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AU SOLEIL COUCHANT

Les regards sont les premiers billets doax des amans.

Ninon de L'£^cL(M.

Lorsqu' André Walter se fut retiré du jardin, Georgette se mit à réfléchir en ramassant ses pommes de terre.

J'ai plusieurs fois ouï dire qu'un moyen très infaillible de se calmer, quand on est en

colère , consistée réciter , lentement, trois fois de suite, l'A, B, G.

Georgette s'apaisa en ramassant les pommes de lerre, et ne récita point, l'A, B, G.

D'où il résulte que je ne saurais vous dire positivement quel est le remède le plus efficace pour guérir une personne affectée du mal de la colère.

Je pense qu'il faut prendre conseil de l'occasion et des circonstances, ce qui me semble à la fois le plus sage et le plus ex • péditif en toute sorte de cas.

Georgette sentit qu'elle avait péché par étourderie.

Elle comprit ensuite que son mariage allait être retardé indéfiniment, si elle ne cherchait à réparer un acte de vivacité que la hardiesse d'André Walter avait bien légitimé.

Le Lendemain de cette petite scène,

qu'elle s'était bien gardée de laisser soupçonner à sa mère, Jérôme Fauvel revint à la maison , et s'informa tout d'abord de la santé de son hôte. Georgette prit alors sur elle d'aller demander à M. Walter , à travers sa porte fermée, si son mal de tète ne lui permettrait pas de descendre pour l'heure du dîner.

André avait passé la nuit presque entière à méditer sa petite vengeance. Il ouvrit la porte en souriant, prigi Georgette de lui permettre de baiser sa main, pour lui prouver ainsi qu'il ne gardait aucun mauvais souvenir du passé.

Georgette ne trouvait à tout cela aucun inconvénient. André se montra encore plus galant qu'il n'avait été jusqu'alors. Jérôme Fauvel et Marguerite eurcRt le tort de n'y point faire attention , ou celui plus grave encore de n'en pas tenir compte.

Georgette crut remarquer que le beau capitaine s'étudiait à mettre chaque jour une grâce nouvelle dans ses manières. 11 passait à la maison des journées entières auprès d'elle, s'appliquant surtout à l'étude du français^ dans lequel sa vive intelligence lui faisait faire de rapides progrès.

Rien ne faisait supposer qu'il songeât à quitter ce qu'il appelait sa seconde famille; personne n'eût voulu éveiller en lui l'idée du départ; et lorsque Georgette, de temps à autre, amenait , par une feinte inadvertance , l'entretien sur ce chapitre, André témoignait avec chaleur le dégoût qu'il éprouvait de retourner parmi de nouveaux périls dont la gloire ne valait pas, disait-il , une seule minute des jours heureux qu'il ?,vait passés à Remiremont.

On arriva ainsi au milieu de l'automne.

Une bise froide commençât à clépQUill§r

les chênes et les chàteigiûers de leur couronne de feuillage.

Chaque matin ^ des robes de brume enveloppaient les montagnes.

Les soirées étaient encore belles. Toute la famille Fauvel allait alora se promener, avant l'heure du souper, le long d'une avenue qui conduisait des dernières maisons de la ville au bord de la Moselle.

André donnait toujours le bras à Georgette ; tous deux marchaient à quelques pas en avant de Jérôme et de Marguerite.

Et souvent ils s'asseyaient sur un banc placé à l'entrée du pont de bois qui franchissait la rivière.

C'est de là qu'il faisait bon contempler les mirages du soleil couchant , qui se reflétaient dans l'eau.

André restait silencieux j ses regards mélôncpligu^s s'égaraient à Iravers |#s

paysages qu'une teinte indécise, mais uniforme, confondait aux approches delà nuit.

En regardant les Vosges, il se souvenait aussi des rochers du Vorarlberg.

Georgette gardait le même silence ; elle contemplait André avec une muette satisfaction, s'imaginant, la pauvre enfant, qu'il n'était occupé ^ lui, que de l'amour qu'elle voulait bien lui supposer pour ellemême.

Puis, si tout à coup le hasard conduisait sur le pont quelques groupes de promeneurs, et si parmi ces groupes elle apercevaitdes jeunes personnes de son âge elle se rengorgeait avec une petite fierté comique, et se rapprochait d'André Walter, comme pour forcer à deviner que toute ses espérances reposaient sur lui. Mais il arriva qu'un soir, elle vit passer un homme ivre, qui chantait à tue-tête, en décrivant des

zigzags sur la route , ce refrain d'une chansonnette des Vosges :

Qaand une fille est sage y Elle doit éviter, Elle doit redouter Les oiseaux de passage.

Ce fut , pour la pauvre Georgette, comme un funeste augure de l'avenir.

Elle se plaignit subitement du froid , et voulut rentrer.

Sur le seuil de la maison, son regard inquiet rencontra le regard d'André.

Dans ce regard , elle crut lire une expression d'amour.

Elle ne se trompait point , seulement André était distrait, comme cela lui arrivait souvent^ absorbé par le souvenir d'Aloyse qui se plaçait sans cesse entre Georgette et lui. Ce qu'il y avait d'amour dans

son regard , n'était qu'un reflet de sa pensée intime, et le hasard seul, le hasard qui entre pour quelque chose , ou pour tout , dans les éyénemens de la Tie, avait voulu qu'en cet instant le regard d'André tombât sur Georgette.

Georgette fut consolée , et dés que , retirée dans sa chambre, elle eut interrogé son miroir, l'amour-propre heureux effaça de sa mémoire le refrain de la chanson.

Mais depuis lors , néanmoins , elle ne voulut plus aller s'asseoir sur le pont de bois, au soleil couchant.

Il y a des superstitions dont on ne peut se défendre ; ce sont les instincts du cœur.

Pais-je faire ma femme d'une petite flile qui ne sait faire autre ciiose qu'aimer, te plaindre et pleurer? Non, je n'épouserai pas Luc},cIIc m'eiubarrasserail.

JcLES David.

Depuis qu'on écrit des romans , bons ou mauvais, gais ou tristes, on a toujours trouvé le moyen d'y insérer des scènes plus ou moins sentimentales, qui mijrtyrisent la patience du lecteur, depuis la

sé^uçyoî^ jus(|u'à la chute, m fmm\ p^F

toutes les péripéties inrlispensables d'une honorable résistance.

Or, attendu qu'il n'y a rien de neuf dans la plupart de ces peintures, copiées les unes sur les autres, et qui pour être appelées vulgairement des peintures de mœurs, n'en sont pas moins un moyen infiniment immoral d'ennuyer son public, je me dispenserai de remplir un certain nombre de ces pages du récit des luttes intérieures qui terminèrent cette petite intrigue; car pour André Walter ce ne fut qu'une intrigue sans passion ; un de ces caprices dont les hommes gardent à peine le souvenir.

André n'avait jamais ressenti d'amour pour la fille du garde-général. Georgette n'avait été que la femme, désirée parce qu'elle était femme ; Aloyse était restée la femme aimée.

Pendant l'ivresse rapide de cette volupté que toute femme peut donner pourvu qu'elle soit belle, l'âme d'André Walter resta vierge; et, par une hallucination des sens que rien ne saurait expliquer, il oublia totalement Georgette pour se créer, dans une région idéale, un fantôme adoré.

Puis^ quand il sortit de cette extase, il fut effrayé de la faute qu'il avait commise.

Et, tandis qu'il cherchait une excuse que rien ne pouvait lui prêter, Georgette ne trouvait que des larmes qu'elle versait en secret.

Car la jeune fille avait failli comme il arrive à toutes celles d'entre les femmes qui se croient invincibles à cause du respect dont les convenances entourent la faiblesse de leur sexe.

^6 LA COUPE DE CORAîI/r

Elle avait failli sans prévoir ce qui allait arriver.

Un éblouissement , un vertige avait passé sur sa raison.

En s'éveillant de cette léthargie de l'intelligence, elle n'osa s'avouer à elle-même combien elle était coupable ; mais elle se sentit bien malheureuse.

Une cruelle révélation lui fit deviner que rhomme devant qui elle venait de tomber l'avait fanée sans amour ^ à peu près comme on cueille une fleur sur sa tige, par désœuvrement, par distraction, sans même respirer son parfum.

Et elle comprit, la malheureuse, qu'elle aimait André Walter comme on aime instinctivement, et par une fatale nécessité l'être à qui l'on a fait le plus grand des sacrifices.

Et cet amour allait devenir sa punition ;

LA CdtJPE DE CORAIL. 28*7

léjà brisée par sa chute , elle allait connaître une torture plus cruelle pour la femme que tous les délaissemens....

André, dans les bras de George Ite, avait murmuré une autre nom que le sien.

Georgette venait de s'en souvenir.

vous n'avez pas le sens commun.

Tous les sentimens cachent un calcul ; et au fond , toutes les femmes se ressemblent.

£DfiAR QUIKET.

Lorsque la jalousie eut envahi le cœur de la jeune fille , comme le ver se glisse au cœur du fruit, et ronge sa pulpe savoureuse, un changement subit, irréparable, s'opéra dans son esprit.

A la jeune fille coquette, mais craintive, I. 19

légère, mais capable d'aimer, succéda la jeune femme, chez qui la passion du moment lient lieu de tout , domine le cœur et l'imagination, et remplace, par une volonté positive dirigée vers un but immuable quel qu'il soit, cette rêverie de la pensée et du sentiment qui fait la faiblesse et le charme de son sexe.

Après avoir beaucoup pleuré, elle comprit qu'il n'y avait pas un moment à perdre pour réparer le passé d'hier que le lendemain pouvait suffire à rendre irrévocable.

11 lui paraissait impossible qu'elle n'obtînt pas la seule consolation qu'elle devait espérer de l'homme qui portait sur sa conscience plus de la moitié de sa faute.

Elle se dit encore que sa jalousie était folle, que ses oreilles l'avaient trompée; qu'André n'avait dit auprès d'elle le nom

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d'aucune femme , et que, puisqu'il ravaîl rendue coupable , il ne refuserait pas de la réhabiliter à ses propres yeux.

Pauvre enfant ! l'expérience lui arrivait bien tardive et bien cruelle !

Elle ne savait pas que l'homme qui se décide en pareille occasion à faire ce qu'il appelle son devoir, devient presque toujours un tyran domestique.

On se plaint tous les jours de l'infamie des hommes qui ne rendent point par le mariage l'honneur à la femme qu'ils ont séduite , lorsque cette femme est libre aux yeux du monde.

Moi, je dis qu'il faudrait les bénir dç cette infamie qui est la sauve- garde du reste de bonheur que peut espérer la femme, après sa chute.

Si j'avais une femme qui portât mon nom, et si malgré mon amour et tous mes

dévoûmens , elle succombait à un autre amour , j'aurais le sang de mon mal, et avec son sang j'écrirais sur son front le

mot LACHE !....

Mais je pardonnerais àla pauvre femme.

C'est un enfant qui se brûle au feu dont il ne connaît point le danger.

Si j'avais une fille, et si malgré ma sollicitude , un homme venait la flétrir sous mon toit, je tuerais cet homme, moins par vengeance et par haine, que par le désir de me jeter, à temps encore, entre lui et sa victime , de peur qu'il n''offrît lâchement de l'épouser, par intérêt ou par crainte.

Car il est trop ordinaire qu'un homme croie se sacrifier lui-même en rendant l'honneur à une femme qu'il a perdue. Et quand les mots du mariage ont été prononcés, le rôle change ; à la place de l'é-

poux il n'y a plus qu'un accusateur; —il y a plus , il y a un meurtrier , que la loi n'atteint pas, parce qu'il tue l'âme et le cœur, deux choses que la loi ne connaît pas , parce qu'elle ne proscrit que les sé\ices extérieur?,' quand ils deviennent scandaleux.

La loi est ainsi faite : elle est l'ouvrage des hommes ; cela explique tout.

La raison du plus fort est toujours la meilleure. Elle est la seule qui puisse être justifiée dans toutes les conditions delà vie.

L'animal raisonnable n'a fait qu'écrire cet aphorisme dans ses codes j et il a appelé cela la loi naturelle.

Georgette ressemblait à toutes les jeunes filles, qui pensent qu'on les aimera éternellement parce qu'on a oublié auprès d'elles une seule fois qu'elles sont tout ce qu'il y a de pur et de vénérable en ce monde.

Gomme si une affection quelconque

âd4 LA COUPE DE CORAIL.

pouvait exister sans l'estime et le respect.

Comme si Tamour pouvait durer encore, lorsque Tinstinct des sens dit à riiomme : toutes les femmes qui ont de longues chevelures soyeuses , des yeux d'ange, une peau blanche et parfumée de volupté, te donneront le même bonheur que la femme que tu as aimée.

11 faut être une très jeune fille, ou un très jeune homme pour s'imaginer sérieusement que l'amour, à de rares exceptions près, soit autre chose qu'une étincelle électrique qui passe des yeux à l'âme, de l'âme sur les lèvres, et qui s'évanouit entre deux baisers.

Quant à ce que les femmes divinisentsous le nom d'amour idéal, ce je ne sais quoi n'existe que chez un très petit nombre d'êtres exceptionnels. Encore, n'est-ce, chez eux, qu'une fièvre passagère.

Je vais plus loin : si la plus belle des femmes, que je suppose également la plus aimée^ pouvait résister à ses propres désirs et à ceux de l'homme qu'elle aime le plus; — l'amour qui les exalte tous deux, qui les poétise l'un pour l'autre, finirait, un peu plus tôt ou un peu plus tard , par s'éteindre, comme la flamme d'un punch s'éteint lorsque tout l'alcool s'est consumé.

Et cet homme et cette femme pourront dans la suite, et chacun à part, s'enflammer de nouveau dans un autre amour ; — comme il arrive que si l'on verse une nouvelle quantité de rhum dans un bol de punch qui vient de s'éteindre, et si l'on approche le feu, ce bol flambera encore.

Il ne faut qu'un degré de raisonnement très ordinaire pour comprendre ces choses qui ne sont point des paradoxes.

L'irréflexion fait plus de mal que Tinexpérience ; si les femmes réfléchissaient davantage , elles seraient plus fortes , et aussi moins malheureuses.

Il y aurait dans cette vie beaucoup moins de drames.

Et ce qui vaudrait infiniment mieux^ on écrirait beaucoup moins de romans nuisibles ou fades, sans même que je prétende excepter ce livre , bien qu'il contienne une histoire véritable.

On ferait moins encore de pièces de théâtre , dont le cynisme parfois révoltant prépare si vite la chute de tant de femmes, qui se laissent fasciner comme les alouettes que l'on prend au miroir.

Et si vous pensez, madame, que je raisonne ainsi parce que je suis un juge sévère, je vous répondrai que je ne suis qu'un pauvre être blasé. Oui, madame.

je suis blasé à force d'avoir réfléchi et comparé.

Sentir et comparer, voilà la vie.

J'en étais là de ce chapitre assez morose, lorsqu'un de mes amis (style vulgaire, pour me dispenser de signaler au- Ifement l'individu), pénétra chez moi sans se faire annoncer autrement que par un magnifique chien de Terre-Neuve, à robe noire, qui d'un bond franchit mon cabinet, culbutant les livres entr'ouverts et les papiers épars qui jonchaient le plancher.

Cet ami, je ne parle pas du terre-neuvien, est l'être le plus original que je connaisse, ce qui ne le dispense pas d'avoir infiniment d'esprit. Il se jeta sur mon divan, et sans me dire un mot, attendu que j'écrivais toujours, il attira à lui avec le bout de sa canne quelques-unes des pa-

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ges que je laissais glisser à terre à mesure qu'elles étaient remplies.

Je ne saurais vous dire sur laquelle son attention se fixa par hasard.

Seulement un éclat de rire moqueur lui échappa, tandis que la page se remêlait aux autres

Il étendit ses bras en bâillant, croisa l'une sur l'autre ses bottes vernies, et voulut bien articuler ce peu de mots :

— Mon cher , vous n'avez pas le sens commun !

Là- dessus , comme midi sonnait, nous allâmes déjeuner au café de Paris.

La lune éclairait un paysage mélancolique et ftroid ; les saales que la nuit pàli^^sait, se délachaient comme des fanlôme» sur les grèves solitaires; l'eau de la rivière coulait sans bruit; et partout, le silence, la tristesse, l'immobilité faisaient rêver à une autre vie.

Madame A. Uorin.

Georgette veillait danssa chambre isolée.

Devant elle, sur une table, il y avait quelques papiers en désordre , chargés d'une écriture raturée et presque illisible.

Elle écrivait à André . car elle n'osait plus lever les yeux sur lui ; elle craignait

d'y lire l'avenir dont sa pensée la menaçait.

Elle songeait que son père ne lui pardonnerait jamais , s'il venait à soupçonner ce qui s'était passé. Peu à peu la terreur s'empara d'elle , comme une sorte d'ivresse , puis , cette ivresse s'étant dissipée , elle se traîna jusqu'à sa fenêtre qu'elle ouvrit doucement.

Le froid de la nuit calma son agitation. Elle revint auprès de la table, relut la lettre déjà bien longue qu'elle venait de tracer, et qu'elle avait arrosée de ses larmes.

Ensuite , elle la déchira avec un mouvement convulsif , et en brûla les fragmens.

Imprudente ! se dit-elle ; j'allais peutêtre livrer ma honte tout entière à la merci de cet homme ! Mais , s'il allait me repousser ; s'il n'y avait pour moi dans son

cœur, ni estime, ni pitié après l'amour!

Alors Georgette promena autour d'elle ses regards ; tout était calme et paisible 5 son père, sa mère étaient plongés, à cette heure , dans la torpeur du premier sommeil.

De la chambre voisine, elle entendit le mouTement régulier de leur respiration.

Après s'être longtemps assurée que ce sommeil ne serait pas interrompu de sitôt , elle s'arma d'une énergique résolution, alluma une petite lanterne sourde , et sortit furtivement.

Qu'allait-elle faire ? Elle allait tout risquer , elle allait, elle-même , trouver André Walter qui peut-être ne pensait pas à elle ; elle voulait l'implorer à genoux » avec larmes.

Et comme en cet instant, elle ne pouvait se dissimuler qu'André serait peut-être

inflexible , une idée rapide de vengeance brilla dans son esprit comme un éclair.

— S'il ne veut pas m'écouter, s'il me repousse, c'est qu'il ne m'aime plus, ou qu'il ne m'a jamais aimée; c'est qu'il m'a lâchement et de sang-froid trompée. Eh bien î alors, je me vengerai à tout prix. Je serai dans sa chambre alors ! je crierai ; et mon père viendra à mes cris, et il tuera cet homme comme un infâme !

Georgette oubliait que la raison humaine ne tient compte que des apparences ; que si elle criait, son père la trouverait auprès de Walter, dans sa chambre, et qu'il serait au moins peu probable à ses yeux qu'un ravisseur eût emporté une jeune fille d'un étage à l'autre dans la même maison, si elle n'y avait mis, à défaut de bonne volonté , une très médiocre résisr tance.

Il pouvait donc arriver que si Jérôme Fauvel s^éveillait, il tuerait sans doute André Walter comme on tue le voleur de son plus cher trésor; mais en ce cas, Georgette courait le risque de partager le même sort.

Quand elle fut au haut de Tescalier ; l'horloge de l'église voisine sonnait lentement minuit.

Chacune des vibrations de son timbre mélancolique se perdait dans le lointain , semblable à une plainte inachevée.

Georgette eut peur.

Puis le silence recommença plus profond.

Elle fit à Dieu une courte prière qui lui prêta des forces pour se relever.

En approchant de la chambre d'André Walter , elle remarqua que la porte n'était point fermée , mais poussée seulement contre le lambris.

André Walter l'attendail-il ?

Georgelte écouta pendant quelques instans , l'oreille tendue , et dans une anxiété indéfinissable.

Aucun mouvement ne se faisait entendre.

Elle hasarda timidement de pousser la porte. Il n'y avait point de lumière.

Elle avança

La chambre était vide. Il n'y restait rien qui pût indiquer que la veille encore, André l'avait habitée.

Georgelte s'arrêta stupéfaite. Puis, elle crut rêver. Il lui sembla qu'un ricanement fantastique répétait, dans le lointain , le refrain d''une ronde d'enfer.

Et ce refrain était celui de la même chansonnette qu'elle avaitj^entendu sur le pont de la Moselle, au soleil couchant :

Quand une fille est sage, Elle doit éviter, Elle doit redouter Les oiseaux de passage.

GEGRGETTB A ANDRÉ WALTER.

O cœurs ssns amour , pourquoi vous monlre7,-vous si différens de vous-mêmes aux femmes que vous Ayet séduites par rillnsion d'un instant?

SiLVio Peluco.

Remiremont, décembre 1810.

« Il y a deux mois, Monsieur André, que voHsavez fui secrètement d'une famille qui vous avait accueîlli comme un des siens. «Vous êtes retourné dans l'Autriche. Mais si les bulletins de la dernière bataille ne nous avaient appris par hasard que vous

vivez encore, j'ignorais ce que vous êtes devenu.

« Mon père est furieux quand il songe à vous ^ il ne cesse de répéter qu'il lui paraît odieux qu'un homme qui a vécu quelque temps sous le toit d'un Français, et qui a respiré l'air de la France , puisse aller ensuite combattre de nouveau les Français....

« Pauvre père ! s'il savait que pour prix de l'hospitalité, vous avez déshonoré son enfant, il me tuerait et il mourrait après.

u Et moi, je crois qu'il vaudrait mieux que je fusse déjà morte , que d'exister ainsi.

« Si vous pouviez voir combien les angoisses, les larmes, les remords ont amené de ravages dans ma santé si faible, vous sentiriez quelques regrets du mal que vous m'avez fait.

«Ma mère m'interroge sans cesse sur les

causes de cette langueur mortelle qui s'est emparée de moi. Je tremble qu'elle ne finisse par deviner, malgré moi, le funeste secret que , pour tout au monde , je voudrais emporter avec moi dans la tombe.

«Et, si pour me punir du passé, Dieu permettait seulement qu'elle put le soupçonner, ô André, que deviendrais-je?

« La mort ne serait pas même un asile où je pourrais retrouver un peu de calme. La malédiction de mes parens me suivrait jusquedanslamort, et me fermerait le ciel.

« André , vous m'avez faite bien criminelle ; et pourtant , je sens que je n'ai pas la force de vous adresser des reproches ; je n'ai même plus celle de me repentir ni de pleurer. Une inquiétude plus terrible que tout ce que j'ai souffert dévore ce qui me reste de vie. Et c'est là le secret qui bientôt ne m'appartiendra plus.

«' Je serai mère, André ; et je sens que je vous aime à cause de cet enfant qui sera le seul souvenir que vous m'aurez laissé d'un amour auquel je croyais , parce que j'espérais en vous comme en Dieu ; parce je vous croyais généreux et loyal , trop noble et trop fier pour supporter l'idée seule quC; de près ou de loin , une pauvre femme eût le triste droit de vous appeler infâme; car vous seriez infâme, André, si vous profitiez de ce que je suis contre vous sans protecteur, pour vous jouer aussi cruellement de mon désespoir.

« Et alors, quelque chose me dit que, bien que je vous pardonne tout ce qui s'est passé , malgré mes prières à Dieu , mon pardon et mes prières resteraient im^uissans, pour détourner de vous les malheurs que la Providence jette tôt ou tard sur la route de l'homme qui a fait

le mal, et qui, pouvant le réparer , a mieux aimé laisser souffrir un être faible et sans défense, que de lui rendre son unique bien qu'il lui avait ôté.

« Après tout , je ne vous demande rien pour moi ; il me faudrait trop d'amour peut-être pour effacer la trace de mes larmes ; et si vous n'aviez à m'offrir qu'une pitié stérile, je serais méprisable à mes propres yeux pour l'avoir mendiée.

«C'est uniquement pour votre enfant que je vous implore ; l'infortuné n'a point demandé à naître : et, qu'est-ce que l'enfant d^une fille déshonorée a droit d'attendre de l'avenir!... si ce n'est une part de la honte de sa mère, et presque toujours la misère qui suit la honte P

« Ecoutez la voix de votre cœur, André ; et si vous délaissez la pauvre mère qui ne vous demande rien pour elle-même , ve-

nez du moins au secours de l'enfant. Dès qu'il ne me sera plus possible de cacher mon état, Dieu sait à quels mauvais traitemens je vais me trouver exposée. Vous avez été quelquefois le témoin des emportemens de mon père ; j'accepte pour moi toutes les douleurs comme une juste expiation de ma faute; — mais, mon enfant, ton enfant à toi, André, il n'a point mérité de souffrir; qui donc le protégera?

« Son père n'est-ce pas ? ^n père, qui ne résistera point au plus doux des sentimens, à cette voix du sang qui parle encore au cœur de l'homme, après qu'il n'y a plus d'amour, et qui endort toutes les passions autour d'un berceau !

« Oubliez notre faute et notre amour , pour ne vous souvenir que d'un devoir sacré dont vous trouverez en vous-même la récompense.

« J'attends votre réponse comme la vie de notre enfant. Si cette réponseé prouvait des retards, vous seriez la cause d'un double malheur; car il me faudrait mourir avec l'être si à plaindre que je porte ^ns mon sein, et que je nourris de mes angoisses, de mes terreurs et de mes remords ; — il me faudra mourir, pour échapper aux malédictions de ma mère! mourir pour ne pas entendre mon père maudire le jour où, pour prix d'un service, il partagea son toit avec un étranger

« Etranger ! —mais vous ne l'êtes plus pour moi, André, sachez-le bien. J'ai voulu garder de vous une trop haute opinion pour prêter aux motifs de votre départ un sens qui pût vous accuser. J'ai conservé le besoin de vous estimer. Ne me désabusez point.

« Quel que soit aujourd'hui le parti que vous vous décidiez à prendre, ri*oubUez pas

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que si Testime et la reconnaissance d'une femme cachée dans la foule sont de peu de valeur aux yeux d'un homme, le cri de douleur et d'abandon que son cœur exhale en se brisant est entendu plus haut.

« Me voici de loin, André, vous priant à deux genoux. Ne m'écrasez point , vous ne seriez jamais heureux !

<f Adieu, André, adieu! J'apprendrai un jour à notre enfant à mêler votre nom à ses prières du soir , si Dieu permet que je le conserve.

« Adressez la lettre que vous m'écrirez à Thérèse Richard, rue de la Xavée, n° 7. Cette femme m'est attachée , car sa mère a été ma nourrice. Elle est incapable de me trahir; à elle seule j'oserai me confier pour obtenir des conseils dans ma triste situation et bientôt, peut-être, un asile.

« GeOfVGBTTB. »

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