ANDRE WALTER A GEORGETTE
Le cœur qui u'Aime plus a si peu de mémoire !
Théopli. Gadtieb.
Vienne janvier 1811.
« Pauvre Georgette! votre lettre m'a trouvé bien malade des suites d'une nouvelle blessure qui m'a valu d'atroces souffrances qu'on a cru me payer par un grade supérieur dans l'armée.
a Je ne trouve point d'expressions pour
VOUS peindre tout ce que cette lettre m'a causé de chagrin.
« Je suis plus malheureux que vous , Georgette , car il faut que je vous accable d'un triste aveu.
«Je n'ai point de fortune : si je quittais le service de l'Autriche, je n'aurais aucun moyen d'existence, aucune ressource à vous offrir en liant votre destinée à la mienne. L'union dans la misère serait pour vous, pour moi, un supplice intolérable. Et si , en restant au service , je voulais épouser une femme française , dans les circonstances actuelles, ce serait de ma part une grande imprudence, sans autre fruit qu'une prochaine disgrâce. Cette disgrâce nous conduirait aussi à la misère.
« Outre cela, j'ai des charges pénibles à supporter, un père et une mère infirmes qui ne vivent plus à Inspruck, ma patrie^
qae des bien petites sommes que je puis économiser sur ma solde pour les leur faire passer.
a II m'est donc impossible , avant d'être arrivé à des temps meilleurs, de souscrire à des désirs trop légitimes de votre part , et que vous avez la délicatesse de ne point m'expiimer ; j'ai aussi , d'un autre côté , la conviction que si ces obstacles n'existaient pas, votre père n'en refuserait pas moins son consentement à votre mariage avec un étranger qui porte les armes contre la France. C'est un préjugé national qu'il faut, malgré nous, subir, et qui renferme d'ailleurs en soi quelque chose de respectable.
« Cependant , Georgette, ne croyez pas que je puisse vous abandonner dans une si cruelle situation. J'ai été trop coupable envers vous pour ne pas contribuer, par
tous les moyens en mon pouvoir à expier un inoment d'oubli qui a porté pour vous des fruits si funestes.
«< Ayez confiance. Le pauvre enfant que vous mettrez au monde trouvera un père pour l'aimer, et pour prendre , un jour, bientôt, je l'espère , le soin de son avenir. Ne craignez point la colère de votre père. Cette lettre que je vous écris, vous justifiera assez pour qu'il vous pardonne une faiblesse dont je voudrais avoir eu seul à souffrir.
« Dites à votre père que je reconnais notre enfant.
K Les prétextes ne sauraient vous manquer pour quitter Remiremont pendant quelque temps ; aussitôt que notre enfant aura été confié à une nourrice sûre , vous pourrez y revenir sans honte; moi-même, lorsque la paix sera consolidée, je ferai
un nouveau voyage en France; votre père me pardonnera , et vous aurez encore dans l'avenir une longue jeunesse de bonheur.
« Jusqu'à mon retour, Georgette, et toutes les fois que vous aurez quelque chose à me mander, écrivez moi à Inspruck , en Tyrol ; c'est de là que mes parens prendront soin de m'expédier vos lettres par une voie sûre et régulière , attendu que les troupes font des mouvemens fréquens qui m'exposeraient à être privé de vos nouvelles auxquelles j'attache un nouveau prix, puisque vous aurez à me parler chaque fois d'un être qui nous réunira par une communauté d'affections , tandis que les circonstances nous tiennent encore séparésce Je ne veux point finir cette lettre sans vousparler de ce départ précipité, de celte
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fuite dont vous m'accusez avec tant d'amertume.
<< Et, ici, je dois vous parler encore sans subterfuges , avec la franchise qui a toujours fait le fond de mon caractère.
r En suivant, dans les gazettes, les événemens de la guerre , je me souvenais de mon devoir qui me rappelait à mon drapeau ; et cependant , je ne pouvais plus que difficilement m'arracher d'auprès de vous. Et lorsque, un peu plus tard, l'amour m'eut fait succomber, je sentis que je vous briserais en décidant froidement mon départ ^ je craignis alors pour vousmême l'explosion de votre douloureuse surprise , une indiscrétion , que sais je !...
Cependant, mon congé allait expirer
Je partis, désolé, vous laissant la moitié de mon cœur, et emportant, avec votre pensée, la ferme espérance de revenir un jour.
LA covvî: de corail. 321
«Maintenant, Georgette, me pardonnerez-vous vos larmes et vos angoisses, et tout ce que vous aurez encore à souffrir? Je sais que je ne mérite point de pardon; toutes les apparences me condamnent ; mais, encore une fois , je vous demande grâce au nom de notre enfant,
«t Georgette, espérez tout du temps et de l'avenir.
«Vous finissez votre lettre en me disant : adieu. Moi, je vous dis : au revoir.
« 11 est si doux de mêler une espérance aux tristesses de cette vie !
«André Waltbr.»
SAIVS ]NOM.
Lorsque Thérèse Richard apporta la lettre timbrée de Vienne, que la triste Georgette attendait avec une morne inquiétude, il était environ sept heures du soir.
Marguerite tricotait et Jérôme fumait à demi ivre dans un coin de la chambre. Thérèse remit à Georgette la lettre d'André. La jeune fille la serra précipitamment dans son sein ; mais au moment où elle allait quitter furtivement la chambre, son père l'ayant appelée pour qu'elle lui versât à boire, elle se baissa étourdiment en prenant la cruche, et la lettre, qui passait à moitié, sous son fichu de mousseline, tomba sur la table , juste sous les yeux de Jérôme.
Georgette fit un rapide mouvement pour s'en saisir , mais sa tremblante main fut moins prompte que celle de son père, et le garde général lut d'une voix étouffée par la surprise et la colère :
A Mademoiselle Georgette Fauvel, chez Thérèse Richard, rue de la Xavée, n° 7, à Kemiremont.
— Tribunal de Dieu!... qu'est-ce que cela veut dire?
Et, arrachant le cachet, il parcourut d'un regard le fatal papier.
Les trois femmes étaient pâles , tremblantes et attérées. On eût jugé à les voir qu'elles étaient en face de la mort
Vous dire tout ce qui se passa dans cet épouvantable moment, serait audessus de mon courage et de mes forces. Il y a aussi, dans la vie intime, des scènes d'une si révoltante vérité , qu'il faut les taire, pour ne pas s'en rendre, en quelque sorte, le complice en les retraçant.
Georgette, cruellement maltraitée, fut portée dans sa chambre. Son état de grossesse s'en ressentit, et elle traîna depuis lors une vie de souffrances et de langueur.
Jérôme ne voulait plus qu'elle se mon-
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trât en sa présence; dans son sauvage désespoir, de ce qu'il appelait à grands cris son déshonneur, au lieu de prendre les précautions les plus simples pour éviter le scandale , il le proclama à qui voulut l'écouter, s'exténuant en vaines et slupides menaces de tirer un coup de fusil au séducteur de Georgette, si jamais il tombait entre ses mains.
Marguerite abreuvait aussi sa fille de reproches acerbes et d'humiliations journalières , plus cruelles que n'eussent été toutes sortes d'autres brutalités.
La pauvre fille souffrait , résignée en apparence , mais son cœur était profondément ulcéré ; son caractère s'aigrit graduellement à mesure que le terme de sa grossesse avançait; alors, l'instinct de la maternité devint en elle une fièvre ardente c|ui exalta son courage ; elle se
mit à détester sa mère, et entra en lutte avec elle.
Ces deux femmes, l'une trop peu éclairée pour tenir en pareil cas une conduite réglée par la prudence et la modération; l'autre dénaturée par les souffrances qu'elle amassait dans son calice d'expiation; ces deux femmes se prirent en horreur : désolante vérité à laquelle les âmes douces refusent de croire.
Georgette avait écrit plusieurs autres lettres à André Walter; mais toutes étaient restées sans réponse.
Cette nouvelle douleur qui brisait à jamais son dernier espoir de consolation et d'appui acheva de l'exaspérer.
Plus d'une fois l'infortunée se surprit à maudire l'innocente créature qu'elle allait Jeter dans une vie déserte.