LE VIEUX MARINIER
«Le.foÎL'il couciKiut jaîllisssil en rayous pourprés à travers les denlelures ciu cloitrfi ; !■ vc!;t soupirait dans les ruines-, et au loin, sur la roule, u;i vieux piètre s'ou allsit peniblemout, son bréviaire à la main.
Emile Socveotub.
On m'attendait à la Malouine avec une impatience qui ressemblait à la mauvaise humeur, ainsi qu'il arrive souvent.
Je fus heureuse de me retrouver, le soir, seule avec mes amis , dans notre petit village si calme ^ si solitaire...
Notre veillée fut longue, et Georges, cet ami de M. Privas , si jeune , si malheureux, à en juger par tout ce que je venais de voir et d'entendre, fit, avec le
pauvre fou ruiné, tous les frais de la conversation.
Nous nous moquâmes de nos fausses alarmes, des regrets dont la barque si miraculeusement sauvée avait été Tobjet , et, comme on ne peut pas toujours s'attendrir, nous finîmes par rire de ce qui nous avait fait pleurer.
Le vieux marinier, que nous plaisantâmes , le lendemain , sur les gens qu'il tuait et qui se portaient à merveille , cligna de l'œil, haussa les épaules, et, d'une voix moins haute et moins ferme qu'elle ne l'était l'instant d'auparavant , nous répondit qu'il n'y avait rien d'étonnant là-dedans, et que s'il avait su que l'Ours de Falaises étsiit
monté sur cette barque , il aurait parié ses filets et son âne qu'il en réchapperait. — Et pourquoi? dîmes -nous, assez étonnés de cette réponse.
— Pourquoi? — parce que chacun sait ici qu'il fait ce qu'il veut, et qu'il a plutôt commerce avec le diable qu'avec les hommes. — Oh ! continua-t-il en nous entendant rire, vous allez nier cela et vous moquer de moi. La preuve , la vraie preuve , c'est qu'il a disparu sur les vagues comme eût pu faire un esprit , et qu'il a repris le large sans toucher à un seul rocher, si bien qu'il a ramené le chasse-marée à Pierre, en aussi bon état qu'il l'avait pris. C'était à n'y pas croire; le.premier moment de joie passé , Pierre a fait le signe de la croix , et il n'a pas voulu prendre la pièce d'or que ce monsieur lui offrait.
— Est-il possible, dis-je à cet homme, que vous soyez si peu instruit dans cette partie de la Bretagne , qu'il vous soit plus facile de croire à des sorciers qu'à l'adresse d'un homme habitué à naviguer, et à faire manœuvrer d'autres bâtimens que cette petite coque d'œuf.
— Coque d'œuf I madame ; on voit bien que vous ne l'avez pas vu ; un petit chassemarée soperbe, que les plus adroits d'entre nous n'auraient jamais pu sasiver! La preuve encore que ce monsieur ne faisait rien comme un autre, c'est qu'il allait fort souvent chez ce pauvre fou , où personne ne va jamais , et qu'on dit qu'il lui a laissé plus d'argent qu'il ne lui en faut
pour racheter la Maloiîine.
—Et qui dit cela? repris je, charmée d'apprendre une semblable nouvelle.
— Le bon homme lui-même. Oh! vrai-
ment , il ne jure que par ce monsieur, et il paraît qu'il n'a pas fait comme Pierre , il n'a pas craché sur l'or.
— Est-ce que vous auriez fait comme Pierre? lui demandâmes-nous en lui versant à boire d'un excellent petit vin d'Anjou^ qui entrait pour beaucoup dans le plaisir qu'il semblait prendre à nous visiter souvent.
— Ah ! reprit-il en souriant de ce bon sourire qui rend les yeux brillans et la bûche aussi voisine des oreilles que le permet la souplesse des mâchoires.
— De l'or ! c'est toujours de l'or! et, à tout prendre , je ne dis pas 1 Pierre est riche, Pierre n'a pasd'enfans ' Il y a plus de douze ans que je n'en ai vu, de For: l'or est rare dans le pays , même aux jours des foires. Ab! ça. vous coonaissez donc ce monsieur, que vous le défendiez? S'il n'est
pas sorcier, il est au moins du bois dont on les fait. Les riches aiment leur argent, ils le gardent pour eux; et lui, il le donnait , il en avait toujours plein les mains, à ce qu'on dit , car moi je ne lui ai jamais Yu qu'un livre ou de petits œillets des falaises, quand il se promenait, et que je le rencontrais. Un jour seulement, il m'a parlé : c'était pour me demander si j'avais vu, l'été dernier, à la Birochère, une jeune dame en noir se promener avec un petit enfant. — Ma foi, que je lui dis, monsieur, il y avait bien des jeunes dames et beaucoup de petits enfans. — Là-dessus, il me tourna le dos fort malhonnêtement, et je pensai que , pour un sorcier, il n'était guère malin. Est-ce que j'étais obligé de connaître cette dame et son petit enfant ! Le brave homme s'était levé en achevant cette réflexion pleine de sens.
Mes amis s'amusaient de son babil naïf, et de ce qu'il savait des merveilles de son pays. Us lui firent promettre d'être prêt avec ses deux ânes pour une dernière promenade que nous voulions faire , avant de dire adieu à Pornic et à ses bains, dont je n'ai rien dit encore , bien qu'ils soient de beaucoup préférables aux bains de Dieppe et de Boulogne.
Je leur consacrerai le chapitre suivant, afin que l'on soit libre de le passer, si on tient peu à savoir en quoi les bains de Pornic peuvent être supérieurs aux autres bains de mer.
Noire dernière promenade se fit avec cet amour des lieux que l'on va quitter, amour qui met au cœur des regrets qui s'alimentent à chaque pas, etjeUent sur tous les objets un charme indéfinissable.
Le vieux marinier devinait par instinct ce qui se passait en nous ; il marchait plus douccmeïit que de coutume , et s'arrêtait souvent pour redire ce qu'il nous avait dit déjà , pour nous faire admirer ce que nous avions déjà admiré; mais il avait toujours quelque chose de nouveau à nous raconter, sa mémoire était inépuisable.
C'est ainsi qu'en nous rendant aux Moutiers , et passant encore devant la petite chapelle ombragée de vieux ormeaux que la tour de Prigry met à l'abri des tempêtes , notre guide nous fit remarquer un chemin étroit taillé dans le roc ; regardez bien , nous dil-il , en ôiant respectueusement son large chapeau, ce chemin aboutit à la chapelle ; on y voit une petite fontaine dédiée à saint Martin ; son eau miraculeuse guérit de la fièvre ;, on vient en boire de dix lieues à la ronde , eîîe sort
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d'un rocher , limpide et douce comme du cristal. Ce que l'on guérit de malades avec celte eau et les secours du grand saint Martin , fait si grand tort aux médecins des environs , que , sans la puissance du saint, qui veille là jour et nuit, il y a longtemps que cette petite fontaine aurait été détruite.
Nous laissâmes nos montures près de la chapelle, et nous entrâmes dans le chemin où nous aperçûmes bientôt la fontaine miraculeuse.
Le vieux marinier, tenant toujours son chapeau à la main , se courba sous le filet d'eau qui coulait lentement sur la pierre lisse du rocher et il y colla sa bouche.
— Avec ça, dit-il en se secouant d'un air joyeux, je suis sur de passer toute la saison aussi bien portant qu'aujourd'inii.
Personne d'entre nous n'eut la pensée de rire de la sainte croyance de ce brave homme : toute conviction vraie et profonde s'entoure d'une sorte de respect , à plus forte raison celles qui s'appuient sur la religion.
Nous arrivâmes au bourg desMoutiers, en songeant que l'eau de la fontaine Saint- Martin faisait bien plus de cures que les sources d'eaux minérales. Cette pensée donna aux prières que nous fîmes dans la vieille église des Moutiersplus de foi et de véritable piété. — Les croyances religieuses sont comme l'eau du baptême, elles régénèrent et purifient, lorsqu'on ne cherche pas à les repousser comme impossibles et dérisoires.
L'église où nous venions de prier était remplie de tableaux et dornemens, dévorés par le salpêtre dont ses murs sont
couverts. On Toit qu'elle a dû être fort riche aux temps où le fameux couverît qui lui a donné son nom, florissait dans toute sa gloire monastique.
Les ruines de ce couvent nommé les Moutiers sont séparées de l'église par le cimetière; ces ruines sont vastes et accusent une belle et large architecture. Une petite tour s'élève au milieu du cimetière; son aspect a quelque chose de bizarre qui attire l'attention : elle n'a qu'une porte et qu'une seule fenêtre ; un bénitier est placé près de la porte, à l'entrée de l'escalier conduisant à la fenêtre.
Cette tour étroite et longue servait de chaire aux moines et aux missionnaires ; elle est fort curieuse et bien conservée , à l'exception de l'escalier, dont quelques marches se sont écroulées.
Le bruit de la mer devait se mêler au bruit de la parole du prédicateur.
Cette tour^ ce cimetière , cette église et ces ruines, sont un des plus imposans tableaux que l'on puisse avoir sous les yeux , surtout si l'on considère de quel magnifique cadre Dieu l'a doté, en le plaçant, pour ainsi dire, entre le ciel et la mer.
On ne voyait pas une tombe, pas une croix dans le cimetière; l'herbe les avait nivelées , et c/est à peine si le pied trouvait un léger sillon; — la bêche n'avait pas passé par-là depuis la ruine du couvent. ~ Le vieux marinier nous dit que cela remofitait si loin, qu'il était impossible que personne dans le pays pût en parler à coup sûr.
Nous revinrues sur nos pas, et notre guide , qui nous voyait rêveurs et préoc-
cupés de notre visite aux Moutiers, nous dit en riant qu'il allait nous ramener par la Goaallièrc, et que nous verrions là toutes les laveuses du pa}s.
Nous le suivîmes, pensant plus aux morls oubliés sous leur linceui! de gazo^ , qu'aux laveuses jeunes et fraîches doi?t nons parlait le marinier.
Cependant, à la vue d'une vingtaine de jeunes (illes, penchées sur le lavoir, bras nus , jambt;s nues, et coiffejs d un large chapeau de paille, nous non-. aiTètàmes pour regarder ce frais el riîJi.l lab'oiiu. Ta plupartd entre elles étaient joli. !s, el lo-ir costume rappelait les paysannes du ^îidi : naômes jupons courts, mômes corsets do drap brun ou de velours noir retenant sur leur sein un fichu rouge ou bleu, croisé sur leur chemise de toile écrue.
Elles lavaient de grand cœur et cban-
taient encore mieux; c'est-à-dire qu'elles chantaient à tue tête, car pour vanter la beauté de leurs voix et l'harmonie de leurs accords, il faudrait avoir entièrement perdu le souvenir de ce concert, qui ne rappelait ni les filles de l'Allemagne, ni les jSiles de l'Italie.
— Voulez-vous vous taire , mes petits rossignols d'eau douce, cria le vieux marinier en faisant faire halte à notre cavalcade, parmi laquelle ses ânes figuraient au premier plan , car il les avait pris par la bride pour queles dames fussent plus près du lavoir ; voulez-vous vous taire et vous croiser les bras , j'ai à dire deux mots sur votre lavoir, et quand vous les écouteriez, le mal ne serait pas bien grand.
Un houras de fous rires accueillit la harangue du brave homme.
Les jeunes filles se levèrent, ou s'assirent sur leurs talons.
— Fait-il le fier, parce qu'ii conduit une
belle compagnie! crièrent- elles. Allons, vieux père Matthieu ; allons , dépêchezvous , l'ouvrage presse , et la pratique ne se contenterait pas de vos histoires.
— C'est bon , c'est bon î venez m'en demander le soir aux veillées, je vous renverrai à l'ouvrage! — Puis, se tournant vers nous , il sourit en ajoutant avec «on clignement d'oeil habituel : — « Excusez, c'est jeune ! »
— Je vous ai amené à la Gouallière continua-t-il, parce que ce lavoir est une chose plus curieuse que vous ne pensez.
L'église de Clion, qui n'est pas loin , vous la voyez d'ici , avait besoin d'un bénitier. On ne plaint pas la pierre sur nos côtes, et l'on pensa que plus il serait
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grand et mieux cela vaudrait. Si bien que lorsqu'on l'apporta, il ne put jamais passer par la porte, on eut beau tirer ea avant, en arrière, de droite, de gauche , rien n'y fit : la pierre ne prête pas , la porte ne pouvait s'élargir ni le bénitier se diminuer. Si bien qu'il y fallut renoncer, et les ouvriers , de dépit et de fatigue , le laissèrent tomber ici, là où il est à présent, au beau milieu de ce petit chemin de traverse, par lequel ils avaient pris pour le reporter à Pornic où ils l'avaient construit, ei il resta là longtemps! Enfin il arriva un grand orage qui le remplit de l'eau du ciel , et les laveuses ayant passé par ici se dirent que cela leur serait bien commode , à cause d'une petite fontaine qui coulait auprès. — Elles se cotisèrent pour l'acheter. Et, après que M. le oujé eut déclaré qu'on pouvait s'en servir,—
on commença d'y laver tout le linge sale des habitans du voisinage.
— Allons m^s petits amours, j'ai fini , — vous pouvez chantez encore !
L'histoire de ce bénitier nous enleva toutes nos rêveries poétiques, et nous finîmes gaîment la journée, en jouissant âe la surprise de notre guide , lorsqu'en lui jetant la bride de nos ânes, nous vîmes sa figure s'illuminer d'une joio soudaine.
Mes amis étaient riches , et l'un d'eux venait de faire briller aux yeux du brave marinier, une de ces pièces d'or dont il ava i parlé la veilla avec tari d'amour.
Nous eûmes de la peine à arrêter le torrent de bénédictions qu'il faisait tomber sur nous! Ses ànesl eurent le surplus de son cœur trop plein; il les chassa devant lui , en leur parlant de son bonheur et en leur prodiguant les plus tendres noms.
Les domestiques riaient aux larmes; mais nous, nous admirions cette nature primitive bonne et simple, croyant à tout, et se faisant du bonheur à si peu de frais.