LA SOURCE AUX ANES
Sur le sommet des monts les nuages somn^cillcnt, Le couchant cependant menace et s'obscurcit ;
Les Tents de nouveau se léveillent,
L'ouragan s'élance et mugU; La nuit devient plus terrible et plus sombre. Mad. la comtessc ou Po!«t.
Je fus éveillée le lendemain par une Yoix forte sans être rude.
C'était Pélagie ; elle venait de s'arrêter, avec son âne, à la porte qu'on n'avait pas encore ouverte.
Pélagie est renommée, à Pornic et aux
villages d'alentour, pour l'excellent poisson qu'elle vend, et peut-être plus encore pour sa beauté. Pélagie gagne beaucoup , jure comme un grenadier , et appelle les duchesses : Ma mignonne^ ma tendre amie, lorsque le hasard les place sur son chemin.
Cette femme au mâle langage a le profil romain d'une reine.
J'échangeai quelques mots avec elle, et j'appris que les élégantes baigneuses de Pornic faisaient un pèlerinage à la Source aux Anes.
— Vraiment, dit Pélagie en posant sur une table le verre de vin qu'elle tenait de vider, voilà la meilleure eau minérale selon moi. Venir de si loin pour boire une drogue comme cette eau , et croire que cela fait du bien ! Ces pauvres petites dames ! elles me font pitié ; si matin en
route! elles, qui ne se lèvent qu'à neuf heures dans les villes. Les voilà, belles et parées , qui font une lieue à pied , et il n'est que six heures du matin !
Pélagie nous donna envie de voir ces joKes pèlerines , et nous prîmes comme elles le chemin de la Source aux Anes.
La grande source attire une affluence de baigneuses. On descend, pour y arriver, un escalier abrupt taillé dans le roc , à la profondeur de cinquante à soixante pieds , et dans une immense groite sur le sommet de laquelle repose le sol que Ton foulait avant de descendre Pescalier. On voit s'échapper des fentes d'un rocher une eau claire et froide comme la glace, les baigneurs la reçoivent dans leurs verres , c'est une détestable médecine, mais on la dit très salutaire.
La Source aux Anes, dont la découverte
bizarre mérite d'être racontée , est visitée moins souvent; elle est plus loin dePornic; on y arrive par un chemin sauvage qui passe entre des précipices, sur une plage hérissée de rochers.
. Pélagie nous suivait ; elle se rendait à Bourneuf, et, chemin faisant, elle nous raconta l'histoire de la Source aux Anes.
Je la laissai parler.
— Sous l'un des rochers où nous allons nous arrêter , parce que je vous dirai : c'est là, car vous ne le verrez pas, il y a un petit bassin large comme une assiette ; ce bassin ne contient jamais ni plus ni moins d'eau, et quoique la mer, à chaque marée un peu forte, couvre cette eau, elle ne la gâte en rien.
Les ânes passent souvent dans cet endroit, conduits par les pêcheurs pour y recevoir des charges de goïman^ et
jamais ils n'y passent sans s'y arrêter; voulez-vous savoir pourquoi? Ah! tenez, ditelle en s'interrompant , voila les dames de Pornic.
Nous aperçûmes alors, sur la plage où nous commencions à descendre, une trentaine de personnes. Les femmes étaient presque toutes en blanc. Un gracieux chapeau de paille les abritait des rayons du soleil ; chacune d'elles tenait un verre à la main, et elles étaient accompagnées des hommes de leur société.
— Je mettrais ma main au feu, reprit Pélagie, que pas un de ces joyeux malades ne sait pourquoi cette source s''appelle la Source aux Anes.
Elle avait prononcé ces paroles de sa voix forte et sonore; quelques hommes levèrent la tête, et l'un d'eux lui cria en riant :
58 LA COUPE DE CORAIIi.
— Qu'est-ce que cela nous fait ?
Pélagie arrêta tout court son âne par la
bride, et dit, assez haut pour attirer toute l'attention de la société sur elle, et sur nous.
— Si cela ne vous fait rien, c'est que vous prenez le bien que Dieu vous envoie comme des aveugles qui n'y voient goutte. 11 y a plus d'un siècle que des ânes passant par ici, eurent soif, un plus avisé que les autres^ eut l'idée de fouiller la terre entre les rochers où vous êtes tous arrêtés ; il n*y avait de place que pour ses pieds, mais il fit si bien que l'eau jaillit aussitôt; l'ànebut: c'était de bonne eau douce, quoique minérale. Depuis ce temps , tous les ânes qui passent par ici s'arrêtent à cette source pour y boire , et vous faites comme les ânes.
Un rire fou accueillit ces derniers mots.
Pélagie poussa son humble monture en riant aussi; et comme nous ne connaissions personne dans le groupe qui s'amusait fort à nous regarder, nous suivîmes Pélagie, comme si le but de notre promenade avait été plus loin.
Lorsque nous fûmes seuls avec Pélagie, elle nous dit d'un ton sérieux, presque comique :
— S'ils croient que je leur ai dit une sottise , ils se trompent bien : nos ânes sont ce qu'il y a au monde de meilleuret déplus fin; nos ânes font partie de la famille, et j'ose dire qu'il y en a qui sont aussi aimés, et aussi bien soignés que l'enfant le plus chéri !
Nous riions de si bon cœur en écoutant Pélagie , que nous pensâmes la fâcher.
Nous prîmes congé d'elle avant d'arriver à Bourneuf, où elle allait augmenter sa
60 LA GOUl>E DE CORAIL.
provision de poisson, et nous revînmes en riant longtemps de son naïf et burlesque plaidoyer en faveur des ânes du pays.
Nous eûmes souvent occasion de remarquer qu'elle n'avait dit que la vérité. Les braves habitans de cette côte, même les plus pauvres, ont un àne ; ils passent doucement leur vie avec lui en famille, sous de misérables huttes, vivant démoules dont l'abondance est telle, que leur couche épaisse et serrée cache entièrement la pierre des rochers. Ils ne comprennent pas qu'on puisse venir de Paris chez eux, tant ils croient Paris loin; ils n'ont jamais voyagé à plus de quinze lieues de leurs côtes et tous ont un grandamour pour leurs chétives huttes, placées souslatourmentedes vagues, entre lecieletla mer.
De magnifiques grottes bordent la baie delîourneufi on dirait que la nature s'est
plu à faire de cette baie une vaste baignoire divisée par compartimens ; les découpures sans nombre des rochers, sont bordés de petites anses qui offrent aux baigneurs, sur le sable le plus fin , des retraites chaudes et mystérieuses. Les villages voisins de Pornic, sont placés à quelques pas de la mer ; ils renferment, durant la saison des bains, un grand nombre de baigneurs qui préfèrent le calme et la solitude aux plaisirs de la ville , car on s'amuse beaucoup à Pornic, où plus de la moitié des malades se portent fort bien.
Nous allions souvent nous reposer dans ces grottes^ à l'heure de la marée basse, et j'avais découvert , sur leurs parois de granit, une petite mousse fort rare et très estimée des naturalistes ; elle est courte et d'un rouge foncé , on dirait une vaste tenture de velours amarante. J'y appuyais
mon front, et yéconiaisliveV Astrée^ vieux roman chevaleresque dont mes amis étaient idolâtres, et que j'entendais pour la première fois. Les heures passaient douces et rapides, et la mer avait seule le pouvoir de nous chasser de ces retraites; nous les lui disputions pied à pied, faisant tingt pas en arrière à chaque vague qui s'étendait vers nous, et courant de rochers en rochers poursuivis par elle. Oh! c'était un admirable jeu, dont le souvenir plein de dangers est resté grand et puissant entre tous mes souvenirs!
Mais si la mer est belle dans son calme imposant, elle est sublime dans sa colère, et chaquejour qui se levait pur et brillant me causait un regret; j'appelais de tous mes vœux une tempête , un orage ; je tremblais d'arriver a a moment de mon départ sans l'avoir entendue mugir, sans
l'avoir vue s'élancer sur les rochers où elle avait alors coutume de laisser ses vastes flocons d'écume. ' .
La ville de Pornic et la baie de Bourneuf, longue d'environ trois lieues, jouissent d'un climat délicieux; les orages et les grandes pluies y sont très rares, et les brouillards presque inconnus ; on attribue ce beau temps, pour ainsi dire continuel, à l'élévation des côtes et à la nature rocailleuse du terrain.
Il y avait plus de trois semaines que j'habitais le petit village de la Birochère, et le ciel n'avait pas eu un nuage , et je n'avais vu la mer soulever et rouler ses vagues sur la plage qu'aux heures de la marée montante.
Un soir que nous venions de nous arrêter àPrigny, et que nous nous reposions sur les ruines d'une petite chapelle qui avait fait
partie d'une ancienne abbaye , dont les fondemens sont posés sur un tumulus, rhomme qui tenait nos ânes par la bride, se prit de dispute avec un domestique chargé des deux chevaux de mes amis. Le domestique se moquait imprudemment des ânes, et le paysan prenait parti pour eux avec une énergie qui menaçait de dégénérer en injures.
— Mes ânes vont partout , disait-il , et parce qu'ils ne sont pas harnachés comme vos chevaux , faut pas croira quMls valent moins qu'eux. Je voudrais bien vous voir, vous et vos bêtes, sur les rochers de nos côtes, au moment d'un orage. Venez-y demain, je vous y attends, etc'est vous qui serez le dindon; si vous en réchappez, je consens que le tonnerre m'écrase comme il a fait de cette croix ; et, il montrait la croix de la chapelle où nous étions assis,
petite croix en pierre qoise penche à demicourbée , depuis qu'elle fut frappée par la foudre, qui ne peut briser le granit.
Je me levai en entendant parler d'orage, le ciel était d'un bleu d'azur. Je m'approchai du paysan, et je lui demandai pourquoi il parlait d'un orage.
— Pourquoi? répondit-il avec l'importance d'un homme qui en sait plus que les autres, parce que je m'y connais. Il en fera un demain, et un fameux, allez ! Les pêcheurs le savent bien ; pas une barque ne partira ce soir ; celles qui sont en route vont rentrer.
Je lui montrai le ciel.
— Ah bah ! ça ne dit rien. Vous n'avez donc pas vu voler les mouettes depuis une heure. Montez sur la tour, et regardez bien à l'horizon, vous me direz ce que vous y aurez vu.
La tour dont le paysan parlait était à quelques pas de la chapelle , et tellement gigantesque dans ses débris, qu'on ne pouvait la voir sans être frappé d'admiration pour le grandiose des constructions anciennes , et de pitié pour la frêle élégance des constructions modernes.
On fait remonter aux temps les plus recùiés l'existence de cette tour, bâtie sur une falaise, et qui devait être un fort aussi vaste qu'imprenable. En ces teiripslà , les flancs de ses murailles, de sable et de granit, étaient battus par la mer. Réfoulée aujourd'hui dans son lit, elle coule à un quart de lieue de ces ruines. Lorsque je fus arrivée à leur sommet, cherchant à l'horizon les nuages précurseurs d'un orage, je restai éblouie par le magnifique panorama qui se déroulait sous mes yeux. La nature cessait d'être aride et brûlée ;
des vallons, des coteaux aussi frais que si la mer n'avait pas été là pour les dessécher sous le salpêtre, couvraient d'arbres et de gazon une étendue de plusieurs lieues.
C'était un autre monde, l'âme s'y plongeait doucement émue , elle se sentait reposée par cette riante verdure, des falaises, et des rochers arides dont les sauvages beautés donnent à la pensée une gravité pleine de mélancolie.
Le ciel était calme et pur comme ce frais oasis. Je regrettais l'orage que j'avais espéré, et dont je ne voyais aucune trace, et j'allais descendre pour revenir auprès de mes amis, lorsqu'une hirondelle rasa presque mon front sous le vent de ses ailes... puis, je la vis descendre et voler terre à terre. Mes yeux se fixèrent sur l'horizon avec une persistance que je puisai dans le vol de l'oiseaa plus que dans les paroles
du paysan, et loin, bienloin, j'aperçus une ligne noire, à demi-perdue dans les nuages rougàtres du soleil couchant. Alors, et commesije venais d'acquérir la certitude d'un orage, je sentis que l'air devenait brûlant, et je respirai plus difficilement.
— Un orage! m'écriai-je en descendant rapidement, nous aurons un orage î
Mes amis sourirent, et le paysan haussa les épaules en médisant :
— Vous ne vouliez pasme croire!
— Partons! dîmes-nous presque tous à la fois.
Le domestique déîacha les chevaux.
— Là, là, ne vous pressez pas, reprit le paysan , vous avez le temps ; ce n'est pas pour aujourd'hui ! attendez à demain pour vous mettre à l'abri. C'est le plus beau moment de la soirée, et mes pauvres ânes se reposent en mangeant delà bonne
herbe! cela ne leur arrive pas tous les jours.
Nous prîmes les ânes en pitié, et nous fîmes quelques questions au paysan. C'était un vieil homme, vert et fort, comme le sont presque tous les habitans des bords de la mer; il avait été longtemps marinier , et il sentait un orage comme les chiens sentent le gibier. Les pêcheurs le consultaient souvent avant de se mettre en route et ses prédictions n'étaient jamais en défaut.
— Ce sera un rude orage, nous dit-il, les chaleurs sont trop grandes, il y a comme une odeur de souffre dans Tair, je ne me trompe pas à cela î Elle en fera de belle demain, la farceuse! Dieu veuill qu'il n'arrive pas de malheur !
Le soleil était couché, nous avion sirès d'une lieue a faire. On se remit en marche,
les ânes suivaient tête basse et à petits pas.
— Ils sentent l'orage, les pauvres enfans, dit notre guide, en les excitant de la voix et du geste. Allons, mes petits, faites voir que vous avez le pied sûr... Eh î eh ! s'écria-t-il en remarquant que Tun des deux chevaux venait de faire un faux pas; le terrain n'est pas commode; tenez-les mieux en bride. Eh ! eh ! ce ne sont pas eux qui vous sauveraient si le vent venait à souffler comme ça lui arrive quelque fois! Ob! n'ayez pas peur, il est bon enfant lèvent! il dort; vous ferez bientôt comme lui.
Nous écoutions le vieux marinier sans mêler un seul mot à ses phrases , tantôt longues, tantôt courtes, et nous laissions derrière nousPrigny, en songeant à l'orage qui allait éclater dans la nuit.