El cet homme si couraiçe.ix tremblait en ce moment, et prenait offrol de tout : du bruit dv l'eau tombant entre le» rochers, du f : oissrment diS broussaillei» et des iiaule:> beibes
qu'agitait le vent.
Ch. Romby.
En reprenant ses sens, André se trouve poussé par un courant sur un rocher, à quelques toises de la maison de ville. L'amour de la vie a repris en lui toute son énergie; mais le bruit des eaux a indiqué )e lieu de sa chute aux soldats.
184 LA COUPE Dti CORAIL.
André lutte de toutes ses forces contre le courant qui le ramène au pied de la maison de \ille. Des coups de fusil lonnentsursa tête; des torches s'agitent dans le passage; des paysansattirés parle bruit, se rassemblent, des juremens français et italiens, des hurlemens de chiens frappent de loin roreille du fugitif, et bientôt le clapotage d'un bateau qu'on détache de la rive ajoute à ses angoisses^ •
Par un dernier effort, il se cramponne à des branches de sauie, et gra^i sant le bord de l'Adige, il retombe épuisé de lassitude derrière des broussailles. Mais la Providence a semblé le protéger. Les soldats se découragent d'une vaine recherche, ils se disent que le prisonnier s'est noyé dans sa chute. La barque s'éloigne, et le bruit avec elle. André s'évanouit de faiblesse et d'émotion.
Quand il revint à lui , l'air froid du matin , et le givre qui tombait en abondance l'avaient glacé. Il faisait encore obscur, parce qu'un épais brouillard s'étendait sur le fleuve.
André se lève en frissonnant, et disant du fond de son cœur un adieu tacite à ses camarades , il fait pieusement un signe de croix , et s'enfonce dans les bois qui bordent la rive.
Parvenu dans un fourre , où il trouve un peu d'abri contre la neige, 1 infortuné cherche à s'orienter. Il ignore s'il foule aux pieds une terre amie ou neutre ; il se rappelle seulement que la Suisse est au couchant; et, dans l'espoir que ce pays de la liberté le protégera, il se met en marche du côté de l'ouest.
La nature du sol ne lui était guère favorable ; c'étaient partout des fossés, des
marécages et des broussailles épineuses; aussi, malgré toute son ardeur, il ne put franchir, le premierjour, qu'un espace très borné. N'ayant pu trouver aucun aliment, il se réfugia , pendant la nuit , sous quelques pins rabougris , éteignit avec de la neige la soif qui le dévorait, et se livra au sommeil à tout hasard, au risque d'être gelé, si le froid augmentait d'intensité. Il s'éveilla tard , et tout engourdi. Mais une belle matinée s'annonçait, et le soleil levant répandait une douce chaleur. André se mit à courir . pour se ranimer. Arrivé dans une grande clairière , au bord d'un ruisseau, où il se pencha pour se désaltérer, il aperçut, avec effroi, son visage pâle et amaigri, ses vètemens en lambeaux , qui lui donnaient l'air d'un échappé de quelque maison de force. 11 comprit, qu'en pareil état, il ne pouvait,
sans danger, s'exposer aux regards ; et il fitde nouveaux efforts pour se traîner dans les fossés qui coupaient le terrain , en allant toujours vers le couchant.
La montée devenait plus rapide ; on voyait çà et là quelques métairies , mais André les fuyait ; sa faim n'avait pas encore atteint ce degré qui fait tout braver.
Ce jour-là , malgré sa lassitude, il fit beaucoup de chemin, et se trouva dans une contrée où l'aspect des habitations et le costume des habitans qu'il aperçut de loin, différaient entièrement de ce qu'iï avait vu de l'autre côté de l'Adige. Cependant, ses forces touchaient à leur terme ; à chaque moment, il lui fallait s'arrêter.
Il perdit un de ses souliers dans un chemin creux , rempli de vase et de neige.
Le jour commençait à décliner : il se
blottit dans un creux de rocher , pour y chercher un nouvel abri contre une nuit plus triste que les précédentes. Soudain , plusieurs voix humaines, le bruit le plus redoutable pour un fugitif , se fit entendre tout près de lui.
Deux paysans, au visage sinistre, couverts de haillons, et la carabine sur l'épaule , se tenaient à quelque distance.
André prêta Toreille en frissonnant. Hélas! ce n'était point Tallemand qu'il entendit, mais un patois sauvage. Tout ce qu'il put deviner , c'est qu'il se trouvait dans les montagnes du Tyrol-Italien.
Le désespoir le poussa plus loin, toujours plus loin ; et la faim devenue intolérable , lui ôta toute prudence. 11 en était venu à ce point qu'il redoutait moins un coup de fusil que de périr d'inanition dans çç désert. Manger! manger encore une
fois! tel était le dernier bonheur qu'il enviât.
Il se mit tout à coup à rechercher les lieux habités, avec autant d'impatience qu'il avait mis de soin à les éviter.
—Du pain ! du pain î s'écriait-il en pleurant, et puis, la mort après, si c'est la volonté de Dieu !
Cependant, le chemin devint si âpre , qu'il ne pouvait presque plus avancer. Un seul être vivant se montra sur la crête d'un rocher. C'était un enfant qui chassait devant lui quelques moutons. André pensa qu'il devait y avoir une route de ce côté.
Après avoir gravi le roc avec une extrême difficulté, il n'aperçât aucun chemin ; mais un sol glacé couvert de mousse, et rempli de crevasses; et à quelque dislance, un bois de sapins. Un espace couvert de neige l'en séparait. Son œil
fatigué n'y put reconnaître qu'une tache sombre d'une assez grande étendue. Il s'imagina voir un lac , distinguer l'oscillation des vagues, entendre leur murmure. Après avoir sacrifié quelques minutes à celte illusion des sens qu'il prenait pour la réalité, il se décida à finir sa misère en se précipitant dans cet abîme. Il essaya machinalement de lier autour de lui quelques pierres assez pesantes , qui se trouvaient à sa portée , afin d'être plus sûr de périr dans les eaux; en se traînant sur la neige, il fut encore surpris par la nuit.
Cependant, malgré sa faiblesse, il reconnut que ce lac supposé , changeait de forme à son approche; au lieu d'une nappe d'eau, il distingua un comble, puis un toit ; enfin , toute une maison, avec une grange et des jardins bordés de palissades.
Une faible lumière s'échappait par les fissures des contre-vents.
— 11 y a donc là des hommes I . . . s'écria André, en jetant au ciel un regard de douloureuse reconnaissance. — Et il s'efforça d'appeler du secours, parce que dans l'état d'épuisement auquel il était réduit, il ne lui était plus possible de se mouvoir sans assistance.
Une fenêtre s'ouvre.
Un homme armé d'un fusil , couche en joue André Walter. Il va tirer
André lui jette , à la hâte , tous les mots allemands, ou de mauvais Italien, qu'il peut articuler. Le paysan rassuré , sort de chez lui ; tous deux ont d'abord beaucoup de peine à se comprendre : l'Italien du paysan est encore plus défiguré que celui qu'on parle à Inspruck. Mais enfin, André finitpar se faire comprendre;il ne demande
qu'un asile et un peu de pain , en attendant qu'on le livre aux Français , si son hôte est un ennemi.
Au nom des Français, le paysan murmure des paroles de haine et de menaces qui rassurent déjà le fugitif, en lui apprenant qu'il est arrivé sur les terres des Grisons , dans un pays libre , dans un canton de la Suisse. Tous lessecours lui sont prodigués dans la chaumière du paysan. Après huit jours de repos, André a recouvré ses forces.
Et avec ses forces, reviennent les idées belliqueuses; André Walter se souvient de sa patrie. 11 a des malheurs à venger; son sang bouillonne. Ce n'est plus le pauvre peintre d'inspruck, c'est un jeune chef d'insurgés qui se grandit ets'enthousiasme de tout le romanesque de sa situation. Son hôte fait de vains efforts pour l'engager à
ne pas courir la chance de nouveaux périls. André va repartir.
Il se fabrique un manteau grossier avec des peaux de mouton, assujettit à ses pieds des sandales de bois , et se met en route. Un des enfans du bon paysan le guide à plusieurs lieues , et ne le quitte qu'après lui avoir indiqué de son mieux la route la plus sûre pour gagner les rochers du Vorarlberg.
André, suivant les conseils du paysan , joue le rôle de mendiant muet, pour éviter le danger d'être observé ou reconnu.
Dans un gros bourg qu'il traversa, une boulangère lui donna un sou italien, en le chargeant de réciter trois rosaires pour son enfant malade.
Un peu plus loin, un homme d'une vaste corpulence , qu'à son costume il reconnut avec inquiétude pour un employé
de la police, lui jeta dédaigneusement quelque menue monnaie, avec défense de mendier plus loin.
Le soir, il arriva dans une petite auberge, étala son numéraire, et demanda par signes à coucher sur la paille. L'hôtesse, femme jeune encore, et compatissante, séduite aussi peut-être par la physionomie intéressante de Walter, malgré son triste costume, accéda à sa demande muette, tandis que son mari, espèce de rustre méfiant, voulait le jeter à la porte. Tous deux s'exprimaient en allemand.
André eût bien voulu traiter l'un comme il le méritait, et rendre grâce à l'autre 5 mais c'eût été de sa part, dans les circonstances actuelles, une grave imprudence j André n'écouta fort heureusement que l'instinct de sa propre sûreté. Il se tut.
La femme de Taubergiste lui donna de la soupe et du pain blanc. Le mari, toujours grondant, sortit de fort mauvaise humeur. Sa femme ne parut point s'en soucier.
Tout-à-coup, celle-ci s'approcha de la cheminée, dans laquelle bouillait, suspendue à la crémaillère, une énorme marmite de fonte remplie d'excellente saûerkraiit, si bien accommodée avec du lard, des graines de genièvre et des saucisses allemandes, que le fumet délicieux qui s'en exhalait, aiguisait l'appétit des assistans , dont tous les regards étaient tournés vers la cheminée.
— Monsieur, di-t-elle à un homme de moyenne taille , enveloppé d'un ample manteau de drap vert, et dont le visage très brun, gartii d'épaisses moustaches, était caché à demi par un vaste chapeau
de feutre à grands bords, rabattu sur ses yeux; — Monsieur, si vous vouliez faire une bien bonne action, vous permettriez à ce pauvre diable (l'hôtesse du doigt montrait André) de vous suivre demain matin. Ce jeune homme est muet, comme vous voyez, il n'a point d'argent; le temps est bien rude , les chemins sont affreux j souffrez qu'il se place derrière votre voiture ; vous irez tout aussi grand train , et ce malheureux vous devra de ne pas mourir d'épuisement sur la route.
L'homme au manteau vert jeta sur André un regard scrutateur; celui-ci adressait à la bonne hôtesse tous les signes qu'il s'efforçait d'imaginer pour prouver sa gratitude.
— Il faut avouer, répondit-il, que votre protégé ne se recommande guère de luimême , au premier aspect ; pendant la
guerre, iî n'est pas prudent de se chargée d'une espèce de mendiant qu'on ne connaît pas. Cependant , pour ne pas refuser une aimable petite femme qui prie de si bonne grâce, je veux bien lui permettre de s'asseoir sur la planche de derrière de ma berline. Mes cavaliers auront l'œil sur lui , et s'il se montre gênant , il n'ira pas loin.
André Walter recommença ses gestes pour exprimer à son étrange bienfaiteur tous ses remercîmens.
Au point du jour, l'homme au manteau vert \int l'éveiller lui-même dans l'écurie où la bonne hôtesse lui avait fait faire un lit passable avec de la paille fraîche.
— Allons! jeune homme, debout! on attèle les chevaux; venez avaler un coup d'eau-de-vie avant le départ ; et Dieu veuille que nous soyons bons amis.
La toilette d'André fut vite faite. Il secona la paille mêlée à ses cheveux, lava son visage à l'auge du puits, et courut s'installer à son poste derrière la berline.
On trotta d'abord sur d'assez mauvais terrains, au milieu de la brume du matin.
Lorsqu'on fut à quelque distance du bourg, l'homme au manteau vert, qui conduisait lui-même sa berline, se retourna, et regarda André quelque temps , avec une singulière attention, en avançant toujours.
— Eh! l'ami! cria-t-il. comment vous trouvez -vous là-bas?
André essaya encore son langage de signes, pour témoigner le plaisir que lui causait sa situation, qui , à vrai dire, n'était pas des plus confortables. MU»
Ses gestes embarrassés trahirent malgré M son inexpérience (U muet.
— Tons les diables de l'enfer, poursuivit l'inconnu , ne me persuaderaient pas que vous n'avez point d'autre langage!
Je parierais ma tète que vous n'êtes pas plus muet que moi! J'ai d'ailleurs ouï dire plus d'une fois que les violentes émotions sont un remède infaillible pour guérir ce genre d'infirmité. Or donc, jeune homme, vous allez parler, ou je vous casse la tête !
Disant cela, l'homme au manteau vert avait ralenti la course de la berline, et il couchait en joue André Walter avec un pistolet à deux coups
Celui-ci comprit que l'occasion ne valait rien pour se montrer audacieux et obstiné. Ne sachant à qui il avait affaire , il se crut perdu , et voulut seulement mourir avec fierté.
lli« iairisa glle^ôr de la planche étroite
sur laquelle il était assis; les deux cavaliers qui suivaient la berline lui barrèrent le chemin en faisant cabrer leurs chevaux ; mais André ne cherchait pas à fuir; il n'en avait ni la force, ni la possibilité.
La berline venait de s'arrêter. Le maudit pistolet menaçait toujours sa poitrine; il croisa ses bras en criant à l'homme au manteau vert : tom»i^
— Eh bien! qu'attendez -vous donc?
tuez-moi , car je suis André Walter, officier des chasseurs -tyroliens, prisonnier des Français ; échappé de leurs mains par miracle pour être , un peu plus tard , assassiné sur un grand chemin, par je ne
sais qui!
Il n'avait pas achevé , que l'homme de la berline et les deux cavaliers , mettant pied à terre , l'embrassaient étroitement. Ces trois hommes étaient Schill, Hofer^
et Spekbacher, les principaux chefs de l'insurrection du Tyrol. André Walter ne les avait jamais vus ; mais ils avaient, eux, entendu parler de la courageuse conduite d'André Walter , du malheureux sort qu'il avait dû subir ; ce fut donc avec des transports d'ineffable joie qu'ils le découvrirent sous son costume de mendiant.
La route , en cet endroit , était bordée de grands bois ; les voyageurs s'enfoncèrent dans le fourré , pour donner à André Walter un habillement plus convenable , et bientôt revêtu de l'uniforme des volontaires de Schill , il prit place dans la berline avec les cavaliers qui se rapprochèrent pour écouter les détails de son évasion.
Deux jours après , les quatre compagnons avient vendu chevaux et berline, et rejoint les bandes d'insurgés qui luttaient en dé-
sespérés contre l'invasion , et qui trouvaient, après chaque succès ou chaque revers 5 un poste nouveau à défendre , ou une retraite connue d'eux seuls, dans les montagnes du Vorarlberg.
mrr- 9m< .... ■
DANS DES MONTA G^TeS.
I^^^^l t «i,--^., Frères , an ciel une dernière prière !
^^^^^ et puis, le sabre au poing, jetons-nous
■^|MM|«| dans la mêlée: frayons-nous en braves
une route sur un monceau de cada-
(Général dlEBMOLOFF.
Un cri de vengeance et de guerre avait retenti dans tous les hameaux du Tyrol.
A la nouvelle des ravages de l'armée française, tous les cœurs s'étaient exaltés, Jous les bras s'étaient armés ; on s'était élAncé dOR» Im clochera, et toute la popii-
lation avait répondu au premier coup de tocsin. Mais il manquait à ces hommes un point de ralliement et un chef capable de diriger leurs forces.
L'arrivée de Schill fut saluée de vives acclamations ^ l'espoir se ralluma dans toutes les âmes. Les hommes influens de chaque village s'assemblèrent, et l'on convint de se réunir autour du bourg d'isel ; le point le plus propre à servir de centre d'action, et assez éloigné des troupes françaises, pour qu'un rassemblement, en état de résister , pût y être organisé avant leur arrivée.
Bientôt, des groupes nombreux d'hommes , de femmes et d'enfans , après avoir enterré ce qu'ils avaient de plus précieux, se jetèrent dans les chemins creux qui sillonnent le pays. Ils avaient dit adieu à leurs foyers , à leurs vieilles églises , aux
tombeaux de leurs pères , pour venir, résignés à la volonté de Dieu, s'ensevelir sous les ruines de leur indépendance.
Non loin d'Isel , s'élevait un petit manoir, fortifié par sa position naturelle plutôt que par l'art.
Là , vivait dans un isolement presque absolu , une vieille chanoinesse d'un des premiers chapitres de l'Allemagne , avec sanièceAloyse, jeune orpheline de dix-huit ans, qui n'avait pour avenir, qu'un nom sans patrimoine, et la perspective d'un cloître; car c'était l'usage parmi les familles nobles d'Allemagne , de préférer l'obscurité monastique à une riche mésalliance.
La chanoinesse de Géroldsau , étant le personnage le pluséminent de la contrée, son château fut choisi pour être le rendezvous ordinaire des chefs de l'insurrection, qui se réunissaient fréquemment en con-
seil de guerre. La vue de tant d'hommes décidés à vaincre, tira, comme par magie , la vieille dame de son existence monotone. Elle fit célébrer une messe solennelle en plein air, à laquelle elle assista, en compagnie de sa nièce ; après quoi , toutes deux montèrent à cheval; la chanoinesse , après avoir parcouru les rangs des paysans, leur adressa une allocution plus chaleureuse qu'on n'eût dû l'attendre de son sexe et de son âge avancé. Elle était vraiment admirable à voir, avec sa belle nièce; on eût dit une châtelaine des temps féodaux.
Après cette revue, d'innombrables tirailleurs se mirent en route. Les uns se dispersèrent le long des haies ; d'autres sur |e penchant des ravins; les moins agiles s'agenouillèrent derrière les fossés, ou s'accolèrent aux arbres.
Lorsque Tennemi parut , un feu meurtrier s'engagea de tous côtés. La lutte fut longue j le terrain disputé au prix du sang ; les deux partis combattaient avec un égal acharnement , les uns pour attaquer, ceuxci pour se défendre ; rien ne pouvait faire présager l'issue d'une guerre périlleuse , à travers un pays où le nombre de sold^(§ ne faisait que multiplier les pertes.
Les chefs Tyroliens résolurent d'en finir par un coup de main. Schill fit en vain tous ses efforts pour engager les dames de Géroldsau à s'éloigner du théâtre de tant de périls; car ces deux nobles femmes avaient suivi la réserve des paysans commandée par André Walter. Elles voulaient, avec un sublime courage , prodiguer elles-mêmes des soins aux blessés.
La fusillade redoublait de proche en proche; les paysans privés d'artillerie tom-
208 LA COUPE DE COR AI t.
baient écrasés par la mitraille ; le désordre se mit parmi eux , ils prirent la fuite , abandonnant leurs armes , sourds à la voix des chefs dont les menaces et les prières devenaient impuissantes.
Alors une généreuse exaltation s'empare de la belle Aloyse de Géroldsau. Cédant à un élan spontané , elle pousse son cheval au milieu des fuyards, les rallie, et les jette sur l'ennemi. Cette action, d'une audace presque incroyable, arrêta quelques momens les Français, et protégea la retraite des insurgés.
André Walter, qu'une providence manifeste semblait garantir de l'atteinte des balles, admira l'héroïsme de l'orpheline, et lorsqu'il fallut céder au nombre, et se replier dans les montagnes, il ne put s'occuper que du salut d'Aloyse; et il ne la quitta qu'après l'avoir mise en lieu de sûreté.
A la nuit close, un homme qui portait le costume pittoresque des chasseurs Tyroliens , se glissant dans l'ombre des chemins creux, parvint jusqu'au lieu du combat, dépouilla un soldat français étendu mort dans un fossé, se revêtit de son uni-
forme, et, à la faveur de ce déguisement, réussit à s'introduire dans les bivouacs français qu'éclairaient au loin d'énormes pins embrasés.
Cet homme était un espion. Mais Fritz n'était pas un espion ordinaire. Fritz méprisait l'or, et ne recevait de ceux qui l'employaient, que la somme nécessaire à ses services. Ilétait espion par vengeance.
Fritz était né pauvre ; on ne connaissait point sa famille ; il avait grandi misérable et délaissé : les privations et le mépris avaient aigri son caractère. Un jour il osa , lui sans autre bien que le travail de ses bras, il osa aimer la fille d'un riche fermier , et la demander en mariage.
Le père lui rit au nez , ce qui arrive tonjours en pareil cas, et le jeta hors de chez lui, comme un va-nu-pieds.
Fritz, irrité de cet affront, Fritz qui
LA COtTPB DE CORAIL. 211
avait l'âme fière , couva longtemps sa rancune impuissante. Lorsque l'insurrection éclata, il disparut d'ïsel, courut aux avantpostes ennemis, et vint proposer au général français, de guider ses soldats à travers les sentiers périlleux du Voralberg. Mais la fatalité ne servit que trop bien sa vengeance.
Les Français brûlèrent le village qu'habitaitleseul être qu'il eût jamais aimé. La *pauvre jeune fille périt dans ce désastre.
Alors, Fritzrésolutdese venger des deux partis; il se fit une affreuse joie de les livrer tour à tour les uns aux autres , par des trahisons successives , qu'il avait l'art de combiner sans se compromettre luimême.
Souvent sa conscience se révoltait ; superstitieux comme tous les paysans sans instruction, il se croyait le jouet d'un
sortilège. Effrayé des effets de sa haine , et du mal qu'il produisait, il pensait céder à une invincible destinée qui ne se détournerait de lui, que lorsqu'il plairait à Dieu.
Fritz , à cette époque, servait les Français ; il venait en secret , cette nuit-là même, leur apprendre la détresse des Tyroliens, leur dire que la discorde se mettait parmi les chefs, et que les munitions allaient manquer.
Mais, avant de se présenter au général , il alla trouver d'abord un nommé Samuel , qui tenait au camp une espèce de cantine. Cet homme était un misérable juif sans aveu, vivotant de pillage et d'usure , et faisant aussi , mais au poids de l'or, le métier d'espion. Comme il parlait le français, l'allemand et l'italien , c'était l'interprète que Fritz employait à l'occasion.
Li COUPE DF, CORAIL. 213
Tandis que ces hommes s'entretenaient tous deux, un soldat, à moitié ivre, s'approcha du cantinier.
— Dis donc, lui cria-t-il d'une voix enrouée , dis donc , bijoutier de la mort ! c'est avec moi que tu vas faire un fameux marché. Je viens de retrouver au fond de mon sac, ces brimborions-là.
Voyons ! pèse-les dansle creux de ta main : combien en donnes-tu ? Sois bon enfant : tu sais que je suis une pratique.
Et il présentait à Samuel , suspendus à un ruban de velours noir . une petite croix d'or , et un cœur de même métal.
Fritz regarda ces objets et pâlit.
11 venait de reconnaître les bijoux que portait aux jours de fêtes, la femme qu'il avait aimée. Ses dents claquèrent , mais il se contint.
— J achète cela, dit-il au soldat, errlui
214 LA COUPE DE CORA-îL.
jetant de l'argent, et arrachant de ses mains les bijoux qu'il cacha dans son sein, avec autant de précipitation que s'il eût craint qu'on les lui reprît.
Cet incident avait changé tout-à-coup ses dispositions. Il s'en alla du camp quelques momens après, sans achever ses confidences à Samuel , sans vouloir se présenter au générai français.
Il retrouva sur son chemin le soldat ivre qui chantait. Un coup de poignard le fit taire , et vengea la pauvre fille qu'il avait sans douté dépouillée.
Quelques heures après , les Tyroliens, avertis parFritz , apprennent que les^Français se reposent comme des gens qui n'ont plus rien à redouter des vaincus ; ils se rassemblent sans tumulte , viennent à l'improviste fondre sur les bivouacs endormis, et taillent en pièces tout ce qui
veut résister. Le reste , croyant céder à des forces nombreuses , se retire en désordre.
Les Tyroliens, dans cette surprise , n'avaient pas perdu un seul homme ; mais André Walter qui les conduisait, fut blessé grièvement.
Us n'osèrent poursuivre l'ennemi dans l'obscurité; d'ailleurs, leur inexpérience de la guerre supposait qu'une colonne battue était une colonne détruite. Us revinrent donc prendre position autour des murs de Géroldsau, ramenant quelques blessés et quelques prisonniers.
André Walter fut déposé au château.
Les nobles dames . dans ces circonstances critiques, faisaient de leur habitation, un petit hôpital. La secrète sympathie dont Aloyse ne pouvait se défendre pour André , jointe ai|x sojns que réclamait l'état du
blessé, rapprochèrent à leur insu , les deux jeunes gens; ils s'aimèrent bientôt, mais instinctivement, et sans qu'ils se l'avouassent à eux-mêmes; André Walter surtout n'eût jamais osé accueillir une pareille pensée , car Aloyse était une jeune fille noble , pour laquelle sa tante ne souffrirait jamais une alliance dénuée de titres et de fortune ; et lui , le pauvre André , n'avait d'avenir et de trésor que sa bravoure.
Souvent il réfléchissait à l'insuffisance des moyens de défense qui restaient aux Tyroliens ; il parlait avec amertume à Âîoyse des dangers qui menaçaient , à Géroldsau, sa liberté et peut-être sa vie; il la suppliait avec exaltation de partir avec sa tante , pour essayer de traverser, sous sa protection , l'armée ennemie; elles pourraient toutes deux alors se retirer à
Vienne, ou dans quelqu'autre ville, à l'abri des horreurs de la guerre; tandis que lui, pauvrechef obscur de pauvres paysans, chercherait parmi les hasards des champs de bataille, quelque rayon de gloire pour s'ennoblir, ou une balle qui mît un terme à son existence sans espoir de bonheur.
Aloyse l'écoutait avec émotion, elle se reprochaitles mouvemens de son cœur , et n'osait, ni se défendre d'aimer Walter qui était si brave etjsi beau, ni confier ses sentimens secrets à sa tante dont la froide sévérité l'effrayait.
Cependant, des bruits sinistres annonçaient à chaque instant, que les colonnes françaises venaient venger leur échec.
Aloyse voyait avec frayeur approcher le moment où il faudrait perdre de vue André Walter , peut-être pour ne plus le retrouver en ce monde.
Un soir , des cris d'alarme se font entendre autour d'isel. Des paysans éperdus , que les éclaireurs ennemis poursuivent, annoncent le danger.
Schill donne des ordres de tous côtés.
Un piquet de chasseurs enlève de Géroldsau, la chanoinesse et sa nièce, et les entraîne à cheval à travers les montagnes, loin des combats nouveaux qui s'apprêtent.
Les Tyroliens ont juré cette fois de périr, s'il le faut, jusqu'au dernier. Une petite troupe emmène les blessés du château, et se replie avec eux au fond des montagnes. Les autres, formant un long cordon de tirailleurs, doivent tomber, à la faveur des ténèbres , sur le flanc des assaillans.
Mais cette résistance si bien combinée fut encore inutile. Le nombre et la tactique prévalurent sur le courage,
Les Français envahirent le bourg d'Isel, et le livrèrent aux flammes , pour qu'il ne servît plus, derrière eux, à rallier les vaincus.
Le temps était sec , le ciel étoile ; le vent portait aux fugitifs du Vorarlberg le bruit de la crépitation des flammes , mêlé à celui des poutres qui croulaient à travers les rouges clartés de l'incendie éclairant au loin la vallée.
Le tocsin des clochers de tous les villages d'alentour, formait une lamentable harmonie, interrompue par des coups de feu qui se perdirent peu à peu dans le lointain.
André Walter, guéri de ses blessures, obtint plus tard du service dans Farinée autrichienne. Sa belle conduite lui valut l'estime des chefs et un grade honorable.
Aloyse et la dame de Géroldsau avaient cherché un asiie à Vienne, où d'hooorar
bles familles s'étaient empressées de les accueillir.
Mais ni Tagitation des voyages, ni la nouveauté des objets, ni les distractions d'une vie occupée ne purent effacer le souvenir d'André du cœur de la jeune fille. Ce souvenir de quelques jours seulement, lui paraissait comme un songe à la fois terrible et doux , qui avait laissé dans son esprit des traces profondes.
Quant à André Walter, quel avenir pouvait espérer son amour ? Et qu'.était-ce, alors, que l'avenir? qui osait l'envisager de sang-froid, pour y marquer sa place, quand la vie du soldat n'avait pas de lendemain?....
Et cependant , à travers les vicissitudes de sa vie, André Walter gardait aussi avec un amour intime et profond, la pensée d'Aloyse.
l'oisbau de passage.
Dans chaqne pays , l'amour a pris un caractère natiooal ; eu Turquie, c'est un commerce; en Angleterre, un sentiment ; en Espagne , une religion ; en Allemagne, un devoir; en Italie , une vengeance ; en Russie , un glaçon ; en France , un jeu de ruse et de hasard.
£. AUOIZB.
Fort peu de mois après ces événemens, le capitaine André Walter , souffrant des suites de ses blessures, s'était vu forcé de solliciter un congé , pour donner à sa santé des soins qu'elle réclamait impérieusement.
A ses douleurs physiques se joignait aussi une angoisse morale que rien ne pouvait adoucir, depuis qu'il ignorait le sort de la jeune fille dont la réserve ne lui avait point permis d'espérances.
Des médecins lui conseillèrent les eaux de Plombières. Il se décida à venir passer en France quelques mois.
Plombières est un bourg de Lorraine.
André Walter y fit connaissance d'une famille qui habitait ordinairement la petite ville de Remiremont, à deux lieues de là. Cette famille était celle d'un garde général des eaux et forêts.
Jérôme Fauvel, le père, était un homme de haute taille , maigre et sec , âgé d'environ quarante-huit à cinquante ans.
Il était assez peu communicatif, et beaucoup plus assidu aux stations de la bou-
teille qu'aux devoirs de sa place, qu'il remplissait d'ailleurs avec rigueur; ses actes souvent arbitraires et déraisonnables accusaient son ivresse fréquente, et mécontentaient jusqu'à l'exaspération ses subordonnés. Aussi les gardes-forestiers et les braconniers des environs, au lieu d'être ennemis entre eux, s'étaient-ils tacitement réunis pour le détester d'un commun accord. Le service allait fort mal, et les délits se multipliaient; et quand les plaintes arrivaient à M. Jérôme Fauvel, il jurait comme undamné, griffonnait des procès-verbaux, mais n'osaitguère s'aventurer dans la montagne à la poursuite des délinquans, dont il redoutait à bon droit quelque mauvais tour.
Marguerite , sa femme , était ce qu'on peut appeler une excellente femme pour un terrier de province; ménagère actfve,
économe, elle joignait à ces rares qualités celles de recevoir, sans se plaindre, les bourrades que son époux lui épargnait rarement j et d'aider à le mettre au lit, quand il s'était grisé outre mesure, au coin de son feu ; car Jérôme Fauvel buvait toujours seul, pour ne pas, disait-il, se compromettre avec ses administrés; mais en réalité, de peur de payer de sa personne les griefs qu'il savait être accumulés contre lui , et dont toutes les guinguettes du pays retentissaient.
Jérôme et Marguerite avaient trois enfans; deux fils, Charles et Philippe, dont la conscription s'était emparée dès qu'ils avaient été en âge de porter un fusil ; et une fille, Georgette, dont les dixsept ans, les cheveux noirs, les yeux mutins, les dents éblouissantes et la taille délicieuse faisaient mourir de jalousie
ses rivales de beauté; par toutes se disputaient l'honneur de devenir dames le plus tôt possible, en acceptant pour époux, faute de mieux, les jeunes gens que la conscription avait dédaignés, comme impropres aux périlleuses fatigues de la gloire.
L'été touchait à sa fin , lorsque André Walter arriva à Plombières. La vue de Georgette ne lui inspira point d'amour:
il avait le cœur plein d'Aloyse ; mais la beauté de la jeune française produisit sur lui une impression dont il ne chercha pas à se défendre.
La venue inattendue d'un étranger aux eaux peu fréquentées de Plombières fit événement. Puis on n'en parla plus, car il vivait retiré.
Dans une de ses promenades solitaires , à quelque distance de la maison des bains, il trouva, certain soir, l'occasion d'inter-
venir dans une querelle où Jérôn^e Fauvel se voyait en péril imminent de laisser ses membres ou sa vie. André Walter, doué d'une force musculaire remarquable , désarma rapidement un des assaillans, et parvint à tirer le garde général de ce mauvais pas.
Jérôme Fauvel, malgré sa sauvagerie, dominé par un instinct de reconnaissance très prononcé, tendit la main à son libérateur, et, comme après cette écbauffourée, le séjour de Plombières pouvait lui offrir quelques dangers , il lui proposa tout simplement de venir à Remiremont, s'il avait le dessein de passer quelque temps dans le pays.
André , sans arrière pensée perfide , acceptaToffrede Jérôme Fauvel. Marguerite ne trouva rien à objecter à ce que son mari jugeait convenable. Il ne vint à
l'idée de personne que Georgette put être exposée aux séductions d'un homme, inconnu il est vrai, mais qui s'était si franchement et si courageusement conduit.
Quant à Georgette, cette nuit-là elle ne put dormir.
Le lendemain, à l'aube du jour, la carriole du garde général trottait sur la côte qui mène à Remiremont.
Jérôme Fauvel fumait sa pipe, et ne disait mot.
Marguerite conduisait le cheval, et cette occupation absorbait toutes ses facultés physiques et intellectuelles.
Georgette et André Walter se regardaient quelquefois à la dérobée. Mais leurs yeux ne s'étant pas rencontrés, ils ne rougirent ni l'un ni l'autre.
230 LA COUPE DE CORAILl
La jeune fille trouvait à l'étranger quelque chose de noble et d'élégant qu'elle n'avait encore vu à aucun des jeunes gens de sa petite ville.
Mais André songeait à Aloyse.
Remiremont est une jolie ville du bassin des Vosges; ses maisons blanches sont assises sur la rive gauche de la Moselle, dont les eaux coulent auprès, sur un lit de sable fin, dans un amphithéâtre encaissé par de hautes montagnes qui dé .
232 LA COUPE Di: cokail.
ploient leur rideau de sapins à travers des solitudes rêveuses . sous un ciel gris et froid qui semble neiger toujours.
Caché dans les eaux de sa vallée , comme un nid d'allouettes entre deux sillons, Remiremont possède , comme toutes les villes de France , ce qui fait par-dessus tout la joie et les délices de la vie provinciale. — Je veux dire les cancans.
Les cancans, c'est la province incarnée, la province féminine surtout;- les cancans, maudits enfans de la médisance; les cancans, divinité qui devrait avoir son temple à côté de celui de l'or , le dieu du siècle ; et qu'on devrait représenter sous les traits d'une vieille fllle , ayant les cent yeux d'Argus et la langue a '>ie vipère.
Lorsque la carriole du garde général fit son entrée en ^'^^ c'était un beau dimanche ; tout i w9nde , en habit de fétê",
sortait de la grand''messe; et les regards des curieux ne manquèrent pas d'observer le nouveau visage qui faisait apparition parmi la famille de Jérôme Fauvel.
C'est pourquoi les cancans commencèrent aussitôt qu'on eut vu les voyageurs descendre tous ensemble dans la maison du garde général , à l'extrémité des grandes arcades.
Georgette ayant distingué du regard plusieurs de ses compagnes^ leur fit une espèce ée petite moue bienveillante , comme pour leur laisser deviner que le beau cavalier pourrait bien quelque jour être son mari.
Quant à André Walter , il ne témoignait ni surprise ni curiosité, et se prêta avec une bonhommie tout allemande aux soins qu'on voulut lui prodiguer.
Je ne vous redirai pas tous les cancanî de cette journée.
Les jeunes filles surtout s'en donnèrent à cœur-joie ; les plus âgées , qui avaient quelques vieilles raisons d'être jalouses et médisantes, disaient, avec un air de mystérieuse finesse, que le bel étranger pourrait fort bien n'être, dans la maison de Jérôme Fauvel , qu'un oiseau de passage.
D'où je conclus que les demoiselles de la petite ville de Remiremont étaient , à cette époque , déjà très instruites dans la gaie science.
Honni soit d'ailleurs qui mal y pense !
Car l'innocence des mœurs de province est presque proverbiale, au dire de ceux qui ne l'ont jamais habitée.
Pour s'en convaincre , il suffit d'apprécier l'ingénuité des loisirs et la candeur qui préside aux divertissemens.
Or donc, ce jour-là s'appelait dimanche, comme je crois l'avoir dit.
Savez-vous ce que c'est que le dimanche en province ?
LE DmANGBB BN PROTI?(GB.
Mais , cemme l'on ne peut se promener toujours, On s'assied sur un tertre , on dessine une vue ; Ou fait des vers, ou iit; et l'on passe en revue Ses jeuuc-s souvemrs, et l'on rêve d'amour.
latoru. Gaotieb.
C'est le bienheureux jour où l'écolier ne va pas en cj|isse, ni la demoiselle à son magasin » ni le père à son bureau quotidien.
C'est le jour où la grisette se fait plus belle, et le godelureau plus séduisant;
le jour où Ton dîne en famille au grand complet, et où l'on se permet le laisseraller du café ou de l'estaminet , selon les localités. Jour de dépense inévitable pour le pierveilleux de comptoir qui possède une maîtresse exigeante ; jour salué dès l'aurore par l'enfant à qui sa mère doit faire endosser l'habit neuf, taillé dans les bribes de la défroque paternelle.
L'artisan, toujours le premier levé, se met gaîment à son travail ^ car le dimanche n'est qu'à demi fêté par lui.
Après l'artisan , c'est le bourgeois dont la porte s'ouvre : la servante, qui remplit presque toujours à la fois les fonctions de cuisinière, fenime de chambre et bonne d'enfant, s'avance en bonnet de nuit maussade , ou coiffée d'un léger madras , selon son âge, son caractère et cSes habitudes privées. Elle profite du sommeil de
ses maîtres pour donner audience , le balai en main, au tourlourou matinal et ingénu, qu'elle recevra le soir dans sa cuisine, tandis que monsieur et madame iront au spectacle s'il y en a, ou bien bailler chez les voisins.
11 existe une inexplicable sympathie entre une servante et un tourlourou quelconque. Le tourlourou danse avec elle au bal champêtre du marchand de vin; il obtient d'elle quelquefois des gants en tricot de laine , fourrés de poil de lapin ; il se mouche avec le mouchoir de la servante, et ne le lui rend pas toujours.
Après l'artisan et la servante , c'est le boutiquier qui s'éveille ; mais l'épicier le premier de tous ; car le dimanche on s'amuse,, et pour se perWttre cette licence hebdomadaire , il faut bien gagner, dès le matin , ce que coûteront les loisirs
240 LA COUPE m: corail.
de la soirée. Le dimanche matin surtout , l'épicier peut donner à son commerce un grand développement, s'il joint à ses denrées habituelles l'extra des petits verres et les bénéfices du bureau de tabac. Aussi a-t-il eu soin de faire une demi-toilette. Le voilà rasé, lavé, peigné pour toute une semaine; son négligé est devenu presque galant, de sale qu'il était hier; aussi la pratique pourra- t-elle distinguer dans ses larges pantoufles de lisière les bas blancs qui figureront bientôt avec l'escarpin de rigueur ; il a poussé l'amourpropre jusqu'à mettre, par anticipation, le pantalon de fantaisie; il n'a gardé de la veille que sa casquette de loutre et sa veste grise , ei^ttendant l'habit bleu barbeau aux bouWls de similor, et le chapeau gris dont il se fera les honneurs à la promenade.
Quelques rares voitures sillonnent les rues endormies ; ce sont des familles entières, des magasins de mode ou de lingerie , ou des fragmens de corporations industrielles qui s'en vont respirer Tair des champs ou des bois.
Ces petites émigrations éphémères ne sont pas ce qu'il y a de moins curieux à observer.
Pour que le plaisir de la journée soit complet, on a fait quelques rares invitations hors de la famille ou du magasin. Quelques jeunes gens de choix ont été conviés cérémonieusement. Outre la bonne part qu'ils ne manquent jamais d'ajouter aux provisions, ils donnent pardessus le marché Tagrément de leur conversation étudiée à l'avance pour charmer les mamans, et par elles, arriver tout droit au cœur des jeunes filles.
Parmi ces invités, les artistes ont toujours la préférence, parce qu'ils feront danser la société au son de leurs violons faux.
On a loué un immense char-à-bancs, où tout le monde s'entasse avec les paniers etlesenfans.
La caravane vient camper ordinairement sur une pelouse bien verte , sur la lisière des bois , ou au pied d'une montagne , ou au bord de la rivière. On débute par un déjeuner pastoral ; ensuite les cavaliers offrent leurs bras aux dames, et l'on s'engage dans un dédale qu'on s'efforce de trouver pittoresque 5 on va à la recherche des curiosités plus ou moins banales de l'endroit.
C'est alors que les artistes obligés s'évertuent à faire preuve d'érudition; le dessinateur qui n'a point oublié son al-
bum, s'imagine de bonne foi copier un arbre ou quelque pignon délabré. Le savant interprète à - sa guise une enseigne usée par le temps , et que , dans sa crédulité vaniteuse, il se persuade être une inscription antique.
Plus tard , on revient au lieu d'où l'on était parti. Il faut chercher des passetemps qui fassent trouver les heures moins longues.
On attache une corde à deux arbres, et Sur cette escarpolette improvisée , les jeunes filles flottent dans l'air comme de blanches sylphides.
D'autres, assis sur l'herbe, jouent aux petits jeux innocens, où l'on rit, où l'on s'embrasse, sans que la plus austère morale y puisse trouver rien à blâmer.
Mais tout-à-coup, la voix solennelle du chef de famille annonce le dîner. On prend
24=4 LA COUPK DK COU A IL.
place sur le gazon autour d'une serviette déployée. Les propos joyeux circulent à la ronde, avec la tranche de pâté ou de veau froid; les grands parens donnent l'exemple que les enfans s'empressent de surpasser; l'air de la campagne a aiguillonné l'appétit; on boit et on mange deux fois plus qu'à la ville ; et pendant le repas, point d'étiquette ni de minauderie : on y va de tout cœur. Le Champagne plus ou moins champenois couronne le festin :
c'est le cadeau des jeunes gens, payé par les économies d'un mois d'appointemens.
Mais bientôt la table est déserte, on vient d'entendre le bruit déchirant d'un violon de hasard que s'est avisé de tourmenter un des artistes de la troupe. Les quadrilles se forment comme par magie, le bal s'improvise ; ce n'est point la danse froide, ennuyeuse des petits salons de la
bourgeoisie; c'est une danse folle, sans règle, sans mesure, sans figures; mais animée de tout ce qui reste de joie pour cette journée qui va trop tôt finir; et qui s'achèvera par de nouveaux jeux, moins innocens que ne furent les premiers : car des baisers furtifs ont été surpris ; car des robes n'ont pas assez résisté au tourbillon de la walse ; et les marguerites des prés ont révélé plus d'un serment d'amour éternel, qui ne durera guère plus, hélas! que la saison des fleurs.
Mais quand le soleil, ce vieux jaloux des trop rares bonheurs qu'il éclaire en ce monde , s'enfonce derrière les montagnes, le père court, de tous côtés, rappeler les couples fugitifs qui se sauvent en riant dans les plus sombres allées, pour dérober encore quelques instans au départ.
La route, pendant le retour, continue délicieusement à nouer les intrigues de la journée.
Voilà ce qu'est, à peu près, l'innocence des mœurs en province. La province n'a pas grand'chose à envier à la capitale.
Il y a néanmoins, hâtons-nous de le dire , des familles ou des maîtresses de maison moins tolérantes, et qui n'admettent point de jeunes gens à leurs parties du dimanche. C'est alors que la rouerie provinciale se déploie: car, par une indiscrétion très souvent volontaire , le but de la promenade est presque aussitôt révélé que connu ; et, au moment où l'on s'y attendait le moins, des maladroits viennent troubler la fête par une visite fort habile , à l'heure où il faudrait partir; on leur offre de faire partie du voyage, ce qu'ils se hâtent d'accepter. Et alors ils
redoublent de prévenances ; ils prodiguent aux mamans toute sorte de petits soins, et finissent ainsi presque toujours par Atre comblés de remercîmens, ce qui contribue singulièrement à propager l'espèce des oiseaux de passage.
Les invitations d'ailleurs, lorsqu'elles sont faites à l'avance, sont rarement désintéressées; et comme en province on jouit du fatigant privilège de s'entreconnaître tous, ne fût-ce que de nom, les mères qui ont des filles à marier, jeunes et jolies, recherchent de préférence les jeunes gens qui peuvent offrir le plus de chances d'un mariage avantageux; elles s'efforcent de les accaparer par mille agaceries. Malheureusement il arrive trop souvent que les jeunes filles, oubliant leur rôle sérieux de demoiselle à établir, se laissent prendre au piège qu'elles-mêmes
ont tendu. L'époux futur s'envole et ne laisse à sa place qu'un oiseau de passage.
Le dimanche, tous les environs de la petite ville sont envahis; pauvres et riches, tout le monde veut passer son dimanche à la campagne, les uns dans des forêts qui ne leur appartiennent pas , les autres dans de riantes habitations de plaisance où ils emportent tous leurs ennuis.
Et tandis que cette foule émigrée de la ville, prend ces ébat à travers champs, survienne une averse de pluie battante , et vous la verrez courir çà et là, trempée, harassée, mais joyeuse d'avoir trouvé quelque abri , et riant d'avoir laissé ses souliers dans la boue.
Rentrons à la ville et voyons quelles sont les occupations des bons bourgeois qui se privent des plaisirs de la campagne.
Quelques jeunes gens en négligé anticipent sur les douces flâneries du reste de la journée.
Des groupes de rentiers fument leur pipe sur leur porte, et s'accrochent pour savoir des nouvelles, pour calculer la hausse ou la baisse des actions de toute sorte. Car le rentier de province est nécessairement actionnaire.
Dans l'intérieurdes maisons, on procède par ordre aux détails importans de la toilette du dimanche. Les enfans trépignent et pleurent , parce que la mère a formellement exprimé son immuable volonté de les débarbouiller ce jour-là. Le père prend sa plus grosse voix pour gronder les enfans qui crient, et sa femme, qui dans sa précipitation a renverssé dans le feu le lait bouillant, dont la vapeur remplit la chambre d'une odeur de ménage insup-
portable. La jeune fille qui ne dit mot, se mire dans un coin et se sourit à ellemême à travers son miroir. Les garçons à qui leur âge permet déjà de s'occuper en hommes , brossent le fin castor du père et cirent les souliers grands et petits de toute la famille.
Tous les \isages sont les baromètres vivans de l'avenir du dimanche. Les traits soucieux indiquent nécessairement le marchand à qui sa recelte hebdomadaire peu abondante ne doit permettre aucun extra; — l'employé qui a reçu de son chef de bureau quelque reproche mêlé d'aigreur ; — l'artisan , l'ouvrier à qui le travail a manqué , ou qui a manqué au travail.
Dans sa modeste mansarde , la grisette passe au fer la robe lavée dès la veille, et raccommode les bas de filoselle déchirés
dans ses courses étourdies du dimanche précédent. La misère déguise comme elle peut ses haillons;— Les cafés brossent leurs banquettes pour attendre les chalans, et par toutes les fenêtres, en dépit des ordonnances de police , on secoue des tapis sur la tète des passans.
Lorsque les cloches sonnent, à l'heure des offices, la dernière épingle s'attache, la dernière papillote tombe. Les rues se peuplent tout-à-coup.
Le dîner de famille succède aux vêpres. Le dîner de famille est un usage de date immémoriale. On s'y dédommage de l'isolement dans lequellesoccupalionsdechacun les condamnent à vivre pendant six jours de la semaine. Au dessert, les grandsparens content à leurs enfans les bonnes vieilles farces qu'ils ont commises à Paris; les hommes restent à prendre le café tt le
gloria , tandis que les mères font apprêter les demoiselles pour le spectacle , s'il y a dans la ville un théâtre et des acteurs; ou si à défaut de théâtre et d'histrions, les capacités littéraires de l'arrondissement ont fait cotiser leurs talens dramatiques. Ges messieurs ont sur tous les originaux de la province , le privilège du ridicule le plus inimitable.
C'est ordinairement un grenier de la mairie ou de la sous-préfecture qui sert de salle de spectacle. Amphithéâtre pour les assistans, orchestre pour les quasi-musiciens, coulisses pour les notabilités privilégiées, rien n'y manque. Les lucarnes ont été bouchées, une toile épaisse intercepte les rayons du jour , et une lampe fumeuse à trois becs, balance, en guise de lustre, sa clarté puante.
Des cartes imprimées annoncent la pro-
chaîne représentation au bénéfice des indigens; tous les bienheureux invités savent d'avance, et sans qu'il soit besoin d'affiche ni de programme, le titre des pièces qui seront jouées, et les noms des acteurs volontaires.
Quand le jour arrive, le grenier-théâtre est assiégé bien longtemps avant l'heure indiquée. 11 n'y a pas assez de place pour tout le monde ; on avait invité deux cents spectateurs, et il en arrive cinq cents; chacun, comptant sur les égards dus à sa position personnelle, à son crédit, a traîné à la remorque ses amis et connaissances. Et comment faire pour refuser des amis qui contractent en entrant l'obligation d'applaudir, mais dont l'improbation ne connaîtra pas de bornes , si on les mécontente !
Les dames s'entassent dans ce caphar-
natim ; les hommes font tapisserie le long des murailles ; l'orchestre frappe du pied devant les pupitres.
Enfin , le rideau se lève.
Les uns regardent stupidement.
Les autres mordent leurs mouchoirs poiir étouffer des éclats de rire.
La jeune première est d'une taille démesurément élancée. L'amoureux auprès d'elle semble un Lilliputien devant Gulliver; il se hausse sur la pointe des pieds pour lui parler ; il agite ses bras comme des télégraphes pour exprimer les émotions de son rôle mal appris ; son interlocutrice lui donne la réplique avec un flegme imperturbable , les bras pendans, la tète fixe , les yeux cloués au plancher, comme un soldat à l'exercice.
Le père noble^ qui fait des efforts inouïs pour se grimer^ roule des yeux effarés
dont la prunelle s'absente par intervalles, et parle d'un accent haut et rude comme un orateur de carrefour.
Les mères sanglottent , c'est indispensable; les filles rient tout bas et se pincent mutuellement pour se communiquer leurs impressions. Les jeunes gens rient ' tout haut pour se donner un genre ; et les rats viennent jusque sous les pieds des acteurs , ronger les bouts de chandelle dont la mèche charbonnée fume au long de la rampe.
Voilà le spectacle de société! Quoi qu'il en soit, cet ennui-là peut avoir son côté comique, et me semble infiniment plus supportable que lejeudeloto, cet ignoble somnifère, généralement banni des sociétés civilisées, où le whist l'a remplacé.
Vous ètes-vous jamais vu , quand vous
étiez enfant, cloué par le despotisme de quelque grand-père devant une table ornée du tapis vert obligé , les yeux incessamment ûxés sur des cartons jaunes, bleus ou roses, écoutant la voix de l'oracle, et sous peine de pain sec au souper, ou de toute autre pénitence, forcé de suivre les numéros sortans? Pas une plaisanterie alors ne viendrait dérider les fronts, pas un sourire n'oserait se glisser sur les lèvres; ce sont toujours et éternellement renouvelées , les mêmes trivialités sur la ressemblance des chiffres, les mêmes vieux jeux de mots, légués de père en fils comme le carrick héréditaire.
Savez-vous ce que c'est qu'une pareille tyrannie ?
Si vous ne le savez pas , Dieu vous en garde !
LE JASMIN DESPAGNH.
Il y avait presque de la tendresse dails son sourire, quand elle priait à table , qu'on lui passât du sel ou des radifi.
Alphoksb Kahr.
Le dimanche, dans la maison de Jérôme Fauvel, n'était pas plus chômé que les autres jours de la semaine. Le garde général, à part les tournées qu'exigeait son inspection , et quelques parties de chasse dont il se donnait rarement le plai-
sir, sortait moins que jamais depuis l'accident du voyage malencontreux qu'il avait fait à Plombières. Comme il n'aimait guère le voisinage, les soirées se passaient chez lui à faire des lectures, tandis que sa femme Marguerite travaillait, et qu'il fumait sa pipe, en buvant quelques verres d'eau de cerises. Georgette était chargée des fonctions de lectrice; et elle choisissait de préférence quelques vieux romans tirés d'un cabinet de lecture dont l'antiquité se comptait par les soixante-dix ans du bouquiniste qui en était propriétaire.
André Walter fut installé dans une petite chambre , au deuxième étage , dont lunique fenêtre ouvrait sur un sentier bordé d'une double charmille d'églan-' tiers, qui serpentait jusque vers les champs. * La vue ^ reposait sur des sites pittores-
lÀ COtJJPË JbE CORATL* 259
ques traversés par la Moselle , et fermés par l'horizon des montagnes.
Des capucines odorentes grimpaient en festons le long de plusieurs fils de fer, capricieusement enlacés, qui encadraient la fenêtre d'un réseau de verdure.
L'intérieur de la chambre était garni de meubles anciens, dont le travail en mosaïque légère faisait le pias grand prix.
Cette chambre était celle qu'avaient occupée Charles et Philippe, les fiJs du garde général , avant leur départ pour l'armée.
Lorsque André en prit possession , Jérôme Fauvel lui avait dit sans façons : — Vous serez ici comme chez vous ; quoique étranger, je dois vous traiter comme mon ami, parce que vous m'avez rendu service sans me connaître. Et moi, je rends le bien pour le bien , et le mal aussi
'JOO la COUVK DK COï.AfL.
pour le mal, C'est ainsi que je comprends la franchioe et la loyauté. Restez donc avec nous aussi longtemps que ce séjour pourra vous convenir. Quand vous désirerez partir, nous ne vous retiendrons pas, parce que la liberté est la première des jouissances, après la santé.
A quoi André Walter avait répondu avec la franchise qui le caractérisait. — « J'accepte. >>
Jérôme Fauvel Uii avait encore offert plusieurs fosils de chasse de divers calibres, à son choix. Quelquefois ils allaient ensemble 'dans la montagne ; et André qui avait reçu la confidence des craintes qu'éprouvait le garde général, toutes les fois qu'il se voyait obligé de faire une course un peu longue ou lointaine , André ne manquait jamais de saisir précisément ces occasions de l'accompagner,
LA COUPE DE CORAIL. 2() l
SOUS le prétexte délicat de voir le pays, et de faire des excursions qui fortifiaient sa santé. Cest de cette manière qu'il payait Thospitaiité dont il se voyait l'objet.
Un mois s'était écoulé depuis qu'il vivait au sein de la famille Fauvel, comme s'il eût fait lui-même partie de la famille. Marguerite lui prodiguait tous les soins imaginables ; et Georgette garnissait chaque jour la fenêtre de la petite chambre, de fleurs ou de plantes nouvelles.
André Walter se montrait sensible à ces attentions ; mais sa gratitude ne s'exprimait que par des égards et des politesses multipliés ; car il pensait continuellement à Aloyse, son premier, son unique amour.
La guerre qui n'avait point cessé, rendait les communications peu faciles entre
la France et l'Autriche ; André Walter n'eût su d'ailleurs à qui s'adresser, pour obtenir les moindres renseignemens, et pour les faire arriver jusque dans la petite ville des Vosges où il vivait comme enseveli, en attendant la fin de son congé de convalescence.
Réduit à n'espérer que du hasard ou du temps, un soulagement à ses inquiétudes, il se laissait aller presque insensiblement à chercher un attrait plus vif auprès de Georgette. Elle était jeune et jolie! Il n'oublia pas Aloyse, mais il y pensa moins souvent.
Marguerite ne perdait point de vue son enfant; et le père Fauvel n'était pas d humeur à plaisanter sur le chapitre des principes et de la morale , quoiqu'il eût d'ailleurs toute confiance dans la loyauté de $on hôte,
Un soir que la famille se troavait réunie après le souper, l'entretien tomba sur les affaires de la guerre ; André Walter, dont la franchise soufirait de garder pour lui seul le secret de son élat , parmi des gens qui l'avaient si bien accueilli , qui le traitaient comme un des leurs , malgré qu'il fût d'une nation ennemie, André s'avisa tout-à-coup de raconter une partie de ses aventures : c'est-à-dire, qu'il retraça les périls qu'il avait essuyés en TyroU et quelques traits de sa dernière campagne ; mais il eut grand soin , je ne sais par quelle discrétion, de ne pas dire un mot de son amour pour la noble orpheline de Géroldsau.
Il n'y avait, au reste, dans cette rélicence dujeune capitaine, aucun mauvais dessein contre Georgette qu'il s'habituait à regarder comme une sœur. Mais il pen-
sait qu'un amour du cœur perd de son prix et de ses charmes, dès que le secret en est partagé, et il craignait de se laisser ravir quelque chose de la possession idéale de celte Aloyse, qu'il n'espérait plus retrouver. „
Lorsqu'il fut arrivé à dire qu'il servait dans les troUpes autrichiennes ; ^^^
— Je m'en doutais, interrompit Jérôme Fauvel, en chargeant sa pipe pour la quatrième fois depuis le souper.
— Eh, poursuivit André Walter, peutêtre, alors, me saurez-vous mauvais gré d'avoir accepté de vous des témoignages d'amitié hospitalière, tandis que nos peuples sont ennemis ?
— Ma foi non ! s'écria Jérôme ; je ne suis pas de ces dupes qui épousent niaisement les querelles des souverains, et qui prennent en haine des hon^mes qui
ne leur ont jamais fait de mal , et qu'ils ne connaissent môme point. Je déteste mille fois l'ambition désastreuse du Corse qui sacrifie nos enfans. Sa conscription m'a pris mes deux fils : j'ai subi la loi du plus fort ; c'est dans la nature ; mais c'est dur. Maudit soit le soldat corse,... mais lui seul !
En achevant ces mots, le garde général se versa un grand verre d'eau de cerises, et reposa sur la table le cruchon de grès qui contenait sa liqueur favorite. Puis il ajouta jovialement :
— M. André, ne me trouvez pas impoli de me verser une rasade sans vous inviter à trinquer de nouveau avec moi. J'agis ainsi pour vous témoigner encore une fois pour toutes, que vous ne devez vous gêner en rien ici. Tenez, le cruchon d'eau de cerises est entre nous deux, pour que
nous y puisions à loisir, tant que le cœur nous en dira.
— Le fait est , observa André , (^ue votre eau de cerises et singulièrement bonne.
— C'est l'œuvre de Marguerite.
— Tu oublies notre Georgette , s'empressa d'ajouter la femme du garde général. C'est elle qui a cueilli les cerises dans la saison, et qui m'a aidé à les préparer. A. chacun, sa part d'éloges; tu n'en es pas si prodigue, que nous ne soyons toutes deux fort avides de la moitié qui doit nous en revenir à chacune.
— Femme et fille, c'est tout un dans mes affections intimes, dit Jérôme Fauvel on se levant spontanément, et passant entre Marguerite et Georgette qu'il pressa toutes deux sur son cœur dans une même étreinte. — Voyess-vous. M. André, je ne
sais laquelle des deux je puis aimer le plus, et si Dieu voulant m'en ôter une, me laissait le choix, eh bien! tenez, je prierais le bon Dieu de me prendre à leur place !...
Et une grosse larme brilla sous la paupière de Jérôme Fauvel. André Walter ne fut par médiocrement surpris de cet accès de tendresse auquel il pouvait penser que les libations d'eau de cerises n'étaient pas totalement étrangères. Il avait été plus d'une fois témoin de certaines scènes conjugales que sa présence avait eu de la peine à faire cesser. Marguerite en ce moment paraissait fort émue.
Quant à Georgette , elle restait silencieuse. Sa pensée était ailleurs. Le récit du capitaine Walter l'avait en quelque sorte fascinée. Elle se mit à songer à une foule de choses qui tourbillonnèrent confusément dans sa jeune imagination.
D'abord eile eût donné tout au monde pour que ce récit eût été fait devant toutes les demoiselles de Remiremont. 11 y avait en cela, pour elle, une question palpitante d'amour-propre féminin. Elle n'avait pas été sans apprendre quelque chose des suppositions désobligeantes qui avaient circulé dans le voisinage^ à cause du séjour d'un inconnu chez le garde général. On est porté naturellement à expliquer malignement tout ce qui porte un cachet mystérieux. On était venu jusqu'à dire que c'était probablement un oiseau de passage ; injure excessivement humiliante dans le langage prude et voilé de réserve dont usaient ces demoiselles, qui se doutaient bien que leurs maris futurs supporteraient difficilement, de près ou de loin, la moindre comparaison avec un bel officier allemand.
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En second lieu, un instinct secret faisait penser à Georgelte, que si le capitaine André avait accepté de venir de Plombières à Remiremont , elle pouvait être pour quelque chose dans cette détermination. Et de là, elle tirait cet augure, qu'un mariage avec un homme aimable, et qui avait dans son pays des espérances de fortune et d'avancement, pourrait aussi n'être pas impossible.
La grande difficulté était de sonder le cœur d'André, de s'assurer avant tout qu'aucun attachement secret n'en défendait les abords, et de préparer ensuite, s'il y avait lieu, un système d'attaque et de défensive assez Habilement combiné pour amener le jeune étranger au but qu'elle se proposait, sans lui laisser aucunement deviner les ressorts de coquetterie qu'elle allait faire agir.
L'amour-propre de Georgette étouffait son cœur ; elle ne voyait qu'une satisfaction de vanité, là où d'autres jeunes filles auraient jeté le sort de leur existence. Son esprit s'occupait de projets, tandis que son cœur restait vide ; le désir exclusif d'abaisser ses rivales, lui faisait courir étourdiment des chances dont son orgueil lui déguisait le péril. Elle se croyait forte, parce qu'elle ignorait encore ce que c'est que d'être faible. Peut être aussi faut-il dire qu'exaltée par des lectures romanesques, elle ne trouvait de faiblesse sans excuse, que celle [qui était le fruit de l'irréflexion, du défaut de calcul.
En quoi, son jugement n'était qu'une grave erreur.
Pendant les jours qui suivirent cette soirée, Georgette fut rêveuse, parla fort peu et parut surtout moins s'occuper d'André.
Les fleurs de la petite chambre se fanèrent, et ne furent point renouvelées. Georgette décida sa mère à jouer au loto, elle détestait ce jeu , mais elle y prit un goût passager, parce qu'elle exigeait alors qu'André tirât toujours les numéros du sac, tandis qu'elle demeurait constamment attentive à suivre les chiffres sur ses cartons.
André qui ne devinait pas plus que Marguerite ni Jérôme Fauvel, ce singulier artifice de petite guerre, regardait Georgette qui était vraiment une ravissante créature, avec un air decandeur et de modestie angélique. A force de la regarder, il finit par s'avouer à lui-même qu'il la trouvait bien jolie. Seulement quand il comparait ce qu'elle avait de beauté avec le souvenir toujours présent qu'il gardait d'Aloyse, sa préférence appartenait à celle-ci.
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Mais, comme il arrive souvent en pareil cas, l'indifférence que Georgetle affectait de lui témoigner, piqua au vif son amour-propre déjeune homme. Il redoubla d'amabilité pour triompher de ce qu'il croyait être de la froideur.
Ses yeux parlèrent tout-à-coup avec une éloquence dont il ne se douta point, et il alla beaucoup plus loin qu'il n'avait envie.
Georgette qui calculait attentivement les progrès de l'ascendant qu'elle pourrait prendre sur André, ne rêva plus que mariage, sans s'occuper d'ailleurs de tous les préliminaires qui l'éloignaient encore du contrat irrévocable, depuis la déclaration d'amour, jusqu''au consentement de ses parens^ l'imprudente jeune fille doubla le jeu de ses artifices ; elle osa une fois laisser échapper un sourire si expressif,
Ce fut l'élincelle jetée sur la poudre.
André sentit ruisseler dans ses veines une flamme ardente.
Sa conscience lui criait de ne pas trahir la foi de l'hospitalité.
Sa passion, dans laquelle le cœur n'entrait pour rien, l'imagination pour peu de chose, mais la jeunesse, la vanité, l'instinct des sens, pour presque tout ; sa passion dévorante, parce qu'elle était neuve et pleine de sève, effaça de son âme l'idée de sa faute.
Qui donc, à sa place, n'eût pas subi comme lui tout le délire de cette ivresse, et pié sous sa puissance?
André avait surpris le sourire de Georgette dans un de ces momens où le silence dit plus de choses que les paroles les plus magiques. Un regard électrique s'était échangé entre ces deux êtres; mais, dans
ce regard, il n'y avait point d'amour.
C'était un éclair de ces voluptueuses aspirations auxquelles il n'est donné à personne de résister, à certaines heures de la vie.
La fatalité avait passé entre Georgette et André. Ils couraient l'un vers l'autre, les yeux de l'àme fermés, sur la pente de
la plus redoutable des séductions:
Le désir