‹ La coupe de CorailChapitre 4 sur 15 · L ORAGE · texte numérisé non relu

L ORAGE

Nous fûmes réveillés vers quatre heures du matin par un bruit sourd qui ressemblait aux roulemens du tambour, et nous reconnûmes , à la lueur des éclairs dont le ciel s'illuminait au loin , que l'orage commençait.

En un moment toute la maison fut sur pied , à l'exception d'une vieille servante et des enfans.

11 faisait à peine jour, et il fallait attendre que la pluie se calmât ; elle tombait par torrens. Il ne fallait pas songer à s'abriter sous des parapluies pour aller admirer les beautés de la tempête.

Nous passâmes une heure à préparer des manteaux de toile cirés, et des chaussures, à l'abri desquelles nous pussions courir à la fois dans la boue des chemins et sur les roches lisses et glissantes , du haut desquelles nous voulions voir la mer.

Lorsque nous fûmes prêts, nous ouvrîmes la porte , et nous fîmes quelques pas en avant; mais le vent fouetta la pluie sous nos larges chapeaux de paille, et nous coupa lu respiration. Lo courage nou$ manqua.

Nous rentrâmes tous pèle mèlc au gîte, ainsi qu'eût pu faire un troupeau de moutons effrayés.

Vers onze heures , et comme nous achevions de déjeuner, la pluie cessa, et, quoique le vent et \e tonnerre grondassent à l'unisson , nous n'hésitâmes plus. La mer devait être si belle dans sa fureur!

Nous approchions du sommet des rochers lorsque la pluie recommeriça. Mais le bruit de la tempête et des flots nous avait tellement saisis d'admiration et de terreur, que ce fut à peine si nous remarquâmes qu'elle trempait nos cheveux et nos mains.

Où était l'horizon? Noua ne voyions rien au-delà de la plage et des vagues qui montaient derrière les rochers inondés cl'écume blanche et fine , comme des flocons de neige ! Nos délicieuses grottes ,

nos roches toujours à Tabri , par leur hauteur, des flots de la marée montante , tout avait disparu ! Des vagues , retombant en immenses cascades sur la cime des rochers, et jetant de tous côtés leurs torrens d'écume , au bruit étourdissant de cette double tempête qui mugit sous les flots et sur les flots ! voilà ce qui nous fit oublier la pluie qui nous glaçait , le vent qui nous repoussait, et le tonnerre dont chaque coup faisait battre nos cœurs plus vite.

Il y a dans la certitude que Ton brave un danger, je ne sais quel grandiose de pensée qui rapproche la créature du Créateur I l'âme s'élève ! les pieds semblent se détacher de la terre.

Je courais sur cette côte désolée avec un sentiment d'exaltation qui me poussait à descendre sur les rochers où la mer allait venir briser ses vagues. Mes amis me

suivaient; parmi eux, il y avait une belle et charmante femme qui souriait à cet orage.

— Une voile? s'écria t-elle en pâlissant tout à coup , une voile !

Tous les regards se tournèrent vers le point où les siens s'étaient arrêtés.

Soulevée par les vagues qui semblaient se la renvoyer comme font d'une balle les enfans, une frêle embarcation s'apercevait aussi loin que l'œil pouvait plonger sous le rideau de pluie qui voilait l'horizon.

Elle était en vue de l'île de Noirmoutiers , et l'un de nous distingua , à l'aide d'une longue vue, deux hommes dans ce petit chasse-marée ; l'un était à la proue , et manœuvrait autant qu'une semblable tempête pouvait le lui permettre ; l'autre se tenait debout appuyé sur la voile qu'il venait de replier.

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11 n'y avait aucun moyen de venir au secours de cette frêle et imprudente embarcation , dont la perte était inévitable si le vent continuait à souffler.

11 était impossible qu'elle tînt longtemps la mer, et il ne fallait qu'une vague plus furieuse que les autres vagues pour la brisersur les récifs qui se cachent sous les flots.

Nous restâmes muets et consternés, les regards fixés sur ces hommes que nous ne pouvions voir , mais que nous savions voués à une mort presque certaine ; notre admiration et notre avide curiosité faisaient place à l'effroi! — Ce qui nous avait paru lepius sublime desspectacles s'effaçait sous un profond sentiment de terreur, et nous n'apercevions plus du grandiose effrayant de cette scène de désolation , qu'une seule chose ! — cette barque et ces deux hommes !

Puis, en silence, et sous la pluie qui nous inondait, sans que nous y prissions la moindre attention , nous nous passâmes la longue-vue, et alors un cri général s'échappa de nos lèvres :

— Ce ne sont pas des pêcheurs !

— Pas si bêtes ! cria une voix derrière nous.

Notre guide delà veille était là , les bras croisés, la tète haute, ayant repris aux années l'énergie de sa jeunesse, et dévorant la mer ae son regara , comme si la mer était encore son élément !

Nous ne l'avions pas entendu venir, tant nous étions absorbés dans l'anxiété de nos cœurs.

Sa vue fit diversion à nos terreurs , et nous lui demandâmes s'il apercevait une barque , et s'il pensait qu'elle pût tenir la mer.

Le paysan repoussa la longue-vue qu'on lui présentait , et répondit en clignant l'œil :

-— C'est à la volonté de Dieu! s'ils ont femmes et enfans, je les plains 1

— Et savez-vous d'où vient cette barque ? dîmes-nous tous à la fois.

— De Noirmoutier peut-être bien. Des voyageurs, des curieux ! Ça ne peut être que ça. — Si seulement la pluie tombait moins fort , je verrais un peu à quel patron est la barque. — Jésus! elle monte comme si elle allait toucher le ciel. — Ah I c'est une pitié! —Ne restez pas là, mes petites dames, ajouta-t- il en secouant la tète ; vous êtes pâles comme des mortes , et Dieu sait ce qui va arriver !

Nous nous regardâmes tous, et nous lûmes effrayés de nos figures blêmes et désolées ; un long soupir s'échappa de nos

cœurs , semblable à un dernier adieu sans espoir. Nos forces s'étaient épuisées, nous n'osions plus regarder la mer, et cependant , en nous éloignant, nous tournions sans cesse la tète de son côté.

Le paysan resta seul , les bras croisés , face à face avec la grande et inégale lutte que se livraient l'homme et les élémens.

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