‹ La coupe de CorailChapitre 5 sur 15 · VIF · texte numérisé non relu

VIF

LA MALOUINK.

Ir'orage se calma vers le soir, et le jour éclaira la mer, fatiguée de bondir, et la plage dont les vagues se retiraient frémissantes et blanches de toute l'écume qui les couvrait encore.

Nous regardions le ciel de nos fenêtres

ouvertes ; les nuages se séparaient , et 'azur se montrait çà et là. Nos cœurs étaient tristes , nos roix muettes. Le souvenir de la barque était avec nous.

Le paysan entra , et , sans attendre la question qui allait suivre le cri que nous jetâmes en l'apercevant— il se laissa tomber sur une chaise, et dit d'une grosse voix , plus émue qu'il ne voulait :

— Où sont ils à présent? Dieu le sait! Cet homme m'aurait dit : « L'un de ces

pauvres voyageurs sappelait Georges , »

que je n'aurais pas été plus convaincue de sa mort, que je ne le fus tout à coup , sans pouvoir m'expliquer d'où me venait cette pensée, forte comme une certitude.

— C'est lui! m'écriai-je, c'est ce pauvre jeune homme qu'on appelait i'Ours des Falaises,et qui était chez le curé de Sainte- Marie.

— C'est possible, reprit le paysan, je n'en puis rien dire ; la barque a couru si vite sur les vagues, que je l'ai vue disparaître sans pouvoir comprendre si elle

reculait ou si elle s'engloutissait.

Puis est venu un furieux coup de vent , et je n'ai plus rien vu ! Ça m'a fait quelque chose, tout vieux marinier que je sois resté au fond du cœur ! J'ai forcé mes yeux tant que j'ai pu pour qu'ils vissent aussi loin que quand ils étaient jeunes... et je

n'ai rien vu !

Alors, comme il arrive souvent après un

grand malheur, le vent s'est calmé et l'orage avec lui. —On dirait que la mer n'est tranquille qu'après avoir englouti une créature de Dieu! Elle va être superbe demain! Toute lisse et brillante aux rayons du soleil , comme si elle ne savait pas ce que c'est que de faire le mal, la traîtresse

Mais, au point du jour, on trouvera les débris de cette pauvre barque! et les cadavres, s'il plaît à Dieu!

Le vieux marinier prit un verre de vin, et comme, après l'avoir vidé d'un trait , il le rendait au domestique avec lequel il s'était presque disputé la veille pour ses ânes , il se mit à rire d'un bon gros rire sans arrière-pensée.

— Eh ! eh ! l'ami ! vous l'avez vu, la tempête ! étiez-vous à pied ou à cheval ? J'en sais qui ont bu leur dernier coup de vin; c'est affaire à vous , mon brave ; si vous êtes levé demain, au petit jour, avec la permission de votre bourgeois^, je vous prendrai en passant, et nous irons à la découverte le long de la côte. Vous n'avez jamais vu cela peut-être ? la mer ne passe pas dans Paris , eh ! eh ! eh !

Le rire de cet homme nous faisait mal^

nous le congédiâmes , et îa nuit se passa sans sommeil pour nous.

Le lendemain, le ciel n'avait pas un nuage, et le soleil brillait de tout son éclat. Le courage nous avait manqué pour aller sur la côte , nous avions toujours cette barque sous les yeux ! elle avait gravé en traits ineffaçables dans notre souvenir les terribles beautés d'une tempête sur mer/ Nous avions besoin de reposer nos regards sur des tableaux moins grandioses, et le plus petit parterre de fleurs nous aurait paru d'un prix inestimable; mais les fleurs croissent rarement aux bords de la mer! et le frêle œillet des falaises peuple seul l'aridité du sable. Il fallait sortir pourtant, et, d'un commun accord, nous prîmes la route de Pornic, nous souvenant tout à coup que nous avions une visite à rendre. Chacun de nous ayait au fond de sa pensée

un tout autre but, et la visite n'était qu'un prétexte au désir que nous avions de savoir si la barque était partie de Pornic, si les malheureux naufragés étaient étrangers, si l'on savaitleurs noms, etc. Mais, de peur de réveiller de tristes souvenirs, nous nous taisions sur eux , et notre conversation roulait sur des choses fort insignifiantes, comme il arrive toujours lorsque les paroles ne sont pas l'expression de la pensée.

Nous traversâmes la rue des Sables et une partie de la ville. Les mariniers étaient occupés à réparer les avaries causées par la tempête, et la plus grande activité régnait parmi eux.

En passant au pied du vieux château de Gilles de Retz , nous entendîmes une voix qui partait d'un groupe de mariniers arrêtés surla plage consacrée aux baigneuses*

— Quand je vous dis que ce petit chassemarée venait de Noirmoutiers ! je suis croyable peut-être I — Ge sont deux étrangers qui l'avaient loué pour la journée. J'ai de bonnes raisons pour le savoir : j'étais à Noirmoutiers quand l'orage a commencé; j'y ai passé !a nuit, et le pauvre Pierre était à demi-mort d'inquiétude. Un chasse-marée tout neuf! Qu-^nd je suis parti , ce matin , il n'était pas rentré !

— Pardieu ! je le crois bien', crièrent plusieurs voix ; je ne donnerais pas dix sous de sa carcasse.

— Ni de celles des pauvres diables qui le montaient, reprit le premier marinier.

— Pas si pauvres diables ! s'écria-t-on. Des gens qui le savent bien , assurent que l'un d'eux était cet homme si riche qu'on apelle ici l'Ours des Falaises!

— Riche ou non, à l'heure qu'il est,

c'est tout un pour lui , interrompit le marinier La mer est comme la terre, et mieux que la terre , car on n'y choisit pas sa place !

Ce fut avec un profond sentiment de tristesse que nous prîmes le petit chemin montueux conduisant à la Malouine.

Nous connaissions peu cet étranger, mais enfin nous le connaissions ; et comme j'avais causé avec lui , et que le hasard me l'avait fait rencontrer souvent, je lui donnai plus de regrets que ne firent mes amis. Je serai peut-être la seule ici , pensai-je , qui se rappellera qu'il y est mort sans famille et sans tombe ! et demain , ce soir même, on dansera à l'établissement, comme le jour de la mort de ce pauvre jeune homme dont il me parlait avec tant de tristesse et d amertume !

—Le curé de S5?nte-Marie doit être fort

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affligé de ce malheur, dirent mes amis en sonnant à la petite porte de la Malouine.

J'avais oublié cet excellent curé, son souvenir me fit un grand bien.

— 11 dira des messes et des prières pour ce pauvre jeune homme , répondisje en respirant plus librement; car, après la mortl — où sont nos espérances, où sont nos consolations! — si ce n'est dans la religion?

La porte venait de s'ouvrir, et nous entrâmes dans une petite maison plus élégante que la plupart des habitations de Pornic.

La dame que nous allions voir, l'avait louée pour la saison des bains. La conversation tomba tout de suite sur l'élégance un peu bizarre de cette maison , et sur toutes les petites cases dont la cour se

trouvait tapissée , ce qui lui donnait l'air d'une ménagerie.

— Il y a des fous partout , nous dit la maîtresse de cette habitation. Le brave homme qui l'acheta et la fit ce qu'elle est aujourd'hui , avait la passion des animaux poussée à un tel point qu'il s'est ruiné pour eux. Cette cour leur servait d'asile , et son cabinet renfermait les coquillages les plus curieux, et toutes les momies, poissons, oiseaux, singes, etc., qu'il avait pu se procurer. - On allait à la Malouine, il y a deux ans , comme on va, à Paris, au Jardin des-Plantes. — Mais toute passiona un terme , et celle de ce monsieur eut celui de l'argent.-— Il fut forcé de vendre peu à peu les objets de sa tendresse, et cette petite maison, dernier débris de sa fortune.

Il habite , à Pornic , un trou fort sale , en compagnie d'un cerf, de plusieurs

chiens et de quelques oiseaux. — Ce monsieur est au nombre des curiosités que les étrangers visitent , ajouta cette dame en souriant.

Nous trouvâmes ce sourire cruel; et lorsque, passant spus les arbres les plus frais, et les fleurs les plus embaumées, nous nous trouvâmes dans le délicieuiif jardin que ce pauvre fou avait créé , car il avait aussi la passicm des fleurs, nous notis sentîmes au cœur un grand intérêt pour une misère qui n'obtenait que des sourires de pitié.

Rien ne peut donner une idé >* du ciiarme qui s'attache à des arbres, t des fleurs, lorsqu'on les rencontre aux bords de la mer.

La terrasse , sur laquelle s'élevait une muraille mettant ce petit paradis de fleurs à l'abri des vents d'est, était battue par

les flots , et faisait face, de l'autre côté de la plage , au château de Gilles de Retz. Le jardin de la Malouine est le seul qui 's*oit àPornic II a très peu d'étendue ; mais on s'attend si peu à s'asseoir sous des berceaux de clématite et de chèvrefeuilles, que l'on oublie dans quel espace rétréci on a placé ce frais oasis.

Nous passâmes une heure à respirer le parfum des fleurs , et à regarder le soleil dans les flots de la mer, flots aussi calmes qu'ils s'étaient montrés terribles et menaçans la veille !

Pendant que mes amis causaient des mille choses plus au moins intéressantes dont on cause aux bains de mer, moi , je pensais à celui qu'on appelait un fou , parce qu'il avait semé pour les autres , et que ceux qui avaient recueilli ! n'avaient au cœur ni reconnaissance ni pitié. Le

malheur de cet homme prenait sa source dans ce qu'il y a peut-être de meilleur et de plus gracieux sur la terre : — les animaux et les fleurs. Et on lui donnait raison , au malheureux fou! — En étant dur pour lui, on lui prouvait qu'il faisait bien de s'en tenir aux pauvres bètes, qui s'inquiétaient peu de sa misère, et léchaient avec tendresse la main qui leur donnait du pain.

Ma pensée allait de la mort de ce riche étranger , à ce pauvre homme ruiné qui vivrait vieux , lui î car, [par une incompréhensible balance des choses de ce monde , les riches paient souvent de leqr existence leur bien être et leurs voluptés. On dirait que la misère donne droit de vie, et cela est si vrai que beaucoup de gens pauvres et misérables élèvent leurs enfans pauvres et misérables comme eux ! tandis

que les riches les voient souvent mouHr au milieu de tous les soins, de toutes les tendresses dont ils sont entourés! — La mort et la misère! à quoi allàis-je penser en face de cette nature si belle, si splendide ! Mais dans cette atmosphère de parfums , dont je me serais enivré , si je n'avais pas eu le souvenir de cette barque engloutie, je songeais à cet homme réfugié dans ce qu'on appelait un trou — lui qui avait joui de ces arbres , d« ces fleurs , de tout ce que j'admirais !

J'eus d'abord un vague désir de voir cet homme , et comme , par je ne sais quelle sotte honte , je ne voulais pas demander son adresse à la dame qui m'avait fait un si cruel récit de sa misère, je me mis à y penser assez pour que ce vague désir devînt une résolution très arrêtée. Nous venions d'accepter une invitation à dîner.

J'avais plus d'une heure devant moi ; je me rappelai tout à toup que j'avais oublié de passer à la poste; je m'excusai de mon mieux, et j'eus ma liberté pour une heure.

VIIÏ.

Agent universel, puissance où tout se fonde, L'amonr est le ressort de l'âme de ce monde Que jeune. 11 anima, que vieux il rajeunit; Par l'amour tout^commence, et par lui tout finit. ViLLENAvB père.

Arrivée à la poste , où j'allais deman- * der, au lieu de lettres que je savais ne pas y trouver, l'adresse de l'ancien propriétaire de la Malouine, je ne pus m'empêcher de penser à ce jeune homme, dont les lettres portaient le seul nom de Geor-

ges , et que j'avais vu là^ pour la première fois.

La mort passe bien plus inaperçue dans les grandes villes que dans les petites. Peut-être parce que l'on se croit plus loin d'elle ! Les distances influent sur nos sentimens, autant que sur nos actions.

Il y a là des lettres pour ce malheureux jeune homme, pensai-je. Il ne les ouvrira plus, et si elles lui viennent d'un ami ou d'une femme aimée! ils attendront une réponse avec les angoisses qui précèdent un malheur, comme si Dieu avait voulu que préparé par la souffrance à souffrir encore, le cœur soit alors trop meurtri pour se briser.

Ce fut avec ces tristes réflexions, que je pris en sortant de la poste, îe chemin qu on venait de m'indlquer. Je traversai deux rues qui me rapprochaient du quartier

le plus isolé, et je me trouvai vis-à-vis de la demeure du pauvre fou.

C'était une de ces sombres maisons de la haute ville, une de ces maisons taillées dans le roc. La nature était pour plus de moitié dans le misérable abri qu'il payait aux hommes. Je montai les marches inégales de cette pierre d'un gris bleuâtre comme les rochers de la côte, et je poussai la porte, après avoir frappé sans obtenir de réponse.

J'entrai sous une voûte assez longue et fort basse. Je commençais à sentir quelque embarras de cette visite , à penser que je pourrais être fort mal reçue. Peut-être allai- je retourner sur mes pas, lorsque j'entendis une voix douce, imposer silence aux chiens qui commençaient à aboyer. Si la voix avait été rude, je me serais sauvée.

La cour où je me trouvais, était sale et

petite ; un escalier fort étroit et fort sombre était su fond. Je le montai en hésitant, mais il n'avait que quelques marches, et aboutissait à une chambre dont la porte était ouveite.

Je ne vis en y entrant, ni l'ancien propriétaire de la Malouine, ni le cerf, ni les chiens, ni les oiseaux... Un homme était debout; tenante la main un portefeuille, dans lequel il semblait chercher des papiers... et cet homme! c'était Georges!

Georges le naufragé ! l'étranger que j'avais vu mort ! car j'avais vu son tombeau sous les vagues, entre les vagues, partout où mes yeux avaient pu arrêter leur regard!

Je fus tellement saisie, que je ne saturais dire si ce que j'éprouvai était autre chose que de l'épouvante.

On me fit asseoir sur une chaise, laseule

un peu propre qui fût dans cette chambre, et je balbutiai quelques excuses que j'adressai au maître de cette pauvre demeure ; mais j'écoutais mal les réponses polies et banales qu'il avait coutume de faire aux personnes qui le visitaient. J'étais trop préoccupée de la manière dont je demanderais à ce jeune homme, si miraculeusement ressuscité , comment il se faisait qu'il ne fût pas mort.

La meilleure manière est toujours la plus simple; je lui parlai delatempôtO; de la barque, et de notre effroi

H sourit, et médit :

— Je vois, madame, que vous m'avez cru mort.

— Cela est vrai repris-je , et je ne suis pas la seule ici qui l'ait cru.

— Vraiment, on a bien voulu s'apercevoir de mon absence ! je suppose que Icj

plupart des personnes qui m'ont cru au fond de la mer, se sont peu inquiétées de ce que deviendrait mon cadavre ; car en revenant ici, il y aune heure, je n'ai entendu regretter qu'une seule chose , la barque neuve que je montais, et que l'on assurait devoir s'être brisée sur les récifs.

Je me rappelai la conversation que j'avais entendue parmi les groupes de mariniers, et je ne trouvai rien à lui répondre.

Reprenant alors la parole avec moins d'amertume, il me demanda si j^avais vu beaucoup de tempêtes sur mer ?

~ Une seule, celle d'hier, répondis-je, en y songeant avec moins d'effroi, car je commençais à croire que l'on pouvait revenir d'une tempête comme on revient d'une bataille.

— Elle était forte et terrible, continuat-ilj mais la mer m'a bercé tant de fois sur

ses vagues, qu'elle m'a traité hier comme toujours. Là où les meilleurs mariniers auraient trouvé la mort, moi j'ai trouvé la vie! peut-être, ajouta-t-il, avec un sourire plus triste que des larmes, peutêtre parce que je me soucie peu de vivre ou de mourir.

—Vous avez tort, monsieur, interrompit notre hôte, il faut toujours vouloir vivre; quoi qu'il arrive! — certes je ne suis pas sur des roses ici, et bien, je prends mon mal en patience; je tâche d'oublier des temps plus heureux, et quand j'ai mes pauvres bêtes autour de moi, je trouve la vie encore passable.. . à côté de beaucoup de mauvais momens, il y en a quelques-uns de bons j il faut savoir supporter les uns et jouir des autres! Quand vous avez vu le temps se mettre à l'orage, il fallait faire comme moi, vous tenir chez vous , ou vous mettre à l'abri!

— Si VOUS aviez voyagé, si vous aviez vécu de tourmentes et d'émotions physiques, pour étouffer en vous la vie morale et les passions, vous comprendriez pourquoi j'ai voulu échapper, par une chance de danger, à la monotone existence que je traîne ici , — et partout! ajouta-t-il en donnant à sa voix une expression moins

sauvage.

— Mais vous n'étiez pas seul? repris-je, plus curieuse que je ne voulais le paraître.

— Cela est vrai, madame, j'avais rencontré à Noirmoutiers, un artiste, un peintre, et il lui avait convenu de courir les mêmes périls que moi. C'est pour lui que j'ai lutté corps à corps avec la tempête; il avait peur, il voulait vivre, vivre à tout prix. J'ai su ce matin, en le quittant, qu'il a une mère, une mère qui l'aime, et qui l'attend,

Gomme il achevait ces mots, je compris au léger tremblement de sa voix , qu'il éprouvait une violente émotion. Je me tournai vers Tancien propriétaire de la Malouine, et je cherchais ce que j'allais lui dire pour ramener la conversation sur un autre sujet, lorsque je le surpris, les yeux arrêtés sur l'étranger; il y avait dans la figure de cet homme, une expression de bonté et de charité si vraie et si touchante, que je ne vis plus le côté ridicule de sa position.

Il pouvait avoir près de soixante ans ; ses cheveux étaient blancs , et sa taille voûtée ; il était fort sale dans ses vêtemens , et, malgré tout ce désordre, il y avait en lui une certaine distinction.

L'étranger lui tendit la main : « Si je ne « vous revois pas demain avant mon dé- « part, n'en soyez point en peine j je re-

« tourne à Sainte-Marie, et la voiture part « do bonne heure. Je ne vous dis pas au «revoir. Je ne reviendrai sans doute ja- « mais à Pornic. Mais si vous aviez besoin « de moi, écrivez à Paris, vous avez mon « adresse. Adieu. »

— Ici, Turc, ici ! cria le pauvre homme en essuyant une larme.

Turc s'avança, la tête haute, l'œil brillant; c'était un fort beau Terre-Neuve, noir comme du jais; à l'exception de ses pattes, dont les soies blanches et touffues traînaient jusqu'à terre.

— Monsieur, monsieur, voici Turc ! ne vous en allez-pas comme cela. Dites moi que vous acceptez mon chien, mon plus beau chien; mon cher Turc ! dites-le-moi, mon cher monsieur, et je vous verrai partir avec moins de regrets.

Ctlui que l'on rappelait ainsi, et à qui je

venais, en me levant, de rendre un dernier salut d'adieu, revint sur ses pas.

— Turc, cria-t-il d'une voix forte, veuxtu venir avec moi?

Turc baissa la tête comme s'il avait compris, et ne bougea pas ; je fis deux pqs vers la porte; je me sentais assez gênée au milieu de ces deux hommes- Je voyais l'un pour la première fois, et je connaissais à peine l'autre. J'étais partagée entre l'embarras de ma position et le désir de savoir auquel des deux Turc resterait.

J'avais aussi une curiosité fort naturelle. Je me demandais quels liens d'intimité pouvaient exister entre ces deux hommes si différens en tous points , et je songeai qu'en restant la dernière, j'apprendrais tout ce que je désirais savoir ; mais de quel droit rester ainsi dans une maison où je n'avais pas été appelée , où je n'étais re-

tenue par personne, où je gênais peutêtre! A toutes ces pensées peu agréables, se joignait la crainte de dépasser de beaucoup l'heure fixée à la Malouine, pour le dîner. Je ne comprenais pas comment j'avais laissé le temps s'écouler ainsi, sans avoir expliqué le motif de ma visite. Il est vrai qu'en y réfléchissant , je m'aperçus que je n'avais aucun motif à mettre en avant; si ce n'est pourtant, l'intérêt que j'avais pris au propriétaire d'un jardin que j'avais admiré , et dont j'étais bien aise de pouvoir causer avec lui. Je me persuadai que je devais rester pour offrir à mon hôte cette petite explication, et je revins m'appuyer contre la cheminée, tâchait, par mon silence, de faire oublier que j'étais là.

Le chien de Terre Neuve, absorbait toute l'attention ; on ne prit pas garde au

LA codpk de corail. 100

mouvement rétrograde que je venais de faire.

—Turc aime son maître, et ne veut pas le quitter, continua Georges en passant ses mains, l'une après l'autre, sur la tête et sur le cou du noble animal.

— Si Turc aime son maître , il ira avec vous, répondit le pauvre homme.

— Ici, Turc, ici, regardez monsieur, c'est lui qu'il faut aimer, qu'il faut suivre. Obéissez !

Turc se coucha aux pieds de Georges.

— A la bonne heure, il ne sera pas dit que vous partirez d'ici sans un ami ! et celui-là, monsieur, celui-là, vous sera fidèle: que vous tombiez dans le malheur, ou que vous restiez ce que vous êtes. Il mange aussi gaîment une croûte de pain qu'une cuisse de poulet , pourvu qu'on Tassai-

sonne d'une caresse; n'est-ce pas mon chien, mon bon chien?

Turc en entendant cet appel, se leva brusquement, jeta ses pattes de devant sur les épaules de son maître, et frotta son large museau sur sa bouche, ses joues et son front.

— Je ne puis accepter votre offre, reprit Georges fort ému des caresses de ces deux êtres qu'il ne voulait pas séparer... restez, restez ensemble; Turc serait longtemps avant de s'attacher à moi. Les chiens ne sont pas comme les hommes , ils aiment longtemps ; ils aiment toujours !

— Vous m'avez compris, vous, monsieur, vous ne m'avez pas humilié dans mes pauvres bêtes. . . je vous ai dû depuis un mois, les seuls bons momens que j'ai passés depuis que je suis ruiné, et que les autres profitent;,ea se moquant de oîoi,de ce qu'ils

appellent mes folies! Dieu vous bénisse et vous rende tout le bien que vousm'avezfaitî

Il essuya ses yeux qui se mouillaient de larmes, et, cherchant autour de lui du regard et de la pensée, il ajouta: puisque tous voulez que je garde Turc, jevoudrais bien vous donner autre chose, le moindre petit souvenir; hélas! suis -je donc devenu si pauvre qu'il ne me reste rien de toutes mes curiosités d'autrefois! Âh! madame, dit-il en se tournant tout à coup vers moi, c'était il y a deux ans qu'il fallait venir me visiter; je vous aurais mieux reçue qu'aujourd'hui, j'aurais eu des fleurs et des coquillages à vous offrir.

—Je viens de la Malouine , balbuliai-je fort émue de l'excellent cœur de cet homme, et je suis venue vous faire une visite de reconnaissance; j'ai trouve tant de plaisir à me reposer aux bords de la

mer sous des arbres et des fleurs, que j'ai voulu vous en rendre grâce.

—Voici de bien douces paroles, repritil eu souriant; je ne reçois pas souvent d'aussi charitables visites. J'ai six cents francs de rente, c'est bien peu; mais je me plains moins de la fortune que des hommes. Ils sont cruels, et je n'aide chagrins que par eux ! Jusqu'aux enfans qui courent après moi quand je sors, et qui m'appellent le père des bêtes, ou le pauvre foui

— Ils m'appellent bien l'Ours des Falaises, interrompit Georges avec un superbe dédain.

— Mais vous êtes riche, vous, monsieur, et vous pouvez leur jeter de l'or pour les faire taire!

Georges sourit amèrement, comme si l'or avait été pour lui la chose du monde la plus inutile et la moins propre au bon-

LA COUPE Dt: CORAIL. 113

heur; puis, se tournant vers moi, il médit en s'inclinant avec toute la grâce d'un homme du monde : — si le hasard vous ramenait à Paris, madame, pendant le court séjour que je dois y faire, me serait-il permis de me présenter chez vous ? M. de Privas, qui a l'honneur de vous connaître est mon ami.

—Vraiment, monsieur! interroûipis-je vivement; et comment avez-voussu qu'il me connaissait ?

— Parce qu'il me l'a écrit.

— Ah! ces lettres?

— Etaient de lui, madame : M. de Privas est l'unique ami que j'aie en France.

— Monsieur, monsieur, et noire hôte venait d'ouvrir un petit tiroir, voici une coupe de corail que je n'ai jamais voulu vendre, parce quel'ayant oubliée dans un coin, je l'ai retrouvée quand la vente était

finie. Je me suis dit que Dieu avait vonlu me la laisser, et je l'ai gardée. Elle est à vous, monsieur, ajouta-t-il en la tendant à Georges, et c'est la phis grande joie que Je puisse éprouver par rapport à elle, si vous me promettez de !a garder pour l'amour de moi.

ht, L'ami de M. de Privas était resté immobile de¥*:ni la main tendue vers lui.

Je ne pouvais m'expiiquer le bouleversement de ses traits si calmes l'instant d'auparavant.

11 voulait parler, et les mois mouraient sur ses lèvres devenues tout à coup blanches et tremblantes.

—Cette coupe P.. . dit-il eolin d'une voix éteinte, celle coupe ! .... il n'acheva pas, s'en saisit rapidemeut ol la couvrit de hai.sers. Pois , comro'j si celle explosion eût détendu ses uerfe et rendu uo peu

d'énergie à son cœur à demi -paralysé sous une trop vive émotion, il s'écria:

— Où avez-vous trouvé cette coupe?

qui vous l'a donnée ? depuis quand l'avezvous?...

Le pauvre vieillard tâchait de se remettre du contre-coup de la secousse que Georges venait d'éprouver; il passait la main sur son front et ne répondait pas.

— Oh! parlez, monsieur ; parlez donc , vous me faites mourir ! Cette coupe....

— Je cherche, reprit enfin notre hôte. . . . oui, il y a bien un an de cela, elle me fut apportée par un jeune garçon qui lavait trouvée sur le sable au pied de la falaise, du côté du port. Je la lui payai cinq francs, ce n'était pas sa valeur, mais je commençais déjà à être bien pauvre, et, deux ou trois semaines après, tout fut vendu chez moi.

116 LA COLPE 1)K CORAIL.

—Et que vous dit cet enfant? demanda Georges avec on profond accent de découragement.

— 0 me dit qu'ii pensait que cette coupe était à une jeune dame qu'il voyait souvent assise sur le sable en cet endroit, avec un petit enfant, et qu'il fallait qu'elle l'eût oubliée.

" Et cette dame?...

— Je me rappelai, au portrait que me fit le jeune garçon, qu'elle était venue chez moi comme tous les étrangers ; je fis faire quelques recherches pour Hui rendre cette coupe que je ne considérai plus comme étant à moi quoique je l'eusse achetée; maisj'appris que cette dame avait quitté Pornic pour retournera Nantes, où elle devait s'embarquer pour les îles, je

crois...

—El vous la nommiez?.,, la voix de

Georges exprima nne angoisse si grande que je crus que son cœtir allait se briser.

— Madame Johnsori, i^ crois, je ne suis pas sûr; si cependa*/! c'était bien Johnson! son mari l'acooiispagriaitj elle était en grand deuil, oi monsieur l'avait conduite aux bains pour sa santé, elle paraissait fort délicate. Ou disait dans Pornic que ce monsieur était de la Martinique et qu'il avait faille voyage pour venir recueillir à Nantes un très bel héritage; c'était un hornme fort riche; mais les pauvres n'en ont rien su ! Vous leconnaissiez peutêtre, monsieur Georges P

— - Moi ! s'écria Georges interpellé si directement, et à l'instant où ses yeux lançaient des éclairs de haine; moi !.... et pourquoi le connaîtrais-je?

Le brave homme le regarda avec un

étonnement mêh^. d'une profonde tristesse.

— Maudite coupe ! dit-il enfin , j'aurais mieux fait de la vendre ou plutôt de la laisser au fond de ce tiroir; je vous ai fait de la peine, à vous qui m'avez fait tant de bien ! à vous pour qui je donnerais ma vie, si elle avait quelque valeur, la pauvre vieille qu'elle est ! Rendez-moi cette coupe, et n'y pensez pios : quand le passé a été rude, il faut laisser derrière soi tout ce qui s'y rattache.

—Non, îion, mormura Georges en serrant la coupe de corail sur son sein, je ne m'en sépare pas; je ne m'en séparerai jamais !

— Pardonnez-moi, mon ami, et il tendit sa main au vieillard ; les plus jeunes dans la vie ne sont pas ceux qui ont souffert le moins. Pensez à moi quelquefois, priez

LA COUPîi DE CORAIL. 119

Dieu qu'il me donne, non pas du bonheur^ C'est impossible ! mais la force de me résigner. Je suis plus faible que je ne croyais, et j'ai tort; il y a de la lâcheté à un homme de ne pas savoir acc^pler les douleurs que Dieu lui envoie.

— Madame, ajouta-t-il en se tournant vers moi, j'ai besoin de vous rappeler que M. de Privas est mon ami. et c'est à ce titre que je vous prie de m'accorder quelque indulgence... Je ressemble si peu aux hommes du monde! Je suis si complètement en dehors de tous les usni^es qui régissent les sociétés , de toutes les conventions qui prêtent un masque aux sentimens les plus profonds, les plus impétueux! et comme je m'inclinai sans lui répondre, il aj ou la:

— Me pcrinetiez-vous de vous offrir

liO LA COUPE DE CORAIL.

mon bras et de vous reconduire jusqu'à la Malouine où vous êtes attendue.

J'étais fort émue de la scène qui venait de se passer; j'acceptai.

— Nous quittâmes Texcellent homme qui n'avait plus le droit d'aller s'asseoir sous les berceaux de fleurs qu'il avait plantés.

Georges lui dit adieu.

Moi je lui dis au revoir.

Nous arrivâmes devant le Tieux château de Barbe-Bleue sans avoir échangé un seul mot. Je.devinais à la précipitation du souffle de Georges toutes les émotions de son âme. La crise était passée, mais elle avait laissé après elle une agitation que le temps seul pouvait calmer.

Je ne trouvais rien à dire à l'ami de M. de Privas ; quoiqu'il eût cessé d'être

un étranger pour moi, il n'en était pas moins resté un personnage tellement mystérieux, que toute ma sympathie, pour des douleurs qui me paraissaient réelles, se bornait à le plaindre dans le silence. Je n'avais aucun droit à sa confiance ; et pour essayer de consoler, il faut savoir à l'avance qu'on ne sera pas accusé d'un zèle indiscret. Georges rompit le fil de mes pensées en me montrant du doigt une fenêtre entourée de feuillage.

— J'ai demeuré là^ me dit-il Je reconnus la fenêtre où j'avais vu sur une vitre deux noms.

J'aurais bien voulu lui demander si celui que je n'avais pu lire était le nom de la jeune dame à laquelle avait appartenu la coupe de corail ; mais une telle question n'était pas faisable.

Nous arrivions à la Malonine, il me quitta en me disant :

— Adieu madame, si je vous revois, nous parleroDs de Pornic à Paris.

Je ne i'ai jamais revu !

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